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Full text of "La magie et l'astrologie dans l'antiquité et au moyen âge; ou, Étude sur les superstitions ..."

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iiijii n 



6000^ 




LA MAGIE 



KT 



L'ASTROLOGIE 



DANS L'ANTIQliITi ET AU lOYER AGI 



sous PRESSE 

LES PREMIERS AGES DE LA NATURE 

oo 
APERÇU DES ÉTATS SUCCESSIFS DU GLOBE ET DE LA CRÉATION 

àVX SPOQCU QUI Oirr PBBCBOB LBS TBMPS HlSTOaiQUU 

PAR 

M. ALFRED MAURY 
1 volume. 



Paru. — Imprimerie P.-A. Boukoibe et €•, rue Mazarine» 30. 



LA MAGIE 

ET 

L'ASTROLOGIE 

ItANS L'INTIIIVITÊ ET iU HOTBN ifiK 



BTUDS SUR LEB SUPHRBTIT10N8 PAIBNNBB 
QUI BB SONT PESPiTOÉBS IU3<)D'à NOl I0UII9 



L.-F.-ALFRED MAURY 



LIBRAIIIIE ACADÉMIQUE 

DIDIER ET C", LIBRAIRES-ÉDITECRS 

35, DDAI DBS ADQDSTinS 

1860 

Toua droiU réattiH. 



47^, a../f. 



INTRODUCTION 



Les sciences physiques n'étaient à l'origine qu'un 
amas de superstitions et de procédés empiriques qui 
constituaient ce que nous appelons la rûagie. L'homme 
avait si bien conscience de l'empire qu'il était appeté à 
exercer sur les forces de la nature que, dès qu'il se mit 
en rapport avec elles, ce fut pour e§^^r de les assu- 
jettir à sa volonté. Mais au lieu d'ettîaier les phéno- 
mènes, afin d'en saisir les lois et de les appliquer à ses 
besoins, il s'imagina pouvoir, à l'aide de pratiques 
particulières et de formules sacramentelles, contraindre 
les agents physiques d'obéir à ses désirs et à ses projets. 
Tel est le caractère fondamental de la magie. Cette science 
avait pour but d'enchaîner à l'homme les forces de la na- 
ture et de mettre en notre pouvoir l'œuvre de Dieu. Une 
pareille prétention tenait à la notion que l'antiquité s'était 
faite des phénomènes de l'univers. Elle ne se les représen- 
tait pas comme la conséquence de lois immuables et né- 

i 



2 INTRODUCTION. 

cessaires, toujours actives et toujours calculables; elle 
les faisait dépendre de la volonté arbitraire et mobile 
d'esprits ou de divinités dont elle substituait Taction à 
celle des agents mêmes. Dès lors, pour soumettre la 
nature, il fallait arriver à contraindre ces divinités ou 
ces esprits à l'accomplissement de ses vœux. Ce que la 
religion croyait pouvoir obtenir par des supplications 
et des prières, la magie tentait de le faire par des 
charmes, des formules et des conjurations. Le dieu 
tombait sous Tempire du magicien; il devenait son 
esclave, et, maître de ses secrets, Tenchanteur pouvait 
à son gré bouleverser Tunivers et en contrarier les lois. 
A mesure que les sciences se dégagèrent des langes de 
la superstition et de la chimère, la magie vit son do- 
maine se resserrer de plus en plus. Elle avait d'abord 
envahi toutes les sciences, ou, pour mieux dire,' elle en 
tenait complètement lieu : astronomie, physique, mé- 
decine, chimie, écriture môme et poésie, tout, dans le 
principe, était placé sous sa tyrannie. La connaissance 
des lois naturelles, révélée par l'observation, montra 
tout ce qu'il y avait de stérile et d'absurde dans les 
pratiques auxquelles elle recourait. Chassée d'abord de 
la science des phénomènes célestes, elle se réfugia dans 
celle des actions physiques. Puis, expulsée de nouveau, 
par l'expérience, du monde matériel et terrestre , elle 
se retira dans les actions physiologiques et psycholo- 
giques, dont les lois plus obscures se laissaient moins 
facilement pénétrer; elle s'y fortifia, et continue d'y 
résister encore 



INTRODUCTION. 3 

il n'y avait pas toutefois que mensonge et délire dans 
les procédés magiques; il suffit de contempler quelque 
temps la nature pour en découvrir certaines lois. Les 
enchanteurs arrivèrent ainsi de bonne heure à la notion 
de plusieurs phénomènes dont ils ne savaient pas per- 
cer la cause, mais dont ils suivaient avec attention tous 
les accidents. Ces notions furent associées aux prati- 
ques ridicules dans lesquelles s'égarait l'ignorance, et 
Ton sut en tirer parti pour produire des effets capables 
de frapper les imaginations. De la magie sont ainsi sor- 
ties quelques sciences qui restèrent longtemps infec- 
tées des doctrines chimériques au sein desquelles elles 
avaient pris naissance. La thérapeutique, l'astronomie, 
la chimie, ont passé par une période de superstition que 
représentent la connaissance des simples, la préparation 
des philtres, l'astrologie, l'alchimie, produits immédiats 
de la magie des premiers âges. Et le succès qu'assurait 
aux enchantements l'emploi de procédés fondés sur des 
propriétés réelles et des observations physiques contri- 
bua puissamment à accréditer dans l'esprit du vulgaire 
la croyance à leur efficacité. Cependant l'illusion se dis- 
sipa peu à peu, et toutes les merveilles que les magiciens 
prétendaient accomplir s'évanouirent dès qu'on tenta 
d'en vérifier la réalité. Il ne fut pas difficile de recon- 
naître qu'en dépit des charmes, des conjurations et des 
formules, la nature demeurait toujours la môme; que 
ses lois n'étaient ni troublées, ni interverties : alors on 
s'aperçut qu'il n'y a dans tous ces prestiges qu'une 
illusion de l'esprit. Le magicien n'apparut plus comme 



4 INTRODOCTION. 

un homme qui tient sous sa dépendance les phénomènes 
et les agents naturels, mais comme un artisan de men- 
songe, en possession de certains secrets pour leurrer 
notre imagination et évoquer devant elle des images 
décevantes. Ce fut comme le dernier âge de la magie. 
On avait cessé de croire aux prodiges qu'elle prétendait 
accomplir, mais on croyait encore à la réalité de la 
science des magiciens. On se les représentait comme 
des complices des esprits malfaisants, des suppôts de 
Tenfer, qui peuvent abuser nos sens, s'emparer de notre 
volonté, bouleverser notre intelligence; et la puissance 
qu'on leur déniait sur le monde physique, on la leur 
accordait encore sur l'homme. Tel a été le point de vue 
auquel la plupart des chrétiens se sont placés. Trop 
éclairés pour prêter à la magie un pouvoir qu'ils for- 
tifiaient dans les mains de Dieu, ils ne Tétaient pas 
encore assez pour reconnaître l'inanité des pratiques 
magiques et le ridicute des enchantements. Mais ici, 
comme tout à l'heure, un mélange de [vérités et d'er- 
reurs entretenait les esprits dans une opinion supersti- 
tieuse. Les enchanteurs, les sorciers avaient effective- 
ment découvert les moyens d'exalter ou d'assoupir nos 
sens par l'emploi de certains narcotiques , de provo- 
quer en nous des hallucinations par un trouble intro- 
duit dans le cerveau et le système nerveux; et ces 
illusions, qui constituaient tout leur art, semblaient 
aux chrétiens l'œuvre du diable , la preuve de l'inter- 
vention des démons dans les sortilèges et les conju- 
rations. 



INTRODUCTION. S 

La démonologie, qui servit de support à la magie 
expirante, est désormais condamnée par tous les esprits 
sérieux et critiques. . Débris du naturalisme antique, 
dont le christianisme à son insu avait subi Tinfluence, 
elle fait encore de temps à autre des apparitions ; et 
dans des moments d'abattement, de délire ou de ter- 
reur, elle tente de reprendre sur la raison une partie 
du terrain qu'elle a perdu. Vains efforts : la constance 
des lois physiques éclate plus que jamais dans les 
merveilles de la science appliquée. L'étude des phé- 
nomènes éteint en nous la foi au merveilleux, et c'est 
par ses progrès que seront expulsés les derniers restes 
de la superstition. 

Présenter en aperçu l'histoire de ce grand mouve- 
ment de l'esprit humain qui nous éleva graduellement 
des ténèbres de la magie et de l'astrologie aux lumi- 
neuses régions de la science moderne, tel est le but 
de ce petit ouvrage. On a écrit déjà plusieurs fois 
l'histoire de la magie. Les uns ont cherché dans l'en- 
semble de ces croyances chimériques des preuves à 
l'appui de leur solidité; les autres n'ont voulu que nous 
inspirer un profond dédain pour tant de folies et d'ab- 
surdités; nul n'a songé à tirer de la comparaison des 
faits un enseignement réellement philosophique, et à 
marquer les différentes phases par lesquelles a passé 
une science qui, toute chimérique qu'elle est, a été 
cependant le début nécessaire des grandes découvertes 
qui devaient en ruiner les fondements. Je tenterai de le 
faire. J'aurais pu accumuler bien des témoignages et 



6 INTRODUCTION. 

grossir ce volume d'une foule de détails, intéressants; 
mais j'ai voulu me borner à indiquer la voie qu'a suivi 
l'esprit humain^ et je n'ai demandé à mes lectures que 
les citations indispensables à la démonstration de la 
vérité. 



L4 MAGIE 



ET 



L'ASTROLOGIE 



DANS L'ANTIQUITÉ ET AU MOYEN AGE 



PREMIÈRE PARTIE 



CHAPITRE PREMIER 

LA MAGIE DES PEUPLES SAUVAGES 

La magie des peuples sauvages, des sociétés encore 
livrées à la barbarie primitive, reflète par ses formes 
ridicules la grossièreté des notions que se fait de 
l'univers Tesprit humain, quand il est plongé dans 
rignorance la plus absolue. La religion de Thomme 
sauvage ou très-barbare est un naturalisme supersti- 
tieux , un fétichisme incohérent dans lequel tous les 
phénomènes de la nature, tous les êtres de la création, 
deviennent des objets d'adoration. L'homme place en 
tout lieu des esprits personnels conçus à son image, 
tour à tour confondus avec les objets mêmes ou sépa- 
rés de ces objets. Telle est la religion de tous les peu- 
ples noirs, des tribus altaîques, des peuplades de la 



8 CHAPITRE PREMIER. 

Malaisie, et des restes de populations primitives de 
THindoustan, des Peaux rouges de l'Amérique el des 
insulaires de la Polynésie ; telle fut à Torigine celle des 
Aryas, des Mongols, des Chinois, des Celtes, des Ger- 
mains et des Slaves. Tel paraît avoir été le caractère des 
croyances qui servirent de fondement au polythéisme 
des Grecs et des Latins. Seulement, suivant le génie 
propre de chaque nation et de chaque race, suivant la 
contrée qu'elle habite, le genre de vie qu'elle mène, 
c'est vers tel ou tel ordre d'agents ou de phénomènes 
que se tourne de préférence sa vénération. Mais un fé- 
tichisme démonologique demeure toujours au fond de 
ces religions grossières, qui cherchent la divinité dans 
les produits de la création. Les fables qu'on raconte 
sur les dieux, les mythes par lesquels on explique les 
phénomènes de l'univers, les cérémonies et les rites 
dont se compose le culte, gardent des traces presque 
ineffaçables des idées enfantines et superstitieuses qui 
furent la première expression du sentiment religieux. 
Le Brahmanisme chez les Hindous, le Bouddhisme 
chez les Tartares, l'Islamisme des Arabes, des Persans 
et des peuples africains, le Judaïsme même chez les 
descendants dispersés des anciens Hébreux, et le 
Christianisme d'une foule de populations récemment 
converties à l'Évangile, sont remplis de croyances et de 
pratiques qui remontent au naturalisme que ces reli- 
gions ont remplacé. 

La magie eut surtout pour objet de conjurer les 
esprits dont les peuples sauvages redoutent encore plus 
l'action malfaisante qu'ils n'en attendent de' bienfaits. 
La crainte des dieux, qui a été la mère de la religion. 



LA MAGIE DES PEUPLES SAUVAGES. 9 

car Tamour n'en fut que la fille tardive, domina dès 
le principe Thumaine imagination, et souvent plus 
une peuplade, une tribu possède de vertus guerrières, 
plus elle déploie de résolution et de courage dans les 
combats, plus elle se montre pusillanime à Tégard des 
puissances mystérieuses dont elle suppose Tunivers 
peuplé. Tous les voyageurs ont signalé l'influence 
exercée sur les sociétés sauvages et ignorantes par ces 
superstitions, et l'importance de la magie est presque 
toujours en raison du développement du système dé- 
monologique. Un écrivain anglais, M. Joseph Ro- 
berts ^, nous a dépeint le déplorable état de crédulilé 
où sont arrivés à ce sujet les Hindous. (( Ce peuple, 
écrit-t-il, a affaire à tant de démons, de dieux et de 
demi-dieux, qu'il vit dans une crainte perpétuelle de 
leur pouvoir. Il n'y a pas un hameau qui n'ait un 
arbre ou quelque place secrète regardée comme la 
demeure des mauvais esprits. La nuit, la terreur de 
l'Hindou redouble, et ce n'est que par la plus près-* 
santé nécessité qu'il peut se résoudre, après le coucher 
du soleil, à sortir de sa demeure. A-t-il été contraint 
de le faire, il ne s'avance qu'avec la plus extrême cir- 
conspection et l'oreille au guet. Il répète des incan- 
tations, il touche des amulettes, il marmotte à tout 
instant des prières et porte à la main un tison pour 
écarter ses invisibles ennemis. A-t-il entendu le 
moindre bruit, l'agitation d'une feuille, le grognement 
de quelque animal, il se croit pefdu -, il s'imagine qu'un 

1 Oriental Illustrations of scripture, p. 542. Cf. Monlgomery 
Martin, The Bistory of Eastern India, t. 1, p. 193. 



10 CHAPITRE PREMIER. 

. démon le poursuit et dans le but de surmonter son 
effroi, il se met à chanter, à parler à haute voix ; il se 
hâte et ne respire librement qu'après qu'il a gagné 
quelque lieu de sûreté. » 

Chez les nègres, cette superstition est portée à son 
comble. Nul individu n'ose se mettre en route que 
chargé d'amulettes, ou, comme on les appelle, de gri- 
gris; il en est parfois littéralement tapissé *. Pour le 
nègre tout objet peut devenir un talisman après une 
consécration mystérieuse. Les grigris ne sont pas seu- 
lement à ses yeux un palladium pour sa personne, ce 
sont encore des objets divins visités par les esprits, 
et voilà pourquoi il leur rend un culte. Le rôle consi- 
dérable que jouent les amulettes et les objets consacrés 
dans la religion des noirs africains a fait donner à cette 
religion le nom de fétichisme, étendu ensuite aux re- 
ligions analogues. Le mot fétiche est dérivé du por- 
tugais fetisso^ qui signifie chose enchantée, chose fée, 
'comme l'on disait en vieux français, mot qui vient lui- 
même du latin fatum, destin. Winterbottom prétend 
que l'expression de fétiche est une altération de fati- 
caria^ puissance magique. Je ne le pense pas; mais si 
cependant cette étymologie est fondée, elle ne fait 
que rattacher par un autre dérivé le mot en question à 
la racine latine fatum. 

Les grigris sont de toutes formes et varient depuis 
la simple coquille ou la corne d'un animal jusqu'à 
l'objet le plus compliqué dans sa fabrication, depuis le 
plus sale chiffon jusqu'au morceau de maroquin pré- 

1 Voy. Dav. Livingstone, MissUmary Travels, p. 455. 



LA MAGIE DES PEUPLES SAUTAGES. 11 

paré avec le plus de soin'. « De petites maisons, dit le 
voyageur Gordon Laing ^, contenant des coquilles, des 
crânes, des images, sont toujours placées à peu près à 
douze cents pieds des différentes entrées des villes ; on 
les regarde comme la demeure des grigris, qui en pren- 
nent soin. Cette pratique est commune chez toutes les 
nations païennes quej'ai visitées. Jlulle part néanmoins 
elle n'est portée au même degré que dans le Timanni, 
où il n'y a presque pas de maison qui n'ait ses esprits 
protecteurs. » 

Non-seulement le nègre met dans ses amulettes 
toute sa confiance, mais elles sont de fait ses véritables 
dieux. Dans les occasions solennelles, les Bambaras 
adorent sous le nom de canari un énorme vase de 
terre rempli de grigris de toutes sortes, qu'ils ne man- 
quent pas de consulter avant d'entreprendre quelque 
chose d' important ^ . 

Le culte se trouvant à peu près réduit chez les 
peuples sauvages à la conjuration des esprits et à la 
vénération des amulettes, les prêtres ne sont que des 
sorciers ayant pour mission d'entrer en rapport avec 
les démons tant redoutés. Autrement dit, le culte se 
réduit à peu près à la magie. Tel est encore aujourd'hui 
le caractère du sacerdoce chez une foule de nations 
barbares et de peuplades abruties. Les nègres de la 

' Voy. ce que John Dancan dit des fétiches des FaDlis. ( TVa- 
vels in Western Âfrica in 1845 and 1846, t. I, p. 25.) 

' Voyage dans le Timanni, le Kouranko et le Soulimana, trad. 
par MM. Eyriès et Larenaudière , p. 84. Cf. Duncan, o. c, t. 1, 
p. 50. 

' A. Raffenel, Foyage dans l'Afrique occidentale^ p. 299. 



12 CHAPITRE PREMIER. 

Sénégambie ont leurs gxneuUabés *, les Gallas ont leurs 
kalichas^^ les Caraïbes ont leurs mariris ou piaches^, 
les Indiens des bords de l'Amazone ont leurs joog'ès^, 
et ceux du Chili leurs macAis ^, les Malgaches ont leurs 
ombiaches et leè Malais leurs poyavgs ^; les insulaires 
des Mariannes savaient leurs makahnas'^^ les Polyné- 
siens leur donnaient /lifférents noms®; toutes les tri- 
bus de races altaïque et finnoise ont leurs chamans^\ 
les Mongols, quoique bouddhistes, reconnaissent des 
sorciers du même genre qu'on appelle Abysses^^\ en 

* A. Raffenel, Voyage dam V Afrique occidentale y p. 83. 

« W. Cornwallis Barris, The Uighlands of yElhiopia, t. 111, 
p. 50. 

> A. de Humboldt, Voyage aux régions équinoxiales j t. IX, 
p. 51. 

♦ A. Wallace, Travels on the Amazon and Rio-I^egro, p. 499. 
' Dumont d'Urville, Voyage au pôle sud^ t. Ill, p. 270. — 

J. Miers, Travels in Chili and la Plata, t. Il, p. 466. 

« Voy.. The Journal of ihe indian archipelagOj .i847, n° 5, 
p. 276,282; «849, p. lH. 

' D. de Rienzi, VOcéaniej, t. I, p. 390. 

^ Ces sorciers ou prêtres polynésiens se disent en rapport 
avec les atouas ou esprits. Voy. Moerenhout, Voyage aux îles du 
grand Océan, t. I, p. 531. 

^ Voy., yir le chamanisme, de Wrangell, le Nord de la Sibérie^ 
irad. par le prince E. Galitzin, t. I, p. 268; le P. Hyacinthe, 
du Chamanisme en Chine , trad. par le prince E. Galitzin, dans 
les Nouvelles Annales des voyages, ^^ sérié, juin 1851, p. 287 et 
suiv. Les Indiens de TAmérique du Nord ont également leurs 
( sorciers- prophètes. Voy. G. Gatlin, Letters and Notes on the 

I manners, customs and conditions of the North American Indians, 

4«édit., vol. II, p. 117. 

1^ P. de Tchihatchef, Voyage scientiûque dans V Altaï oriental, 
p. 45. 



LA MAGIE DES PEUPLES SAUVAGES. 13 

un mot les prêtres magiciens sont de tons les pays où 
le fétichisme tient encore lieu de religion. 

. Ces prêtres cumulent les fonctions de devin , de 
prophète, d'exorciste, de thaumaturge, de médecin , 
de fabricant d'idoles et d'amulettes. Ils n'enseignent 
ni la morale ni les bonnes œuvres ^ -, ils ne sont pas 
attachés à la pratique d'un culte régulier, au service 
d'un temple ou d'un autel. On ne les appelle qu'en 
cas de nécessité *, mais ils n'en exercent pas moins un 
empire considérable sur les populations auxquelles ils 
tiennent lieu de ministres sacrés. On redoute leur 
puissance et surtout leur ressentiment ; on a une foi 
aveugle en leur science. Ces enchanteurs ont d'ordi- 
naire dans le regard , dans l'attitude, je ne sais quoi 
qui inspire la crainte et qui agit sur l'imagination. 
Cela tient sans doute parfois au soin qu'ils prennent 
d'imprimer à leur physionomie quelque chose d'im- 
posant ou de farouche, mais cette expression particu- 
lière est plus souvent l'effet de l'état de surexcitation, 
entretenu par les procédés auxquels ils recourent ^ *, ils 
emploient en effet divers excitants pour exalter leurs 
facultés, se donner une force musculaire factice et 
provoquer en eux des hallucinations, des convulsions 
ou des rêves qu'ils regardent comme un enthousiasme 
divin ^*, car ils sont dupes de leur propre délire ; mais 

^ C'est ce que dit notamment des Ghamans M. de Wrangell, 
0. c, t. I, p. 267. 

' Voyez à ce sujet les détails curieux donnés par le voyageur 
Pallas dans son Foyage, trad. par G. de La Peyronie, t. IV, 
p. 103, 104. 

' A. Castren, Vodesungen ûber die finnische Mythologie, p. 165. 



14 CHAPITRE PREMIER. 

lors même qu'ils s'aperçoivent de Timpuissance de 
leurs prédictions, ils n'en tiennent pas moins à être 
crus. En cela, ils sont généralement -bien servis ; les 
sauvages rapportent sur leur compte des histoires ab- 
surdes qui témoignent de leur crédulité, et ces fables 
sont répétées avec tant d'assurance qu'on rencontre 
souvent des Européens ayant résidé parmi eux qui 
finissent par y ajouter foi. C'est grâce à ce mélange 
d'astuce et de folie que les sorciers réussissent à de- 
venir chez certaines tribus des personnages considé- 
rables et à s'en faire les magistrats ou les chefs*. 

Les femmes même exercent parfois ce sacerdoce 
magique. Leur organisation nerveuse, plus facilement 
excitable , les rend plus propres au métier de devin 
et d'enchanteur. Elles entrent avec plus de facilité 
dans ce délire fatidique poussé quelquefois jusqu'à la 
fureur et qu'on tient pour le plus haut degré de l'inspi- 
ration. Les Germains^ et les Celtes^ avaient de sem- 
blables prophétesses, qu'entourait la vénération pu- 
blique et dont les avis étaient écoutés même des 
guerriers les plus expérimentés -, les hommes du Nord 
les appellent Aliunar ou Aliorumnes^ Volur ou Spa- 
konuT. Elles se retrouvent aussi chez les premiers 

» Voy., sur l'influence que ces sorciers exerçaient parmi les 
tribus de l'Amérique du Nord, H--R. Schoolcraft, Hislorical and 
statistical Informations respecting the history, condition and 
prospects of the indian iribes ofthe United States, t. 111, p. 488 
et suiv.; et sur celle des guieultabés, RafFenel, o. c, p. 84. 
* Tacit., De Mor. Gerntan.y 8. — Dion. Cass., lxvii, p. 761 
' Pompon. Mel., De Sit, orbis, 111, 6. Voy. ma dissertation in- 
titulée ; les Fées du moyen âge, p. 20 et suiv. 



LA MAGIE DES PEUPLES SAUVAGES. 15 

Arabes, dans l'histoire desquels elles ont plusieurs fois 
joué un rôle^ 

Mais quelque grand qu'ait été l'ascendant pris par 
les prêtres magiciens sur l'imagination des peuples 
enfants, cette confiance excessive n'en a pas moins ses 
retours. Si les conjurations n'ont pas eu d'eflet, si la 
science magique est en défaut, le dépit des sauvages 
contre les sorciers ou les chamans va souvent jusqu'à 
la colère et met la vie de ceux-ci en danger^. Habi- 
tués à ces mécomptes, les magiciens supportent avec 
sang-froid ou résignation les outrages qui leur sont 
faits, sachant que le premier moment d'irritation 
passé, la superstition ramènera forcément à eux. Le 
Kalmouk frappe, brise ou foule aux pieds l'idole qui 
n'a point exaucé ses vœux, mais le lendemain c'est 
elle encore qu'il implore dans la crainte ou l'espérance ^. 

Tel est le tableau que nous tracent les voyageurs 
du sacerdoce des peuples sauvages ; il peut nous faire 
juger de ce qu'étaient jadis les ministres divins, là où, 
depuis, une religion plus éclairée a remplacé de naïves 
superstitions. 

Ce n'est pas seulement par les traits généraux, mais 
jusque par les moindres détails, que la magie de tous 
les peuples barbares se ressemble. 

^ Voy.y pour un exemple, Caussin de Perceval, Essai sur Vhis* 
toire des Arabes avant l'islamisme, t. III, p. 535 et suiv. 

* Les Tchouktchis mallraitent fort souvent leurs chamans, 
mais ceux-ci demeurent inflexibles. (Wrangell, le Nord de la Si- 
bérie, trad. franc., t. I, p. 265, 266.) 

^ P. de Tcliihatchef, Voyage scientifique dans V Altaï oriental , 
p. 45, 4C, 



16 CHAPITRE PREMIER. 

Chez tous se retrouvent des pratiques analogues. Cest 
d'abord remploi des plantes médicinales ou de dro- 
gues naturelles destinées à provoquer les hallucinations 
et les rêves dans lesquels Timagination croit voir les 
esprits et les êtres fantastiques dont la crainte l'obsède; 
car, ainsi que le remarquait Pline, il y a déjà dix-huit 
siècles, la médecine populaire a été le point de départ 
de la magie ^ Les Iniangas des Cafres amazoulous 
exercent surtout la médecine magique^. Les Pages de 
l'Amazone passent pour avoir un grand pouvoir dans 
remploi des incantations contre les maladies et les 
douleurs de toute sorte. Les sorciers des tribus in- 
diennes de l'Amérique du Nord se faisaient remarquer 
par une connaissance assez approfondie de la vertu des 
médicaments^; ils les administraient non-seulement 
afin de produire un délire factice, mais encore pour 
opérer la guérison de maladies ou de blessures *. Ces 
cures étaient attribuées à Tinfluence des manitous, 
L'Indien n'allait jamais en guerre sans porter avec lui 

^ Natam (magiam) primum e medicina nemo dubitat, ac specie 
salulari irrepsisse velut alliorem sanctioreinque medicinam ; ita 
blandissimis desideratissimisque promissis addidisse vires reli- 
gionis ad quas maxime etiamnum caligat bumanum genus. (Hist, 
nat.f \W, I.) 

* Ad. Delegorgue, Voyage dans V Afrique australe^ t. IJ, p. 246. 

> Schoolcraft, o. c, t. III, p. 488. 

^ Les Pages guérissent les plaies et les blessures en y appli- 
quant de violents coups et en soufflant dessus. (A. Watlace, 
Travel on the Amazon and the Rio-Negro, p. 499.) 

Les Piaches, dans les contrées transalléghaniennes, adminis- 
trent des potions particulières pour donner du courage, war- 
physicks, (Humboldt, Voyage aux régions équinoxiales, l, c.) 






LA MAGIE DES PEUPLES SAUVAGES. 17 

les charmes et les compositions , œuvre des sorciers, 
dans un sac que nos premiers colons appelaient le sac 
de médecine. Le Tarlare transporte de même avec lui, 
ou suspend à Tentrée de sa tente, ses fétiches et ses 
idoles^, comme la Bible nous montre que le faisait 
Laban. 

Si les magiciens mettent à profit la connaissance 
des simples pour guérir les maladies, ils y recourent 
aussi en vue de composer des philtres et des poisons 
qu'ils administrent à ceux qui se sont attiré leur ressen- 
timent; les victimes se croient poursuivies par le cour- 
roux céleste^. Ces charlatans ont aussi quelque no- 
tions de météorologie y de ces notions que Thomme 
acquiert bien vite, dès qu'il vit à Tair libre et qu'il in- 
terroge quotidiennement la nature -, ils savent prédire 
certains changements atmosphériques \ de là leur pré- 
tention de produire la pluie, de conjurer les vents. 

Observateurs attentifs de l'homme et de toutes ses 
faiblesses, habiles à démêler dans ses traits les senti- 
ments qui l'agite, à pénétrer du regard au fond de sa 
conscience étonnée, les sorciers des sauvages préten- 
dent découvrir les fautes et les crimes cachés, les pen- 

* Gastren, Vorlesungen, p. 234. 

* Les insulaires du grand Océan croyaient que les sorciers 
pouvaient donner la mort à ceux auxquels ils en voulaient. 
(Moerenhout, 0. c, t. I, p. 539.) La pratique de Tenvoussure 
usitée chez les anciens, et qui s'est continuée au moyen Âge, 
existait chez les Indiens de T Amérique du Nord. Voy. Mémoires 
de John Tanner, trad. Bloss&ville, t. Il, p 58, 59. Les Indiens 
de TAmazone s'imaginent de même que \e^ pages peuvent envoyer 
des maladies et tuer leurs ennemis. (A. Waliace, o. c, p. 499. ) 

2 



18 CHAPITRE t'REMlEft. 

sées secrètes, et recourent au besoin aux épreuves et 
aux ordalies dont T emploi s'est retrouvé chez la plu- 
part des peuples barbares ^ . 

Au naturalisme tel qu'il apparaît dans les premiers 
âges est presque constamment associé le culte dea 
morts, fondé sur la crainte qu'on a des âmes de ceux 
qui ne sont plus. Il se retrouve en tous lieux ^ il tient 
aux racines mômes de la superstition ; et, modifiées et 
épurées, ces croyances se sont transmises jusqu'à nous. 
Les magiciens ont la prétention d'évoquer les morts 
du fond de leur demeure souterraine ou des lieux dans 
lesquels ils errent sous mille formes diverses \ Con- 
fondues avec les esprits, les âmes des trépassés se 
montrent comme eux dans les visions provoquées par 
des narcotiques -, et l'imagination, en se retraçant les 
traits de ceux qui ne sont plus, se persuade qu'ils vivent 
encore. Aussi les rêves jouent-ils un rôle considérable 
dans la religion des peuples sauvages, et c'étaient eux 
qui entretenaient le plus les tribus indiennes dans leur 
croyance à la magie ^. Ce délire dans lequel l'homme 
crédule s'imagine voir les démons et les génies, se 

* Voyez, sur remploi des ordalies chez les Kafres, Sutherland, 
Memoir respeciing the Kaffers, Hottenlots and Bosjimans, t. I, 
p. 253, 256. (Cape Town, 1845.) Cf. G. Philips, Ueber die Or- 
dalien bei den Germanen (Munich , 1847, in-4°). 

> Les anciens Patagons étaient persuadés que les âmes des 
sorciers devenaient des démons après leur mort. Narrative of 
the surveying Voyage of Adventure and Beagle, 1. 1, p. 162. 

' Schoolcraft^ o. c. > t. III, p. 485. Les Indiens célébraient 
une fête spéciale en vue d'ol)tenir des rêves prophétiques^ et s'y 
préparaient par des jeûnes. Voy. Mém, de John Tanner, trad. 
Blosseville, t. II, p. 347. 



LA MAGIE DES PEUPLES SAUVAGES. 19 

répand épidémiquement; il est en quelque sorte con- 
tagieux. Il existe chez les nègres comme chez une 
foule de peuplades de TAmérique*, des cérémonies 
nocturnes, des danses mystérieuses ayant pour but 
de produire un enthousiasme frénétique, et, dans l'opi- 
nion de ces sauvages, d'établir entre eux et les esprits 
un commerce plus intime et plus fréquent. On s'y 
exalte au bruit d'une musique retentissante et lugubre, 
comme le font les chamans au son de leur tambour ou 
boubna'^. Les noirs ont transporté ces rites diabo- 
liques jusque dans les Antilles, où ils sont connus 
sous le nom de vaudou ^. Us constituent de véritables 
initiations dans lesquelles la vocation de sorcier se 

* Voy. Schoolcraft, /. c. Les Indiens Ojibbeways avaient no- 
tamment la fête appelée Waw-hi-nay dans laquelle les danseurs 
s*exaltaient au son bruyant d'une sorte de tambour. (John Tan- 
ner, t. I, p. 281.) Dans leur délire, les assistants maniaient des 
charbons ardents et déchiraient de la viande à belles dents. Les 
fêtes de Jurupari chez les Indiens de TAmazone ont un caractère 
analogue. (Wallace, Travels, p. 101.) Voy., sur les associations 
magiques des habitants de la Guinée et leurs mystères nocturnes, 
Leighton W^ilson, Western Africa^ p. 395. La révélation de ces 
mystères est punie de mort au Dahomey. ( F.-E. Forbes, Da- 
homey and the DahomanSf 1. 1, p. 173.) Les Mandingues avaient 
les mystères du Djamboh , sorte de diableries faites surtout en 
vue d'effrayer les femmes. (Golberry, Fragment (Vun voyage en 
Afriquey t. I, p. 398; Gordon Laing, Foyage cité, p. 182; Lan- 
der. Voyage cité, t. II, p. 133-139.) Cf. Sur les associations 
mystérieuses des Wanikas, le récit des capitaines Burton et Speke, 
dans les Mitlheilungen du di" A. Petermann, 1859, n° 9, p. 380. 

• W^rangell, o. c, 1. 1, p. 270. — Castren, Vorlesungeny p. 163. 
— Cf. Forbes, o. c, t. I, p. 172. 

' Voy. sur le vaudou, la notice de M. Â. Bonneau, dans les 
Nouvelles Annales des voyages ^ juillet 1858, p. 86. 



20 CHAPITRE PREMIER. 

manifeste. Celui qui est en proie à Vexaltalion la plus 
forte et dont le système nerveux finit par contracter 
une altération chronique s'y croit appelé^*, car ces ma- 
giciens, non plus que les chamans, ne forment géné- 
ralement pas de caste proprement dite. Leur mission 
est tout individuelle, et une fois regardés comme 
inspirés, ils deviennent Vobjet de la considération 
publique. Afin de se livrer plus librement au com- 
merce avec les esprits, et aussi pour ne point laisser 
percer les artifices auxquels ils recourent en vue d'ac- 
croître leur influence-, ils vivent séparés du reste de 
la tribu, n'entretiennent guère de rapports avec elle, 
et ne se montrent que dans les grandes occasions *, 
voilà pourquoi régnent sur leur compte presque par- 
tout les mêmes fables. On assure qu'ils peuvent à 
leur gré se rendre invisibles ou se métamorphoser en 
animaux, qu'ils sont invulnérables et que leur regard 
possède une vertu magique et presque toujours mal- 
faisante *. Ces contes se débitent en Amérique comme 
chez les Musulmans ^ la Chine en est remplie, et ils 

* Wrangell, o. c, 1. 1, p. 267. 

* Dans la Gainée septentrionale, on s*imagine qae les sorciers 
peuvent se changer en tigres et métamorphoser leurs ennemis en 
éléphantspour les tuer. (Leighton Wilson, Western Africa, p. 398.) 

Au Darfour, on croit que les magiciens ont la faculté , quand 
ils sont sur le point d*être pris, de se transformer en air ou en 
vent. (Mohammed-el-Tounsy, Voyage au Darfour, trad. Perron, 
p. 356.) Les Finnois disaient que les sorciers pouvaient se ren- 
dre invisibles, en s^enveloppant dans un épais brouillard qu'ils 
appelaient hulinschiâlmr, (Léouzon Leduc, la Finlande^ t. 1, 
p. cviii.) Jadis, en Irlande, le peuple, imbu des vieilles super- 
stitions celtiques, s'imaginait que les sorciers pouvaient prendre 




LA MAGIE DES PEUPLES SAUVAGES. 21 

forment toute Thistoire populaire des Ghamans. Mais 
le besoin de s'entr'aider et de se défendre, de s'ini- 
tier aux secrets de leur art et de recruter des disciples 
zélés et intelligents, conduit peu à peu les prêtres- 
sorciers à se grouper en véritables associations. Par- 
fois, ils ont constitué des castes*, Tart magique et 
divinatoire étant devenue héréditaire chez quelques 
familles; et pour assurer leur influence ils ont mono- 
polisé Texercice du culte et la direction des conscien- 
ces ; en un mot, ils ont constitué le premier noyau des 
familles sacerdotales, ainsi que cela se voit pour la 
Grèce ^ et chez les anciens Aryas; et dès ce moment, 
la magie a commencé à se dépouiller des formes gros- 
sières dont je viens de présenter T aperçu. 

toute sorte de formes de bêtes, surtout celles de mouche et de 
lièvre. ( Grofton Groker, Rescarches in the South- Irelandf p. 94 
et suiv. ) 

^ Gbez les anciens Péruviens, les magiciens constituaient sous 
le nom de camascas une véritable caste. Les Aschantis avaient 
deux classes de prêtres magiciens : la première vivait séparément 
près de la maison des fétiches, où ils rendaient des oracles ; les 
autres vaquaient aux différentes occupations de la société, et 
étaient consultés comme sorciers, surtout dans les cas de vol. 
(Bowdich, Voyage dans le pays d'Aschantie, trad. franc., p. 575.) 

^ Voy. mon Histoire des religions de la Grèce antique , t. II , 
p. 387. 



CHAPITRE II 



LA NAGIE ET L*ASTROLOGIE nfc'S CHALDÉENS, DES PEllSEb 

ET DES ÉGYPTIENS. 



Les traditions historiques d'accord avec les monu- 
ments nous présentent la contrée qu'arrosent le Tigre 
et TEuphrate comme un des points du globe où la ci- 
vilisation a le plus anciennement fleuri.. Les empires 
de Ninive et de Babylone étaient déjà arrivés à un 
haut degré de puissance et de prospérité, que plus 
des trois quarts de l'univers demeuraient plongés dans 
la barbarie primitive. La religion se dégagea donc plus 
tôt, chez les Assyriens, du grossier fétichisme qui en 
avait été la première enveloppe, pour revêtir une forme 
plus rationnelle et plus systématique ^ elle s'associa à 
des opinions cosmologiques et donna ainsi naissance à 
une véritable théologie. En Asie, lu sérénité du firma- 
ment et la majesté des phénomènes célestes attirèrent 
de bonne heure l'observation et frappèrent l'imagina- 
tion. Les Assyriens virent dans les astres autant de 
divinités ^ auxquelles ils prêtèrent des influences bien- 
faisantes ou malfaisantes, influences qu'ils avaient réel- 
lement pu constater pour le soleil et la lune. L'ado- 
ration des corps célestes était aussi la religion des 

i Plutarch., De Is. et Osirid., § 48. j 



LA MAGIE DES GHALDÉENS, DES PERSES, ETC. S3 

populations pastorales descendues des montagnes du 
Kurdistan dans les plaines de Babylone. Ces Kasdim 
ou Chaldéens ^ finirent par constituer une caste sacer- 
dotale et savante qui se consacra à l'observation du 
ciel^ en vue de pénétrer davantage dans la connais- 
sance des dieux. Ils s'astreignirent à une contempla- 
tion journalière du firmament et découvrirent ainsi 
quelques-unes des lois qui le régissent. De la sorte, 
les temples devinrent de véritables observatoires : telle 
était la célèbre tour de Babylone, monument consacré 
aux sept planètes, et dont le souvenir a été perpétué 
par une des plus anciennes traditions que nous ait con- 
servées la Genèse ^. 

Une longue suite d'observations mirent les Chaldéens 
en possession d'une astronomie théologique, reposant 
sur une théorie plus ou moins chimérique de l'influence 
des corps célestes appliquée aux événements et aux 
individus. Cette science, appelée par les Grecs as/rofojrze 



^ On a beaucoup discuté pour savoir ce qu'étaient en réalité 
les Chaldéens, et s'il les faut distinguer des Assyriens de Baby- 
lone. Diodore de Sicile (ii, 29) désigne les Chaldéens comme 
les plus anciens des Babyloniens (XaX^aîci toîvuv twv àpxai^TaTwv 
5vTeç Ba6uXcyi»v). Babylone ne faisait pas partie dans le principe 
de TAssyrie, qui comprenait Nini?e, Kalah et Rehoboth-Ir. 
{Genèse, X. ii.) La Babylonie ou pays de Ghinar, peuplée d*abord 
par des Gouschites, paraît avoir été envahie ensuite par les 
Kasdim, qui étendirent leur nom au pays et y adoptèrent le 
sabéisme astrologique, lequel datait déjà vraisemblablement de 
rétablissement couschile. Voy. E. Renan, Histoire générale et 
système comparé des langues sémitiques, t. 1, 2<^édit., p. 58-67. 

* C'est la tour dite de Babel, ou plutôt la tour de Babylone 
(Genèse,, XI, 4.; 



24 CHAPITRE 11. 

OU apoiélesmatique ^, fut dans Tantiquité le titre de 
gloire des Chaldéens ^. 

Je n'ai pas l'intention d'entrer dans les détails 
d'une doctrine à tout jamais abandonnée. L'esprit ne 
se résoudrait pas aisément à étudier des règles com- 
pliquées dont la vanité lui est aujourd'hui démontrée. 
D'ailleurs nous ne connaissons qu'imparfaitement cette 
astrologie chaldéenne, qui subit avec le temps bien des 
modifications, et dont on ne saurait plus saisir que des 
lambeaux. 

Toute la science des hommes et des choses se trou- 
vant ramenée, par les idées chimériques dont étaient 
infatués les Assyriens, à la connaissance des phéno- 
mènes célestes, la théologie ne fut plus qu'une branche 
de l'astrologie, et la magie elle-même qui l'avait né- 
cessairement précédée^ à l'âge où les Assyriens ne 
reconnaissaient encore qu'un simple naturalisme, 
tomba forcément dans sa dépendance. Cependant les 
même hommes ne cultivaient pas simultanément, à 
ce qu'il semble, ces diverses branches de la science di- 
vine. On comptait à Babylone, si Ton en croit un livre, 
il est vrai, apocryphe^, divers ordres de prêtres ou in- 

^ Â àiroTeXe<r(iiaTt}CY] téxvy}, c'est-à-dire la science des influences 
( aicoTsXeaaaTa). Cf. Diogen. Laert., III, 49; Sext. Empiric, /4dv, 
Maih.f $ 39; S. Ephraem., Oper,, t. II, p. 448 sq. 

* Isa'ie, XLVII, 13; Giccr., De Dmnat.^ i, 1; Glem. Alex., 
Stromat.y I, p. 561 ; Gedrenus, Chronogr,, p. 41 ; Apui., Florià,, 
II, 15; Sulpic. Sever., Saçr, HisL^ II, 3. 

> Voy. Daniel^ I^ âO; 11^ 27; V, 11. La critique a démontré 
que le livre biblique qui porte le nom de Daniel n'est pas de ce ^ 
personnage, et est une composition apocryphe qui ne remonte 
qu'au règne d^Antiochus Ëpipbane. Les plus célèbres exégètes, 



LA MAGIE DES GHALDÉENS, DES PERSES, ETG. 25 

terprètes sacrés, les hakamim ou savants, peut-être les 
médecins; les khartumim^ ou magiciens, les asaphini, 
ou théologiens ' ; et enfin les Kasdim et les Gazrim^ 
c'est-à-dire les Gbaldéens, les astrologues proprement 
dits. Ainsi Babylone renfermait des magiciens et des 
sorciers aussi bien que des devins et des astrologues. 
Quels moyens ces magiciens mettaient-ils en pratique? 
Nous ne saurions le dire d'une manière précise-, mais 
la grande réputation qu'ils s'étaient acquise dans Tart 
d'opérer des prodiges ne permet pas de douter que 
leur science ne fût en partie fondée sur des notions 
positives de météorologie, de physique, de chimie et 
de médecine. Et le rôle important que jouait à Baby- 
lone^ l'interprétation des songes fait croire que, 
comme les peuples sauvages, les Assyriens voyaient 
dans les hallucinations et les rêves des révélations de 

Gorrodi, Eichhorn, Bertholdt, Griesinger, Bleck et Kirms, Lu- 
derwald , Stâudiin ^ Jahn , Ackermann , Gesenius et de Wette , 
Lengerke, Ewald, soDt tous de ce sentiment. Voy. L. de Wette, 
A crUical and Mstorical Introduction to the canonical Scriptures 
ofthe Old Testament f translat. by T. Parker, t. II, p. 495 et suiv. 
Cet écrit subit plus tard un remaniement et des additions dans 
la version grecque qui en fut faite. Le Livre de Daniel conlient 
d'ailleurs, dans son texte chaldéen, des mots grecs qui trahissent 
son origine moderne. (Renan, o. c, t. I, p. SIS.) 

^ Il faut reconnaître cependant que le sens de ces mots chai- 
déens n'est pas fixé d^uiie manière certaine. Aben-Esra croit que 
les khartumim (pluriel de khartum) sont les tireurs d'horoscopes. 
Le nom d*asaphim , rendu dans la version des Septante par so- 
phistes, pourrait bien n*élre qu'une transcription chaldaïque du 
grec oo^oi. 

> Diodor. Sic, U^ 29, — Philostrat., Vit. Apollon, Tyan,^ I, 
2, 18, 



26 CHAPITRE IL 

la Divinité. Il est donc naturel de supposer que les 
prêtres recouraient aussi à Femploi des préparations 
ayant pour but de les faire naître. 

Nous devons à Tbistorien Diodore de Sicile , qui 
écrivait vers le commencement de notre ère, les dé- 
tails les plus circonstanciés qui nous soient parvenus 
sur les prêtres chaldéens, ou, comme Ton disait sim- 
plement, sur les Chaldéens , cette épithète ayant fini 
par s appliquer exclusivement à la caste issue de la po- 
pulation de ce nom^ L auteur grec nous donne un 
abrégé de leur doctrine cosmologique, doctrine entiè- 
rement fondée sur la divinisation des planètes et des 
étoiles *. 

 la tête des dieux, les Assyriens plaçaient le soleil 
et la lune, dont ils avaient noté le cours et les positions 
journalières respectives par rapport aux constellations 
du zodiaque. Ce zodiaque lui-même parait avoir été 
une de leurs inventions ; c'était à leurs yeux Tensemble 
des douze demeures dans lesquelles Tastre du jour 
entrait successivement pendant l'année. Les douze 
signes étaient régis par autant de dieux qui se trou- 
vaient avoir de la sorte les mois correspondants sous 
leur influence. Chacun de ces mois se subdivisait en 



^ L*appIication exclusive da nom de Chaldéens aux prêtres 
astrologues de Babylone paraît tenir an même motif qui fit dé- 
signer les prêtres de Zens à Dodone (lesSeXXoî ou ÊXXqi), et cenx 
du même dieu en Crète (les Curetés), par le nom des anciens 
habitants du pays. Voy. mon Histoire des religions de la Grèce 
antique f t. I, p. 197. 

' Voy. Guigoiaut, Religions de l'antiquité^ t. Il, part. 2, p. 895 
et suiv. 



LA MAGIE DES GHALBÉfiNS, DES PERSES, ETC. 27 

trois parties^ ce qui faisait en tout trente-six subdivisions 
auxquelles présidaient autant d'étoiles nommées dieux 
conseillers * et ce qui répond aux décans de l'astrologie 
égyptienne. De ces trente dieux décadaires, une moitié 
avait sous son inspection les choses qui se passent 
au-dessus de la terre et Tautre celles qui se passent 
au-dessous. Le soleil, la lune et les cinq planètes occu- 
paient le rang le plus élevé dans la hiérarchie divine 
et portaient le nom de dieux interprètes ^, parce que, 
nous dit Diodore, leur cour régulier indiquait la 
marche des choses et la succession des événements. 
Entre ces planètes, Saturne, ou, comme les Assyriens 
paraissent l'avoir appelé, Bel V ancien^ regardé comme 
l'astre le plus élevé parce qu'il est la planète la plus 
distante de nous, était entouré de la plus grande véné- 
ration 5 c'était l'interprète par excellence, le révéla- 
teur *. Chacune des autres planètes avait son nom par • 
ticulier. Les unes, telles que Bel (Jupiter), Merodach 
(Mars),iVi?6o (Mercure), étaient regardées comme mâ- 
les; les autres, telles que Sin (la lune) et Mylitta ou Baal- 
ihis (Vénus), comme femelles^; et de leur position rela- 

1 0EOÎ pouXaîoi. Diodor. Sic, )l, 30. 

* Èpp.Yiv8tç. Diod. Sic, ihid, 

» ô çaîvwv. Diod. Sic, ibid. Cf. J. Lyd., De Mensib., 1,9, 
p. 25. 

* Diodor. Sic, l. c. Le nom babylonien des planètes ne nous 
a été transmis que par des auteurs très-postérieurs et par ia 
secte desSabiens, qui a fort défiguré les traditions cfaaldéennes; 
on ne saurait donc être assuré de l'exactitude de la nomencla- 
ture ici consignée. A ces noms les Grecs substituèrent ceux des 
divinités qu'ils identifiaient aux dieux babyloniens, de même 
que les Germains, dans les jours de la semaine, substituèrent les 



1 



28 CHAPITRE II. 

tive, par rapport aux conslellalions zodiacales, appelées 
aussi seigneurs o.u maîtres des dieux ^^ les Chaldéens 
tiraient sur la destinée des hommes, nés sous telle ou 
telle conjonction céleste, des prédictions que les Grecs 
nommaient horoscopes. Pour cela, ils établissaient, en 
vertu de règles particulières, l'état astronomique du 
ciel au moment de la naissance d'un individu, ou, 
comme disaient les Grecs, dressaient son thème gêné* 
thliaque ^ et ils en concluaient sa destinée. 

Les Chaldéens supposaient* qu'il existe en outre 
ime relation étroite entre chacune des planètes et les 
phénomènes météorologiques ' , opinion en partie 
fondée sur des coïncidences fortuites ou fréquentes 
qu'ils avaient pu observer. De là, la croyance que ces 
astres exerçaient une influence tour à tour bienfai- 
sante ou malfaisante. Et de là aussi, les prophéties 
qu'ils débitaient sur les événements futurs. Au temps 
d'Alexandre, leur crédit était encore considérable, et 
le roi de Macédoine, par superstition ou par politique, 
les voulut consulter * . 

Il est probable que les prêtres de Babylone , qui 
rapportaient aux influences sidérales toutes les pro- 
noms de leurs dieax nationaax à ceux des divinités latines qui 
leur avaient été identiGés. Voy. Giceron., De Nalur, Deor.^ II, 21), 
Ghwolsohn, Die Ssabierund der Sabismus, t. 11, p. 22, 74, 516 ; 
Cf. Letronne, dans le Journal des savants, octobre 1839, p. 579, 
580. 

^ Oeûv xuptoi. Diod. Sic, l, c. 

< Voy. Cicer., De DivinaL, II, ,42, 43. 

8 Diod. Sic, H, 31; XV, 50. 

* /d., /. c, XVII, 112; Quint. Curl.,lV, 39; Arrian., JFj;/)cd. 
Alexand.^ 111, 16, $4 ; Justin., XII, 13. 



LA MAGIE DES GHALDÉENS, DES PERSES, ETC. 29 

priétés naturelles, imaginaient entre les planètes et les 
métaux dont l'éclat respectif avait avec la teinte de leur 
lumière une certaine analogie, des relations mysté- 
rieuses. Car cette doctrine se retrouve chez les Sa- 
biens, héritiers de leurs traditions. L'or correspond 
au soleil, l'argent à la lune, le plomb à Saturne, le fer 
à Mars, Tétain à Jupiter ^ De là devait découler une 
alchimie analogue à celle que nous signalerons plus 
loin en Egypte. 

Les Chaldéens ou plutôt les enchanteurs babylo- 
niens prédisaient aussi par l'inspection des sacrifices, 
l'observation des augures, l'interprétation des prodi- 
ges-, ils faisaient usage d'incantations ou de charmes^; 
en un mot, l'on retrouvait chez eux toutes les pratiques 
superstitieuses qui avaient précédé l'invention de la 
divination régulière et savante dont on leur rapportait 
l'honneur. 

Les prêtres de la Babylonie formaient de véritables 
collèges sacerdotaux ' ^ ils se transmettaient leurs se- 
crets et leur science oralement, de génération en géné- 
ration **, en sorte que la théologie astrologique for- 
mait en Assyrie le patrimoine de certaines familles. 

Lorsque les conquêtes de Cyr us eurent mis fin au grand 
empire de Babylone, la religion des Perses pénétra 
sur les bords de l'Euphrate et jusqu'en Cappadoce \ 

1 Chwolsobn, o. c, t. H, p. 839. 
« Diod. Sic, II, 29. 

8 Strabon., XVII, p. 739. Diodore nous dit que les prêtres 
chaldéens étaient dispensés de toute fonction publique. 

♦ Diod. Sic, II, 29. 

• Voy. mon His'. des rclig. d(» la Grèce antique^ t. III, p. iSS, 



30 CHAPITRE 11. 

Les prélresdu mazdéisme héritèrent en partie de Tin- 
fluence qu'avaient d'abord exclusivement exercée les 
Chaldéens. Ces prêtres, désignés par les Grecs sous 
le nom de mages , pLâc^oi * , altération du zend mog , 
mogbed ou mobed^^ qu'ils portaient dans leur patrie, 
étaient aussi en possession d'une science sacrée. Ils 
passaient pourd'habiles thaumaturges* et quoique leur 
religion ne fût pas comme celle des Chaldéens, entiè-- 
rement fondée sur l'observation des astres, ils con- 
naissaient cependant les phénomènes célestes associés 
dans leur doctrine à l'adoration des esprits. 

L'étude des Védas^ ces livres sacrés de l'Inde, qui 

1 Porphyr., De Abstinent .^W j\% ', iElian., Var. Histor.,\\, 17. 

* Mog signifiait préîre en pehlvi ou huzvârescb, langue qui 
remplaça le zend dans la liturgie mazdéenne, à Tépoque des Sas- 
sanides. (Keukler, Zend-Avesta, Anhang, H, 3, § 30.) En zend, 
meh,mahy prononcé megh^ maghyS ignifie grand, excellent» (An- 
quetil du Perron, Zend-Avesta^ t. II, p. 555.) 

3 Le miracle qui avait valu le plus de renom aux prêtres 
perses était Tart qu*on leur attribuait de faire allumer le sacri- 
fice par le feu céleste. Ce miracle, mentionné dans les Recogni- 
tiones de S. Clément (IV, 29, éd. Cotelier, p. 546) et par Grégoire 
de Tours [Histor, Francor,, 1, 5), est déjà rapporté chez Dion Chry- 
sostome (Orat, XXXVI, p. 448, éd. Reiske, p. 92) comme un des 
prodiges opérés par Zoroastre. — Ammien-Marcellin dit que les 
mages perses conservent un feu sacré qui leur est venu du ciel 
(XXllI, 6). Ce procédé était fondé sur l'art d'attirer la foudre, qui 
n*a été inconnu ni aux Grecs ni aux Étrusques, et que les prê- 
tres mettaient habilement à profit en vue de faire croire à leur puis- 
sance divine. Voy. Eusèbe Sa 1 verte, Des Sciences occulfes,ch. XXIV. 
C'était, au dire de Dinoni, dans son Histoire des Perses, à Taide 
d'une baguette, instrument qui est devenu depuis Temblème des 
enchanteurs, que les mages opéraient leurs prodiges. Voy. SchoL 
Nicand, TA^r., 615, ap. G. Millier, Fragm. kisior, grœc^UU, p. 91 « 



LA MACIE DES CHALDÉENS, DES PERSES, ETC. 31 

forment encore le code religieux des Brahmanes, a 
fait voir que la religion perse était sortie du natura- 
lisme, dont ces hymnes antiques et ces formules sa- 
crées noqs ont gardé la naïve et primitive expres- 
sion. Le chantre Ârya personnifie dans son langage 
poétique et adore dans Télan de son sentiment reli- 
gieux, le soleil sous tous ses aspects, et les météores 
lumineux, les eaux, la terre et les arbres *. 

Ce naturalisme revêtit dans llran une forme plus 
spiritualiste et plus systématique. La notion d'esprits 
célestes, d'êtres intelligents et cachés se substitua à 
Tadoration pure et simple des forces et des objets de 
la nature ^. Le soleil, les astres, la terre, les eaux et 
les plantes ne furent plus adorés que comme des mani- 
festations sensibles de puissances intelligentes et imma- 
térielles. L'idée de Dieu se dégagea de la conception 
encore vague qu'on retrouve dans le Big- Véda^ et au- 
dessus de l'univers le Perse plaça un dieu qui en est le 
créateur et le maître. Ce fut Ormuzd, ou , pour l'appeler 

^ Voy. mon Essai sur la religion des ÀryaSj dans la Revue ar- 
chéologiquey 9® année (1853), passim; Max Mûller, Essai de my- 
thologie comparée f trad. de Tanglais, p. 41 et suiv. — Un natu- 
ralisme semblable est encore donné comme la religion des Perses 
par Hérodote (I, 131), Strabon (XV. p. 732) et Agatbias (Hist.^ 
Il, 24). Cf. Theodoret., HisL eccles., V, 39. 

' Aussi Gléarque de Soles, dans son traité de la discipline 
(Hept nai^eîaç) qu*a consulté Diogène Laerte, nous représente-t-il 
les mages perses comme ayant emprunté leurs doctrines des 
gymnosophistes de Tlnde, c'est-à-dire des sages Âryas ou de ceux 
de la Bactriane (Diogen. Laert., Proœm, § 6), et Ammien- 
Marcellin (XXUl, 6) prétend que Hystape, père de Darius, alla 
8*iQiiier à leur docirine. 



312 CHAPITRE II. 

par son véritable nom zend, Ahoura^Mazda^. Mais le 
mal existant dans Funivers, le Perse se refusait à y 
voir l'œuvre d'un dieu sage et bon ; il en fit remon- 
ter la cause à une divinité mauvaise, Ahriman ou 
mieux Aiigramanyouj c'est-à-dire le malententionné^ 
Ahriman fut donc conçu comme l'adversaire perpétuel 
d'Ormuzd. Partout où celui-ci a établi le bien, son 
ennemi répand le mal. Autour de ces deux divinités, . 
les Perses en plaçaient d'autres qui en formaient 
comme le cortège. Les assesseurs d'Ormuzd étaient les 
Amschaspands.^, personnifications idéalisées des for- 
mes solaires adorées comme autant de dieux dans les 
Védas^ les Izeds*, protecteurs ou personnification 
des phénomènes naturels, et les Férouers, génies qui 
représentaient les forces vivantes de la nature, sortes 
d'hypostases de tout ce qui a intelligence et vie et dont 
l'origine doit être cherchée dans l'adoration des âmes ^ 
On donnait pour serviteurs à Ahriman les Dews ^, es- 

1 C'est-à-dire le sage vivant, 

^ On le mauvais esprit, 

' G*est-à-dire les saints- immortels, Ormnzd est le premier 
d'entre eux. Plastard, ces archanges devinrent les génies tuté- 
laires de la création. Voy. Anquetil du Perron, Zend Avesta, 
t. II, p. 32. 

^ Les Iseds ou Izatas étaient d*abord au nombre de vingt- 
quatre. Peut-être étaient-ce les génies des jours du mois. Leur 
nombre fut plus tard porté à vingt-huit. Cf. Plutarch.^ De Is, 
et Osirid., $ 47; Burnouf, Commentaire sur le Yaçna, p. 218. 

'^ Telle est Topinion de MM. Spiegel et Rotb. Les Férouers ou 
Fravaschis sont les mânes ou pitris des aryas. Voy. Baur et 
Zeller, Theologische Jahibûcher, t. VllI, p. 292. 

^ Voy . Anquetil du Perron, Zend-Avesta. 1. 1, part, ii, p. 266 ; 
Spiegel, Avesta, t. II , p 120. Le nom de De^Ys est emprunté au 



LA MAGIE DES GHALDÉENS, DES PERSES, ETC. 33 

prits pervers qui aidaient ce dieu mauvais dans son 
œuvre impure, et avaient créé avec lui les animaux 
malfaisants. 

Ainsi le mazdéisme offrait sans cesse la lutte du 
bien et du mal, de la destruction et de la vie, l'opposi- 
tion de la lumière et des ténèbres. Tandis qu'Ormuzd 
et ses anges veillaient sur la nature et y répandaient 
les bienfaits, Ahriman, dieu de la mort, de la misère 
et de la nuit, soutenait contre eux une guerre achar- 
née. Les Perses révéraient dans le soleil la manifesta- 
tion la plus éclatante d'Ormuzd, qui avait ainsi pris 
chez eux la place de Tlndra védique ^ . 



nom des dieux chez les Aryas (Daeva), Les dieux du Véda sont 
devenus les démons des Perses ; nous verrons de même les dieux 
des Perses et des Égyptiens devenir les démons des Grecs, et les 
dieux des Grecs, des Latins, des Germains et des Scandinaves 
devenir les démons des chrétiens. Le mazdéisme fut une réforme 
du dévnismc, qu'il eut longtemps à combattre et dont il pro- 
scrivit les dieux. Voy. Michel Nicolas, dans la Revue germanique^ 
t. Vni, p. 73. 

1 C*est ce qui ressort du résumé que, d*après Théopompe,^ 
Plutarque nous donne (/>e ïs, et Os%rid.^%% 46, 47) de la religion 
perse. Mais dans le manichéisme, qui a été une véritable réforme 
du mazdéisme, les deux principes sont représentés comme d'é- 
gale puissance. M. Haug croit que c'est à Zoroastre qu'il faut 
faire remonter la prédominance de l'idée monothéiste qui ravala 
Ahriman au simple rôle d'adversaire actif, mais finalement im- 
puissant. Les gâthâs, ou groupes d'hymnes les plus anciens du 
Yaçna, l'un des livres de XAvesta^ portent toutefois déjà l'em- 
preinte du dualism'e le plus prononcé y ainsi que l'a remarqué 
M. Michel Nicolas, et l'idée de mettre au-dessus d'Ormuzd et 
d'Ahri'.nan Zervane-akcrene\ c'est-à-dire la durée incrééel, ne 
^c rencontre que dans un livre mazdéen, d'une rédaction fort 

3 



34 CtlAPITtlË 1t. 

Ce dualisme n'était pas toutefois radical. La victoire 
finale était assuré au dieu du bien, après des com- 
bats séculaires; et quoique les deux divinités eus- 
sent apparu dès le principe, Ormuzd devait finalement 
l'emporter. 

Avec de pareilles croyances, le Perse se montrait 
naturellement préoccupé de s'assurer la protection 
des génies lumineux et de conjurer Tinfluence des 
dews. De là, une série de prières et de pratiques, de 
rites et de cérémonies, ayant pour objet d'appeler cer- 
tains esprits et d'en éloigner d'autres^ La liturgie perse 
dont les mages étaient les ministres, la magie^ piaYeCa, 
comme l'appelaient les Grecs, ne s'oflfrit conséquem- 
ment aux yeux de ceux-ci que comme une science d'en- 
chantements et d'évocations \ dès lors les mages prirent 
en Occident le caractère de magiciens et de sorciers \ 

Les Perses honoraient comme leur grand prophète 
Zoroastre, Zarathoustra ou Zerduscht^ dont le nom 

postérieure, le Boundehescb. Voy. E. Burnouf, Commentaire sur 
le YaçHOy p. S5S. 

* Le livre qui portait le nom d'Osthanès, et qui fut yralsem- 
blablement composé sur le modèle de la liturgie mazdéenne, nous 
dépeint les mages comme recourant à toutes les espèces d*en- 
chantementsetde divinations : «Utnarravit Ostbanes, speciesejus 
plures sunt, namque et aqua, et spbseres, et aère, et stellis, et 
lucernis ac pelvibus, securibusque et multis aliis modis divina 
promittit; prsterea umbrarum inferorumque colloquia. • Plin., 
Hist. nat, XXX, S. 

* Diogen. Laert., Proœm.y § 6. Hermippe avait écrit sur les 
mages un traité que paratt avoir consulté Diogène Laërce, et 
qui les représentait comme des enchanteurs, des thaumaturges. 
Plin., n\st, nat., XXX, 2. 



LA MAGIE DES GHALDÉENS, DES PERSES, ETC. 35 

diversement altéré se trouve consigné chez un grand 
nombre d'auteurs de l'antiquité. Quoi qu'il en soit 
de ce personnage mythique ou réel, réformateur plu- 
tôt qu'instituteur de la religion mazdéenne ^, on doit 
voir en lui le législateur religieux de la Perse. On lui 
attribuait la composition des livres sacrés dont les Par- 
sis ne nous ont conserve dans VAvesia ^ que quelques 
fragments. Zoroastre devint donc naturellement pour 
la Grèce et pour Rome l'inventeur de la magie, le pa- 
tron des mages persans confondus avec les Chaldéens 
deBabyloné^^ on fit des uns et des autres^ les disciples 
de Zoroastre, auquel les Grecs, par une confusion facile 



> c'est ce qu*a fort bien mis en lumière le savant orientaliste 
R. Rotli, dans sa dissertation intitulée : Zur Geschichte der Relï- 
gionen, dans le t. VIU des î'heologische Jahi bûcher^ publiés par 
F.-Gh. BauretE. Ze11er(Tubingue, 1849). Cf. ce que dit M. Miciiel 
Nicolas, lievue yennanique, t. VIII, p. 70. 

^ Voy. à ce sujet les savants articles de M. Michel Nicolas, Sur 
le Parsisme, diaprés les travaux allemands modernes, dans la 
Revue germanique, 31 août, 5i octobre et 31 décembre 1859. 

3 Platon., / Alcib.,%yt, p. 12â; Justin., I, i ; Diogen. Laert., 
I,8;Plin.,£/is^wa^, XXX, 2; XXXVI1,49, Apul.,F/orfrf.,ll, 5, 
Tatian., Orat, ad, Grœc, % 1; Suidas, v'* Ma-jixYi et Zwpcaarpriç; 
Constitue, apostolic.f IVj 26; éd. Cotelier, p. 542; Ciem. Alex., 
Stromat., V, p. 398, «599 ; Arnob., Adv. gent,, I, 52 ; Cf. J. Ger- 
son., DeErrorib. circa artem magicam, ap. Oper., t. J, col. 217; 
Agathias, HisC^ II, 60. Ammien-Marcellin (XXUI^ 6) se borne à 
dire que Zoroastre perfectionna la science des Chaldéens. 

*^ iEschyl., Pers , V, 315 sq.; iElian., Hist, var,, II, 17; Apul., 
Âpolog.y c. 26, De Dogm, Platon., I, 3; Dion. Chrysost.^ Orat., 
XXXVI, p. 93; XLIX, p. 249; Cedren., Chron., p. 41; Eliaj 
Cretensis Comment, in S. Gregor. Naziazn. Orat. ITI, ap. S. Gre- 
gor. Nazinnz. Oper., t. Il, p. 374. Colonise, 1690. 



36 CHAPITRE II. 

à comprendre, donnaient Ormnzd, ou, comme ils di- 
saient, Oromaze, pour père *. 

Les Mèdes et les Perses furent en Occident comme 
les types des enchanteurs et des magiciens ^5 et tout ce 
qui tenait à leur culte fut mis sur le compte de la ma- 
gie, c'est-à-dire de la science des enchantements. 

Ce qui contribua beaucoup à accréditer cette idée, 
c'est le rôle considérable que jouait dans la liturgie 
mazdéenne le hom ou haoma^ plante sacrée et dès lors 
tenue par les Grecs pour magique. Les Aryas em- 
ployaient de préférence dans leurs libations le jus du 
sarcostemma viminalis^j qu'ils appelaient soma. Ils at- 
tribuaient à cette plante des vertus mystérieuses, un 
caractère de sainteté particulier. Transporté dans la re- 
ligion perse^, le soma où hom devint le symbole de la 
nourriture céleste. D'après r-4t?es/a, il éloigne la mort; 
il donne la santé, la vie, la beauté; il assure de longues 

1 Platon., r Alcib., § 37, p. 122; Plutarch., De Ts. et Osirid,, 
% 46; Diogen. Laert., I, 8. 

* Strabon., I, p. 24 ; XVI, p. 762 ; Lucian., De Necromant., 
p. 11, 12, éd. Lehmann ; Ammian. Marcell., XXIH, 6; Cedrenus, 
/. c; Origen., Adv, Cels.,\l, 80 ; Minut. Félix, Octav,, 26 ; Clem. 
Alex., Protrept,yp. 17; S. Cyprian,, De.fdoL Van,, ap. 0per.,I, 
p. 408. Voy. ce que dit Élie de Crète, ap.,S. Gregor. Nazianz., 
Opéra, I, p. 572, 573. 

^ Ou asclepias acida. Voy. Langlois, Mémoire sur la divinité 
védique appelée Soma, dans les Mémoires de VAcad, des inscript, 
et belles-lettres y t. XIX, p. 326 et suiv. 

* PJutarque [De Is, et 05ind.,§ 46), qui appelle cette plante 
omomi (opLtdfxt) nous la représente comme servant, après avoir été 
pilée dans un mortier et mêlée à du bang de loup, à des conju- 
rations contre les esprits de ténèbres. 



LÀ MAGIE DES GHALDÉENS, DES PERSES, ETG. 37 

années et une nombreuse progéniture ; il est un talis- 
man contre les esprits mauvais, un garant pour ob- 
tenir le ciel. Personnifié en une véritable divinité, le 
Hom^ de même que le Soma des Aryas, s'offrait à l'ima- 
gination comme le génie de la victoire et de la santé, 
comme un médiateur^, ou une divinité qui, sous une 
apparence sensible et matérielle, se laissait boire et 
manger de ses adorateurs^ et entretenait dans leur 
cœur la pureté et la vertu *. 

Le sacrifice du Hom avait donc un caractère tout 
particulier, et, bien que sous des formes assurément 
plus spiritualistes , il n'était qu'une transformation 
de ces préparations magiques auxquelles recourent 
les prêtres de tous les peuples sauvages. 

* Voy. F. WindischmaDo, Ueher dm Somacultus der Àryer, 
dans les Mém. de l'Académie de Munich , Philosophie, t. IV, 
p. 141; E. fiurnouf, dans le Journal asiatique^ A'^ série, t. IV, 
p. 449; t. V, p. 409; l. VI, p. 148; t. VII, p. 5, 105, 244. Le 
Hom finit par être un véritable prophète qui annonce la parole 
sainte. 

> Chez les Aryas, Soma, c'est-à-dire la libation personnifiée, 
est invoqaée comme le prince immortel du sacrifice, comme le 
précepteur des hommes, le maître des saints, comme l'ami des 
dieux et Teiterminateur des méchants. Une légende a été forgée 
sur le compte de cette divinité , légende purement allégorique. 
La libation faite journellement par TArya, et répétée jusqu'à trois 
fois par jour, est regardée comme Temblème, comme la repro- 
duction du sacrifice du dieu ; on célèbre le martyre de Soma , 
qui, pour le salut du monde, s'est laissé broyer dans un mortier, 
a TU ses membres brisés, mais n'est mort que pour ressusciter 
ensuite. Voy. mon Essai sur la religion des Aryas , Revue ar- 
chéologique, 9^ année, p. 735, 734. Le sacrifice du Hom con- 
serva chez les Perses le même caractère. 



38 cHAPiraE u. 

Ainsi, par Tensemble de ses caractères, la magie 
perse s'imposait aux imaginations avec un degré de 
puissance et de vertu qu'on ne retrouvait pas dans les 
enchantements plus grossiers des autres religions. 

La civilisation égyptienne remontait à une époque 
non moins reculée que celle de Babylone. La religion 
avait pris sur les bords du Nil une physionomie un peu 
différente de celle qui lui appartenait en Assyrie, quoi- 
qu'elle reposât sur les mêmes fondements. Le natura- 
lisme était associé chez les Égyptiens à l'adoration des 
animaux: ceux-ci étaient regardés comme les symboles 
ou les incarnations d'autant de divinités. LesoleiL sous 
ses différents aspects et aux diverses places oS il appa- 
raît dans le ciel^, la lune, les constellations recevaient 
un culte et étaient personnifiés en une foule de dieux 
dont rhistoire mythique représentait allégoriquemenl 
les phénomènes de la nature *. La magie et l'astrologie 

^ Les Égyptiens adineltaient , selon Porphyre (ap. Ëuseb., 
Prasp. evang.y X, 10) que le soleU change de forme, suivant les 
saisons et les signes du zodiaque. Et en effet , les monuments 
hiéroglyphiques nous montrent le culte de cet astre (Aa) répandu 
dans toute TÉgypte. Il recevait des noms différents, suivant qu'il 
était adoré à son lever, à son coucher, pendant sa course noc- 
turne. 11 avait des noms spéciaux comme divinité locale. Voy. 
\^ de Rougé, Notice sommaire des monuments égyptiens du Lou- 
vrCy p. 106 ; du même, Étude sur le rituel funéraire des anciens 
Égyptiens; Revue archéologique, nouv. série, ann. 1860, p. 76. 

> C'est ce qui ressort des travaux de MM. de Bougé, Lepsius, 
Mariette, Brugsch, S. Birch, Th. Déveria et Ghabas. Champol- 
lion, dans son Panthéon égyptien, n'avait donné qu'un exposé 
lort incomplet de la religion égyptienne, il est plus exact, mais 
loin d'être encore salisfaisaul, dans les ouvrages de sir Gardner 
Wilkiuson et de M. Bunsen. 



LA MAGIE DES GHALDÉEN8, DES PERSES, ETC. 39 

se trouvèrent rattachées au culte par les mêmes mo- 
tifs qui existaient à Babylone. Les prêtres égyptiens, 
organisés en une caste puissante et respectée, possé- 
daient, comme les Ghaldéens, des secrets pour opérer 
des prodiges et étonner l'imagination du peuple par 
des effets réputés miraculeux. Observateurs non moins 
soigneux que les astrologues babyloniens, des météores 
et des révolutions atmosphériques, ils savaient prédire 
certains phénomènes et se donnaient pour les avoir 
produits ^ La lutte entre Moïse et les devins, les 
magiciens de la cour de Pharaon, mentionnée dans 
V Exode ^, nous en est une preuve frappante. Ces prê- 
tres réussirent à reproduire les prodiges opérés par le 
législateur hébreu^ et dans ces prodiges, il est aujour- 
d'hui facile de reconnaître des phénomènes naturels à 
rÉgypte et dont la magie savait prévoir à certains si- ^ 
gnes la prochaine apparition ^. D'autres de ces préten- 



' Diodore de Sicile (1, 81) nous dit que les prêtres égyptiens 
indiquaient assez ordinairement les années de stérilité et d'a- 
bondance, les 'contagions, les tremblements de terre, les inon- 
dations, Tapparition des comètes. 

' Exod.f Vil, \ 1 et sq. Ces magiciens sont appelés dans le 
texte hébreu sages, savants, hakhamim et mahaschphim, c est- 
à-dire découvreurs de choses cachées. (Cf. Jerem., XXVll, 9.) 

* Les plaies d*Ëgypte mentionnées dans la Bible ne sont en 
effet, pour la plupart, que des phénomènes naturels qui se re- 
produisent, de temps à autre, dans ce pays. Telles sont : la couleur 
rouge prise par les eaux du Nil à la suite d'une inondation , et 
qui lit croire qu'elles avaient été changées en sang (voy. Des- 
cript. de VÉgypte, État moderne, t. XVUI, p. 5.71, éd. in-8°; 
Abd-AUatif, Descript. de l'Egypte^ trad. par S. de Saey, p. 533, 
346); l'abondance prodigieuse des grenouilles produite à lu suite 



40. CHAPITRE II. 

dus prodiges ne sont en réalité (|ue des prestiges tout 
semblables à ceux qu'opèrent aujourd'hui lesHarvis *, 
car l'Egypte continue d'être comme par le passé la 
terre classique des enchanteurs. A cet égard, la magie 
égyptienne ne se distinguait guère de la magie des au- 
tres peuples. Mais cjb qui lui assigne un caractère par- 
ticulier, c'est l'empire qu'elle prétendait exercer sur 
les divinités ^, et par ce côté la religion des Égyptiens 
se rattachait davantage au fétichisme des nègres, carac- 
térisé comme elle par la zoolâtrie. J'ai dit que les prê- 
tres-sorciers font consister tout le culte dans la conju- 
ration et l'évocation des esprits. Chez les Perses, au 
contraire, l'art magique ne s'exerçait guère que con- 

d'une nouvelle inondation ; Tirruption des insectes (voy. Gahen, 
notes de sa trad. de V Exode, eh. viii); Tépizootie générale; la 
maladie éruptive de la peau qui se répandit sur les habitants 
(voy. Volney, Foyage en Egypte, ch. xvii); l'abondance de grêle 
et la succession insolite d*orages; Tinvasion des sauterelles: tous 
phénomènes qui se reproduisent encore presque périodiquement 
en Egypte. 

^ Les harvis ou psylles pratiquent encore aujourd'hui, comme 
le faisaient les magiciens au temps de Moïse et d'Aaron, Fart de 
charmer les serpents. Ils réussissent, à Taide d'une pression faite 
sur la tête de la vipère, hajé^ à la jeter dans une sorte d'état téta- 
nique, et à la changer pour ainsi dire en bâton. Voy. E. W. Lane, 
An account oftke manners and customs of the modem EgyptianSf 
t. II, p. 103; Th. Pavie, Sur les harvis, dtkns Isl Revue des Deux- 
Mondes, t. XLV. p. 461 (année 1840). 

* On trouve cependant dans les àXeÇTirnpia, ou formules évo- 
catoires des Grecs, la trace d'idées analogues. Les dieux appelés 
par leur nom étaient contraints d'apparaître. Voy. Heyne, Epi- 
metrum F, de Gemmis astrologicis et magicis inter amuleta ha- 
bitis, ap. OpusculOf t. VI, p. 2S6. 



LA MAGIE DES GHALDÉENS, DES PERSES, ETC. 41 

tre les mauvais génies, tandis qu'Ormuzd et ses anges 
n'étaient invoqués que par des prières et des supplica- 
tions. Les Égyptiens ne distinguaient pas à cet égard 
entre les dieux ^ ils s'imaginaient à Taide de leurs évo- 
cations, par l'emploi de certaines formules sacramen- 
telles, contraindre la divinité d'obéir à leurs désirs et 
de se manifester à leurs yeux. Appelé par son nom 
véritable, le dieu ne pouvait résister à l'effet de l'évo- 
cation ^ Cette opinion tout égyptienne persista jus- 
qu'aux dernier temps de la religion pharaonique. Elle 
se trouve consignée dans les écrits de Thiérogrammate 
Chérémon, qui avait composé, à l'époque alexandrine, 
un traité sur la science sacrée des Égyptiens ^. Non- 
seulement on appelait le dieu par son nom, mais s'il 
refusait d'apparaître, on le menaçait. Ces formules de 
contrainte à l'égard des dieux ont été appelées par les 
Grecs ôeûv hi-^r^ca. Porphyre, dans sa Lettre à Anébon^ 
s'indigne d'une pareille prétention chez les magiciens 
égyptiens, d'une foi si aveugle dans la vertu des mots. 
« Je suis profondément troublé de l'idée de penser, 
« écrit le philosophe, que ceux que nous invoquons 
c( comme les plus puissants reçoivent des injonctions 
« comme les plus faibles, et, qu'exigeant de leurs ser- 
« viteurs qu'ils pratiquent la justice, ils se montrent 
« cependant disposés à faire eux-mêmes des choses in- 
« justes, lorsqu'ils en reçoivent le commandement, et 
« tandis qu'ils n'exaucent pas les prières de ceux qui 

* Jamblich.y De Myster. JEgypt.yVWy 4, 5. 
' Porpbyr., ap. Euseb., Prxp, evang,, V, 10; Leemans, Mo^ 
numents égyptiens du musée de Leyde, p. 12, 18. 



4â CHAPITRE U. 

« ne se seraient pas abstenus des plaisirs de Vénus^, ils 
(( ne refusent pas de servir de guides à des hommes 
« sans moralité, au premier venu, vers des voluptés 
« illicites ^ » 

On comprend qu'avec une telle idée, Temploi des 
mots eût pris dans la magie égyptienne une impor- 
tance toute particulière. On regarda dès lors comme 
indispensable, lors même que le magicien ne com- 
prenait pas la langue à laquelle le nom du dieu 
était emprunté, de conserver ce nom sous sa forme 
primitive^; car un autre mot n'eût pas eu la même 
vertu. L'auteur du traité des Mystères des Égyp- 
tiens ^ , attribué à Jamblique , prétend que les noms 
barbares , les noms tirés de l'idiome des Assyriens 
et des Égyptiens, ont une vertu mystique et inef- 
fable qui tient à la haute antiquité de ces langues , 
à Torigine divine et révélée de la théologie de ces 
peuples. 

Au reste , il est possible que la même opinion sur 
l'efficacité des mots employés dans les formules fût com- 
mune à tout rOrient , car elle est un des fondements 
de la croyance aux incantations. Les esséniens s'obli- 
geaient par serment à ne pas révéler le nom des anges, 
parce qu'ils prêtaient à l'invocation de ces noms une 
vertu magique ^, et nous trouvons chez les Juifs, déjà 

* Porphyr,, ap. Ëuseb., o. c, V, 7. 

* /d., /. c; Clem. Alex., Slromat.^ V, p. 671, éd. Potier; 
Origeo, Adv, Cels.,\y 45, p. 612; Synesius, Calvit, Encom,, 
p. 75, éd. Petau. ; Nicephor., In Synes,, p. 462. 

3 IV, 4. 

* Jose|)h., DeBtLLJudaic.^ U, 7. 



LA MAGIE DES GHALDÉENS) DES PERSES, BTG, Ai 

avant notre ère, la croyance aux charmes et aux évo- 
cations ^ 

La connaissance des phénomènes célestes faisait 
en Egypte, comme en Chaldée, partie intégrante de 
la théologie. Les Égyptiens avaient des collèges de 
prêtres spécialement attachés à Tétude des astres*'', 
et où Pylhagore, Platon, Eudoxe, avaient été s'in- 
struire. Hérodote ^ fait déjà mention des connaissances 
astronomiques des Égyptiens. Geminus^ nous assure 
qu'ils observaient constamment les solstices, dont 
Texacte notion leur était nécessaire pour trouver dans 
leur année vague la date du commencement de la crue 
du Nil. 

La religion était d'ailleurs en Egypte toute remplie 
de symboles se rapportant au soleil et à la lune. Chaque 
mois, chaque décade, chaque jour était consacré à un 
dieu particuUer ^ Les fêtes étaient marquées par le 
retour périodique de certains phénomènes astronomi- 
ques, et les levers héliaques auxquels se rattachaient 
certaines idées mythologiques étaient notés avec une 
grande attention ^. La sérénité des cieux rendait 

* Joseph., De Bell. Jadaic, II, 8; Origen., Adv. Ccls.y I, 5. 
« Diod. Sic, I, 73, 81. 

s Herodot., U, 82; Diod. Sic, 1, 50; Justin., XXXVI, 2; 
Euseb., Prxpar. evang,, V, 7; Cicer., De Divinat., 1,1. 

^ VI, p. 19; Cf. Biot, Mémoire sur l'année vague, dans les 
Mém, de l'Acad, des sciences, t. Xlli, p. 556. 

* Ces dieux, au nombre de trente, ont été désignés dans Tas- 
trononiie alexandrine sous le nom de décans (^éxav&i), ou dieux 
décadaires. Voy. Origen., Adv* Cels,, VIII, 58. 

' Voy. mon article sur les Découvertes modernes sur l'Egypte 
ancienne, {Revue des deux Mondes, année 1855, t. 111, p. 1U61.} 



44 CHAPITRE II. 

facile en Egypte comme en Babylonie l'étude du fir- 
mament, et Ton pouvait à Tœil nu constater bien des 
phénomènes qui, dans nos climats, demandent pour 
être aperçus l'emploi d'instruments. On trouve encore 
aujourd'hui la preuve de cette vieille science sacerdo- 
tale dans les zodiaques sculptés au plafond de quelques 
temptes * , et dans des inscriptions hiéroglyphiques 
mentionnant des phénomènes célestes ^. 

L'astrologie était donc en Egypte cultivée avec au- 
tant d'éclat que dans la Babylonie, et ces deux pays 
se disputaient l'honneur de l'avoir découverte. Les 
uns prétendaient que les Chaldéens avaient emprunté 
leurs idées à l'Egypte^, les autres que les Égyptiens 
avaient tiré leur science de la Chaldée*. Ce qui est 
certain, c'est que les principes sur lesquels reposaient 
les astrologies babylonienne et égyptienne avaient 
beaucoup d'analogie. Ces principes étaient consignés 
dans des livres sacrés dont on faisait remonter la ré- 
daction au dieu Thoth ou Tat, regardé comme l'in- 
venteur de l'écriture , et identifie plus tard par les 



' Voy. Letronne, Observations critiques et archéologiques sur 
Vohjet des représentations zodiacales qui nous restent de Vanti- 
quiié. Paris, 1824. 

' Voy. Biot, Mémoire sur un calendrier astronomique et aMro- 
logique trouvé à Thèhes, en Egypte^ dans le t. XXIV des Mémoires 
de V Académie des sciences. 

' Voy. Diod. de Sic, I, 81. C'était Topinion des prêtres égyp- 
tiens. 

^ Cedren.,p. 41 Proclus donne Tastronomiechaldéenne comme 
beaucoup plus ancienne que celle de TÉgypte. (Comment, xnTim,, 
p. 177 D, éd. Schneider, p. 670.) 



LA MAGIE DES PERSES, VES GHALDÉENS. ETG. 45 

Grecs à leur Hermès * . Ces livres de l'Hermès égyptien, 
surnommé Trismégiste, c'est-à-dire Urès^grand , com- 
prenaient des traités de toutes les sciences dont l'étude 
était réservée à la caste sacerdotale ^.Les égy ptologues 
en ont retrouvé des fragments écrits sur papyrus, en 
caractères hiératiques. A l'époque alexandrine, on les 
traduisit en grec, en y introduisant sans doute de nom- 
breuses interpolations et leur faisant subir un rema- 
niement sous l'influence des idées platoniciennes ^. 

D'après les Égyptiens, auxquels n'avait pas plus 
échappé qu'aux Grecs l'influence des changements 
atmosphériques sur nos organes^, les différents astres 
ont une action spéciale sur chaque partie du corps''. 
Dans les rituels funéraires que l'on déposait au fond 
des cercueils, il est fait constamment allusion à* cette 
doctrine. Chaque membre du mort est placé sous la 
protection d'un dieu particulier^. Les divinités se 
partagent pour ainsi dire la dépouille du défunt. La 

» Voy. Diod. de Sic, î, i6; Amin. Marcell., XXII, 16, § 20. 
Cf. Fabricius, Bïblioth, Grxca, éd. Harlès, t. I, p. 86. 

* Clem. Alex., Stvomat,, VI, p. 758, éd. Polter. Ces livres 
étalent au nombre de quarante-deux. 

^ Voy. les fragments qui en sont donnés dans Stobée, Eclog., 
passim.; Cf. Gedren., Chron-yp 19, et mon Histoire des religions 
de la Grèce antique^ t. III, p. 29S, 296. 

^ Voy. à ce sujet les réflexions d^Hippocrate, dans son traité 
'Des airs, des eaux et des lieux, cb. II. 

* knonym.ylnPtolem.TetrabibLypAi, 194,éd.deBâle, 1S59. 
Le corps se partageait en trente parties, assignées à chacun des 
décans. Origen., Adv. Cels., VIII, 58. 

« Voy. Lipsius, Todtenhuch der yEgypter, ch. XXXI-XLII, pré- 
face, p. 10. 



46 CHAP1TRR II. 

tète appartient au dieu Ra ou soleil, le nez et les lèvres 
à Anubis, les yeux à la déesse Hathor, les dents à la 
déesse Selk, la chevelure à Moou, le Nil céleste^ les 
genoux à la déesse Neith, les pieds à Phtha, etc ^ Ces 
dieux étant en rapport avec les astres, il s'agissait, pour 
établir le thème généthliaque de quelqu'un, de com- 
biner la théorie de ces influences avec l'état du ciel 
au moment de sa naissance. Il semble même que dans, 
la doctrine égyptienne, une étoile particulière indiquât 
la venue au monde de chaque homme^, opinion qui était 
aussi celle des mages , et à laquelle il est fait allusion 
dans l'Évangile de saint Matthieu ^. Telle partie du corps 
était-elle affectée d'une maladie, on invoquait pour sa 
guérison la divinité à laquelle en était confiée la garde^. 
En'Égypte comme en Assyrie, les propriétés chi- 
miques des corps paraissent avoir été aussi rapportées 



' Voy. Tanalyse du papyrus égyptien donné dans Cailliaud ^ 
Voyage, à Méroéf t. lY, p. 59-41. On Irouve un tableau beaucoup 
plus étendu et plus complet de TinQuence des constellations sur 
les diverses parties du corps, pour chaque heure du jour dc.cha- 
que mois, dans la traduction que M. de Rougé a donnée du do- 
cument astronomique et astrologique découvert par Cbampollion, 
à la suite du mémoire de M. Biot, Siêr un calendrier astronomique 
et astrologique égyptien^ cité ci-dessus. 

' Horapollon^ dans son traité des hiéroglyphes (I, c. i), dit 
qu^une étoile était Temblème d*un dieu ou d'un individu du 
sexe mâle. Cette croyance existe encore chez les populations ru-^ 
raies de certaines contrées occidentales, et notamment en Alle- 
magne. Voy. E. Meier, Deutsche Sagen^ Sitten und Gebrxuche 
aus Schwaben, t. II, p. 506. 

3 Evang, secund. Matlh,, H, 1, sq. 
, ^ Origen., Adv. Cels,, Vlll, §416. 



LA MAGIE DES CHALOÉKNS, DES PERSES, ETC. 47 

aux influences divines et sidérales \ Les bords du Nil 
étaient la terre classique de la chimie ou plutôt de 
ralchimie, et ce nom lui-même a été emprunté à celui 
de l'Egypte, Kem^ Kémi (KiQiJLt, Xy)(ji.i), qui se lit plu- 
sieurs fois sur les monuments hiéroglyphiques^, et 
signifie proprement la terre noire. 

Les alchimistes égyptfens, qui découvrirent par la 
pratique bon nombre des procédés de la technologie 
et de Ja métallurgie modernes, avaient composé des 
traités qui faisaient aussi partie de la science sacrée. 
On a retrouvé des ^'ragments de quelques-uns de ces 
écrits^; mais de bonne heure, ils ont dû devenir très- 
rares, car, nous dit Suidas^, Dioclétien, pour punir 
les Égyptiens de s'être révoltés contre les lois de 
Rome , fit brûler tous les livres qu'avaient composés 
leurs ancêtres sur la chimie. Nous ne pouvons avoir 
une idée de leur contenu que par des contrefaçons 
grecques postérieures qui en ont singulièrement altéré 
les principes. Ils suf&sent toutefois pour nous faire voir 
que la science des combinaisons et des décompositions 
chimiques y était étroitement Uée aux spéculations 
sur les astres et les dieux. Julius Firmicu§ * parlant 
des influences sidérales sur les dispositions intellec- 

1 Firmic. Matern., tfathem.yXW, 15. 

* Plutarch., De Is. elOsirid,, § 33; S. Hieronym.,QMéB5/. Hebr. 
in Gènes., IX, 18. Cf. Brugsch, Die Géographie des allcnMgyp- 
ienSyi^, 73etsuiv. 

3 11 existe plusieurs papyrus hiératiques donnant des recettes 
chimiques. 

♦ Suidas, v® X7j|i.&ia, 
^ Mallb., 111, 15. 



48 CHAPITRE 11. 

ttiellesde rhonime, dit: «Si c'est Mercure sous Tin- 
fluence duquel il est né, il s'adonnera à Tastronomie, 
si c'est Mars, il embrassera le métier des armes, si 
c'est Saturne, il se livrera à la science de l'alchimie. » 
Le nom même des planètes appliqué aux métaux et 
aux substances métalliques ^ chez les alchimistes du 
moyen âge, héritiers des doctrines de Tart sacré égyp- 
tien, nous prouve le rapport permanent que Ton pré- 
tendait établir entre ces corps et les étoiles, La chimère 
de la pierre philosophale ou du grand œuvre paraît 
originaire de l'Egypte, puisque Dioclétien; en faisant 
brûler les livres d'alchimie des Égyptiens, se proposait 
dejes priver ainsi d'une grande source de richesses. L'or 
était personnifié en Egypte par une déesse, Noub'^. 
Enfin toutes les théories alchimiques du moyen âge 
sont constamment associées à l'idée de l'intervention 
des esprits élémentaires et des démons, qui s'offre 
comme un dernier vestige de l'antique astrologie 
égyptienne^. 

Ainsi en Egypte, comme en Perse et en Chaldée, 
la science de la nature était une doctrine sacrée dont 
la magie et l'astrologie ne constituaient que des bran- 
ches, et où les phénomènes de l'univers se trouvaient 
rattachés par un lien étroit aux divinités et aux gé- 
nies dont on le croyait rempli. 

* Voy. Hœfer, Histoire de la chimie^ t. 1, p. 227 et suiv. 

' Voy. le mémoire de M. Th. Déveria, sur Noub, la déesse de 
l*or des Egyptiens. {Mémoires de la Société des antiquaires de 
France, 3« série, t. If, p. 1.^1 et suiv.) 

' Voy. Hœfer, o. c, t. I, p. 242 et suiv. 



CHAPITRE III 

LA MAGIE ET L*ASTROLOGIE CHEZ LES GRECS. 

La religion fut de tout temps associée chez les Grecs 
à l'exercice des pratiques superstitieuses qui décou- 
lent de la magie des premiers âges. Le culte en était 
pénétré. La divination était exercée soit dans des éta- 
blissements spéciaux, des sanctuaires fatidiques ap- 
pelés man^^ion^ ^ soit par des devins de profession, 
qui colportaient de ville en ville leur mensongère 
industrie*. Le sacriBce était presque toujours accom- 
pagné de rites ayant pour objet de consulter la volonté 
des dieux, ou même de véritables incantations^. La 
confiance en certaines formules magiques, en certains 
charmes, dans la vertu de certains gestes, était exces- 
sive ] on y recourait con tre la fasci nation * , pour évoquer 

^ Voy. mon Histoire des religions de la Grèce antique, t. Il, 
cb. XIII. Cf., sur les divers modes de divination chez les Gfecs, 
le livre apocryphe intitulé : Josephi Hypomnesticum, c. 144; dans 
Fabricius : Codex pseudepigraphus Veteris Testamenti, edil. aller, 
t. II, p. 526 et suiv. 

* Ibid,j t. II, p. 433 et suiv. 

' Ouv. cit., t. Il, p. 128 et suiv. 

^ Les Grecs recouraient dans ce but à ce quMls'appelaient ^rpc- 
6%(r/.avia (Plin., Hist, nat,, VII, 2), ou charmes contre la fascina- 
tion ; aux œuXaxTïipia, àiroTpo'waia, amulettes. — Theocrit., IdylL, 
VI, 39; Cornut., De Natur. deor., XXVIII, 4 ; Plaut., Asin.y M, 4, 
84; Castn., V, 243; Plutarch., Symp., V, 3, 7; Pers., Satyr., II, 
31 ; Plin., Hist. nat., XXVIII, 4. 

4 



50 CHAPITRE 111. 

les dieux *, guérir des maladies, cicalriser des plaies '^ 
et détourner Tinfluence malfaisante attribuée à diffé- 
rents actes '. Les purifications, qui jouaient un si grand 
rôle dans la lilui^e, étaient toujours accompagnées 
de paroles et de pratiques fort analogues aux enchan- 
tements^; et ce sont ces purifications qui paraissent 
avoir été le point de départ des mystères ^. On attri- 
buait à Orphée, leur prétendu fondateur, la coiilpo- 
sition de plusieurs charmes®. Les ^îevins, qui formèrent 
quelquefois de véritables castes^, s'attribuaient une 
certaine puissance sur la nature; ils charmaient les 
serpents *, comme les psylles des environs de Parfum 
et de la Libye ^ ; ils conjuraient les vents ^^ et pouvaient 

' ÊTca'^cd'Yat, xaTa^6afi.oi. (Platon., Resp., II, p. 364; Leg,, XI, 
p. 933; RuhDken., ad Platon. Tim,, p. 114.) 

* Odyss,, XIX, 437; Plin., Hist. nat., I, 28; Sol. ap. Stob., 
Eclog. V, 59-62; Martial., Epigr., III, 62; Plutarch., PericL, 
38; Plutarch., Apophthegm. lacon,, Cleomed.; Âthen., XII,p. 553. 

' Platon, L c; iEsop., Fah, 80; Lobeck, Aglaoph.^ I, p. 300. 

♦ Voy. mon Histoire des religions de la Grèce antique , t. I! , 
p. 138 et suiv. 

» Ibid,, p. 299 et suiv. 

^ C*étaient dea chants magiques ou formules d'incantation. 
(Euripid., Cyclop., 636.) 

'^ Voy. mon Histoire des religions de la Grèce antique j t. II, 
p. 387. 

« Ibid,, p. 464. 

^ Les psyllqs des environs de Parium, sur l'Hellespont, étaient 
désignés sous le nom ù^opkiogènes et guérissaient les morsures 
des serpents, au dire de Cratès de Pergame. Âgatharchide rap- 
porte que les psylles de la Libye étaient à l'abri des morsures des 
serpents. (Plin., Hist. nat., VU, 2.) 

•^ Senpc, Quxst. nat,^ IV, 7. Cf. Cod. Justin^ IX, tit. xviii, 



LA MAGIE ET L ASTUOLOGlE CHEZ LES GRECS. 51 

même métamorphoser les hommes en animaux ^ U\ 
croyance à^ la lycanlhropie était de date fort an- 
cienne en Grèce; elle s'y est perpétuée jusqu'à nos 
jours*. 

Cette puissance attribuée aux devins apparaît dans 
les plus vieilles traditions mythologiques de la Grèce, 
dans les fables de Médée ^ et de Circé *. Les femmes de 
la Thessalie avaient surtout une grande réputation 
dansTart des enchantements; elles étaient habiles à 
composer des poisons, et pouvaient, assurait-on, par 
leurs chants magiques, faire descendre la lune des 



1. 6; Diogen. Laert., Vill, 59; Plin., HisL nat.^ XVII, 28; 
XXVIII, â. A Cléones, il y avait des prêtres qui écartaient la 
grêle par leurs cérémonies magiques (x.aXaÇocpu>.a>ccç). Senec, 
0. c, IV, 6; Clem. Alex., Stromat, VI, p. 268. Voy. ce que dit 
S. Justin de vs<peXc^uo/.T%t, Quxst, àd orth., 31. 

' Virgil., Eclog, VI, 48; Apollodor., H, 3, 2 ; III , 9, 2; 
Lucian, Dialog, mortuor,^ XXVIII^ 3; Asin,, 1â, 13. On disait 
que Simon le magicien s'était métamorphosé en brebis. S. Clem., 
Recognit,, II, p. 32. Voy. ce que Boëce dit au livre IV de son 
traité De Cansolatione, des métamorphoses opérées par la magie. 

« Platon, Resp,, VIII, 16; Petron., Satyr,^ c. 61 ; Plin., Hist, 
nat.^ VIII, 22-34; Pausan., VI, c. 8; Varron., Fragm,, 362; 
VirgiL, Eclog. VIII, 97; S. Augustin., De Civit. Dei, XVIII, 17; 
Cf. Leubuscher, Ueber die Wehrwœlfe und Thiervenvandlimgen 
in Mittelallcr (Berlin, 1850). 

« Pindar., Pyth., IV, 380, sq.; Apollon., Argon.^ UI, 242, sq.; 
Euripid., Med,, 394, sq.; Schol. Euripid. Med., 10, 276; Diodor. 
Sic, IV, 45; Apollodor., I, 9, 24; Ovid., Metamorph., VII, 591, 
sq.; Trist., III, 9-6; Hygin., Fab., 26. 

* Odyss., X, 135, sq.; Apollon., Argon, ^ 111,311; IV, 587- 
689; Schol. ad. III, 200; Plin., Hist. nat^, XXV, 5; Plotin., 
Enncad., I, 6-8. 



5S CHAPITRE III. 

cieux '. Ménandre^, dans sa comédie intitulée la Thés- 
salienne, représentait les cérémonies mystérieuses à 
Taide desquelles ces sorcières forçaient la lune à aban- 
donner le ciel, prodige qui devint même si bien le type 
par excellence de tout enchantement, que Nonnus 
nous le donne comme opéré par lesbrachmanes^. 

Il existait en outre des enchanteurs d'un ordre infé- 
rieur, les goëtes, dont le nom est emprunté aux cris 
bruyants et lugubres par lesquels ils évoquaient les 
dieux*. Ces goêtes étaient les véritables magiciens 
grecs et les héritiers directs des sorciers des temps 
barbares. On redoutait fort leur puissance, car on leur 
supposait presque toujours des intentions criminelles. 
Ils savaient, comme les femmes de la Thessalie, com- 
poser des philtres, et vendaient à tout venant leur 
ministère diabolique^. Toutefois, la religion officielle 

^ PIatou.,Gk)r(|r., p. 513; Âristopb., Nub.^ 548; Horat., Epod. 
V, 45; Ovid , Metamorph.y IV, 533; Vil, 207; Xn,264; Virgil., 
Eclog. VIII, 69; TibulL, I, Eleg. vin, 21 ; L Ann. Senec, Hip- 
polyL, 787, 791 ; Lucan., Phars., VI, 554, sq.; Brojick, Ânihol,, 
III, 172. 

« Plin., Hist. nat., XXX, 2, § 2. 

8 Dionyj., XXXVI, 27, sq. 

♦ roTjTeîa ^c xaXeÎTai ành twv -yotov xal Oprivwv. Gedren, p. 41. Les 
Grecs distinguaient la goêtie, toute grecque d'origine, de la ma- 
gie, d'origine étrangère. (Platon., Leg.,li\y § 12; SchoL in Synes., 
éd. Petau , p 363 : Mich. Glyc, Annal,, t. II, p. 244, éd. Bekker ; 
Plutarch., Quasst, Rom,, 561.) GEnomaiis, philosophe cynique, 
avait écrit contre les goëtes un traité intitulé : <l>(dpa '^oiircov, et 
dans lequel il dévoilait toutes leurs fraudes. (Euseb., Pr«p, 
evang.^y, 10.) Cf. Porphyr., De Âbstin,, II, 40. Suid. v» Ma^eia. 

• Voy. mon Histoire des religions de la Grèce antique ^ t. Il , 
p. 503. 



LA MAGIE ET l'aSTROLOGIE CHEZ LES GRECS. 53 

des États combattait leur intervention, et des lois 
avaient été plusieurs fois portées contre l'exercice de 
leur art dangereux *. 

Les superstitions magiques étaient surtout entrete- 
nues par l'influence qu'exerçaient sur le polythéisme 
hellénique les religions de la Phrygie^, de la Thrace 
et de l'Egypte. En Orient, ces superstitions étaient 
plus étroitement associées à l'exercice du culte que 
dans la Grèce proprement dite. Les prières prenaient 
un caractère d'évocation et d'exorcisme -, elles con- 
servaient remploi de certains mots sacrementels , tels 
que les lettres éphésiennes , les lettres milésiennes ^, 
auxquelles on attribuait des effets merveilleux. Les 
prêtres de l'Asie Mineure rappelaient plus que ceux 
de la Grèce les sorciers et les enchanteurs* dont le type 
nous est offert par les Telchines, personnifications des 
rayons solaires transformées en goêtes par l'imagina- 
tion des poètes ^. D'ailleurs, exclues du culte national, 

» Platon., Leg,, XI, p. 933. Cf. Polific, § 29, p. .^46, éd. 
Bekker. Il faut consulter à ce sujet les excellentes réflexions de 
Benjamin Constant, Du Polythéisme romain, t. J, p. .1Q2. 

' Phil., Spec. leg,f p. 792; Plutarch., De Superst.,% 12. 

® Les lettres éphésiennes et n)ilésiennes.(É^sa. Aiwarata) étaient 
des mots sacramentels empruntés à la langue de la Phrygie et 
de la Lydie. (Clem. Alex., Stromat., V, p. S69, 672, éd. Potier; 
Hesych., s, h, v,; Pausan., ap. Ëustath., ad Odyss , XIX, 247 ; 
Etymol. magn., éd. Sylb.,col. 364.) L'emploi des premières* jouait 
un certain rôle dans le culte de l'Artémis ou Diane d'Éphè^e. Voy. 
mon Histoire des 7'eligionsde la Grèce antique, t. III, p. 159-160. 

♦ Voy. mon Histoire des religions de la Grèce antique, t. III, 
p. 157 et suiv. 

' BxaxavG'. xat 'yoTfjTtç, comme ils sont qualifiés (Stob., Serm,^ 



54 CHAPITRE m. 

les divinilés étrangères dont la dévolion avail été intro- 
duite chez les Hellènes se présentaient avecle caractère 
de démons, de génies d'un ordre secondaire, d esprits 
que l'on n'honorait pas par les cérémonies régulières 
et légales, mais dont on s'assurait la protection par des 
rites bizarres et secrets. Les cultes étrangers prenaient 
donc en Gièce le caractère d'opérations magiques ; et 
comme on y conservait le plus souvent les mots et les 
formules empruntés aux pays d'où ik étaient origi- 
naires, les prières et les évocations semblaient aux 
Hellènes des paroles mystérieuses douées d'une vertu 
surnaturelle ^ 

Il y avait de plus en Grèce un culte qui était à lui 
seul une véritable magie, c'était celui d'Hécate. Cette 
divinité , personnification de la lune qui projette ses 
rayons mystérieux ^ dans les ténèbres de la nuit, était 
la patronne des sorcières. C'est à elle que l'on rapportait 
le don des prodiges et la découverte des enchantements; 
c'est elle que l'on supposait envoyer les spectres et les 
fantômes qu'évoque la peur dans l'obscur i lé'. Les 
mystères particuliers célébrés en certains lieux de la 
Grèce étaient tout remplis de rites fort semblables aux 



XXXVIII, 225; Zenob., Centur., V, 41 ; Diodor. Sic, V, 226). 
Leur nom parait dérivé du verbe Oi^'^cd, qui exprimait Tan de 
produire des enchantements (Iliad.f XIV^ 251 ; Ody8s,,\, 47; 
X, 251^ 320; XXIV, 3). Voy. , sur les Telcbines, mon Histoire 
des religions de la Grèce antique, 1. 1, p. 200 et suiv. 

^ Voy. ce qui est dit plus loin de ces formules. 

s Suivant Lucien {Philops., 13), Hécate apparaissait dès que la 
lune voilait son disque. 

> La déesse prenait successivement, disait-on, la forme d*une 



LA MAGIE ET l' ASTROLOGIE CHEZ LES GRECS. 55 

pratiques des sorciers et des thaumaturges ^ Tout y 
était combiné pour frapper l'imagination, halluciner les 
sens et nourrir les superstitions les plus sombres et les 
plus cruelles. De là, le grand rôle que jouaient dans son 
culte les reptiles et les animaux immondes, les philtres 
et les compositions dégoûtantes*, les exorcismes et 
les formules bizarres. C'est par ces formules qu'on 
contraignait la déesse de se montrer à ses adorateurs, 
de satisfaire leurs vœux et de conduire leurs entrepri- 
ses ^. Écoutons comme preuve un oracle donné selon 
Porphyre^, par Hécate même : « Sculptez une statue 



femme, d'une vache, d*une chienne (Lucian., o. c, 14). Les spec- 
tres envoyés par Hécate étaient désignés sous le nom générique 
d'iizfûtn^iç, (Lycopliron., 1175; Schol. ad Apollon. Argon. ^ 861. 
Cf. Theocrit., Idyll., Il, 13). 

^ Les mystères se célébraient à Tautre de Zérinthe (schol. ad 
Aristoph. Pac, 277) et à Egine. Pausanias (II, 50, § 2) rapporte 
qu*on faisait remonter à Orphée l'origine de ces derniers, ce qui 
seml)le indiquer qu*ils s^étaient établis sous Tinfliience des doc- 
trines orphiques. Hécate joue en effet un grand rôle dans les 
poèmes orphiques (Orph., Argon,, 974; lith., 45, 47.) 

' On peut voir par Théocrite (/(/y2/.,ll, 48, sq.), Horace 
{Epod.Y, v. 16 et sq.) et Virgile {Eciog»\l\\, 64, sq.j que dans la 
composition des charmes magiques, on réunissait tout ce qui 
avait un caractère immonde et repoussant: les parties diverses 
d*animaux impurs, des lambeaux de chair, du sang d'hommes ou 
de créatures qui avaient péri dans certaines circonstances singu- 
lières. C'est ce qu*a représenté, avec sa verve sombre et son 
énergie habituelle, Shakespeare dnns la scène de Macbeth, où il 
décrit le sortilège que composent dans le chaudron magique les 
trois sorcières. 

' Porphyr , ap. Euseb., /Va'/;, vcung,, V, 8. 

* Ap. Euseb., 0. c, V, 12. 



S6 CHAPITRE III. 

de bois bien rabotée, comme je vaiis vous renseigner. 
Faites le corps de cette statue avec la racine de rue 
sauvage ', puis ornez-le de petits lézards domestiques-, 
écrasez de la myrrhe, du styrax et de Tencens avec ces 
mêmes animaux, et vous laisserez le mélange à l'air 
pendant le croissant de la lune; alors adressez vos 
vœux dans les termes suivants ( la formule ne nous 
a pas été conservée). Autant j'ai de formes différentes, 
autant vous prendrez de lézards \ faites les choses soi- 
gneusement ; vous me construirez une demeure avec 
ks rameaux du laurier poussé de lui-même,, et ayant 
adressé de ferventes prières à Timage, vous me verrez 
l! tirant votre sommeil. » 

La formule d'évocation, qu'Eusèbe ne nous a pas con- 
servée, nous la retrouvons dans le traité intitulé Philo- 
sopkumena^ et attribué tour à tour à Origène ou à saint 
Hippolyte. « Viens, infernal terrestre et céleste Bombô, 
déesse des grands chemins, des carrefours, toi qui 
apportes la lumière, qui marches la nuit, ennemie de la 
lumière, amie et compagne de la nuit, toi que réjouis- 
sent faboiement des chiens et le sang versé, qui erres 
au milieu des ombres à travers les tombeaux , toi qui 
désires le sang et qui apportes la terreur aux mortels, 
Gorgo , Mormo, lune aux milles formes assiste d'un 
œil propice à nos sacrifices ^. » 

Euripide, dans l'invocation qu'il fait prononcer à 



> La rue (rutn graveolens, en gn^ec mi^xvov) est une plante nar- 
cotique dont rôdeur pouvait aider à la production des hallucina- 
tions. 

' Origen., Philosoph.j éd. Miller, p. 72. 



LA MAGIE ET L ASTROLOGIE CHEZ LES GRECS. 57 

Médée, et qui a été imitée par Ovide, tient à peu près 
le mên\e langage ^ 

Sans doute que frappée par ces formules, rédigées 
le plus souvent dans un style bizarre ou archaïque ^, 
l'imagination se représentait facilement les apparitions 
par lesquelles Hécate manifestait sa présence '. Mais 
la fraude venait aussi en aide à la peur. Les mêmes 
Pkilosophumena nous rapportent à quels subterfuges 
on recourait, au moins dans lés derniers temps, pour 
évoquer toute. cette fantasmagorie. 

« Je ne veux pas passer sous silence, écrit Tauteur 
anonyme^, la fourberie sur laquelle repose le procédé 
delà lécanomaiide^. Les magiciens font choix d'une 
chambre close, dont ils ont peint en couleur d'azur le 
plafond, traînant avec eux et faisant étalage en cette 
circonstance d'ustensiles de même couleur *, ils placent 



1 Euripid., Med., v. 305 et suiv.; Ovid., Metum,^ VII, 190 et 
suiv. 

' Tel est remploi du verbe u.oXè , viens , vieux mot qui n'ap- 
partient plus à la langue de Tépoque romaine, et qu'on trouve 
dans rinvocatioD citée ici. 

' Ces spectresenvoyés par Hécate étaient les J^mpz^sc^, monstres 
aux pieds d'âne, qui prenaient mille formes, pour tromper les mor- 
tels (Arisioph., Ran., 293; SchoL ad Ecoles,, 1049; Philostral., 
Vit, Apoll, Tyan,y IV, 25; II, 145); les Cercopes, qui se mon- 
traient dans les carrefours, lieux «consacrés à la déesse (Suidas, 
v» Eùpufî.); les Mormo, fantômes hideux (Aristopb., Equit,, 690 ; 
Schol, ad Theocrit, Adon., 40; Lucian., Philops., 2), 

* Philosoph,, p. 75. 

' La lécanomancie fXExavcp.avTeta) était proprement la divina- 
tion par le moyen d'un bassin. Nous la retrouverons dans la magie 
orientale. 



58 CHAPITRE III. 

à lerre au milieu de la chambre un bassin plein d'eau ^ 
lequel réfléchit le bleu du plafond , comme si c*était 
celui du ciel. Dans le plancher sur lequel repose le 
bassin est pratiquée une ouverture cachée, et ce bassin, 
qui est de pierre, a un fond en verre ; au-dessous de la 
pièce en question en est une autre secrète dans la- 
quelle se tiennent les compères, déguisés- en dieux et 
en démons, dieux et démons que le magicien veut faire 
apparaître. La dupe, en voyant ces personnages, est 
frappée de terreur et accorde facilement créance à 
tout ce qu'on lui dit. Voici maintenant comment on 
s'y prend pour faire paraître le démon dans la flamme. 
On commence par dessiner sur le mur la figure à 
évoquer ; on enduit ensuite secrètement ce trait avec 
une composition de laconique, d'asphalte et de bi- 
lume*5 puis, feignant d'opérer révocation, on approche 
une lampe du mur ; l'enduit prend feu et brûle. 

« Voici , continue l'auteur chrétien, quel est l'arti- 
fice pour faire voltiger Hécate sous la figure d'un feu 
aérien. Le magicien fait cacher un compère dans un 
endroit déterminé, puis il emmène les dupes, auxquelles 
il persuade qu'il va faire voir la déesse chevauchant en 
l'air sous une forme ignée *, il leur recommande seu- 
lement de ne pas manquer d'être bien attentifs au mo- 
ment de l'apparition de la flamme, et de se prosterner 

s 

Ml y a quelques mots effacés dans le texte ^ ce qui ne permet 
pas de connaître complètement la composition inflammable dont 
on se servait. Le bitume est désigné ici par le nom de l^axuv^îsi. 
(Cf. Plin., il'ist, nat,, XXXV, 51.) Peut-être au lieu de laconique^ 
c*est à-dire composition de Laconie, faut-il lir<^ sicélique (auceXiKû), 
bitume ou naphte de Sicile. (Voy. Plin., l, r.) 



LA MAGIE ET l' ASTROLOGIE CHEZ LES GRECS. 59 

aussitôt, le visage caché contre terre , restant dans 
cette posture jusqu'à ce qu'il les ait appelés : alors, le 
magicien entonne dans les ténèbres les plus épaisses 
la formule d'incantation. A peine Ta-t-il prononcée, 
qu'on voit un feu voltiger en l'air. Saisies d'eflroi à la 
vue du prodige opéré par la déesse, les dupes tombent 
sans voix à terre, en se cachant le visage. Tout l'artifice 
se réduit à ceci. Le compère, aussitôt que l'invocation 
est terminée, lâche un milan ou un vautour auquel 
est attachée de l'étoupe enflammée. L'oiseau, que la 
flamme épouvante, s'élève en volant à chaque instant 
plus vite. Ce prodige effraye les nigauds, qui se ca- 
chent. L'oiseau, ébloui par le feu, va buter contre tout 
ce qu'il rencontre, et porte l'incendie tantôt dans l'in- 
térieur de la chambre, tantôt à l'entrée. » 

Nul doute que des procédés du même genre ne fus- 
sent employés dans bien des évocations. On y avait 
recours notamment au célèbre antre de Trophonius ^ 
et dans le rite magique de la nécyomanice ou divina- 
tion par les morts *, qui constituait une véritable opé- 
ration magique. Il existait en Grèce et en Italie plusieurs 
oracles dans lesquels on interrogeait de la sorte l'ave- 
nir ^. Les psychagogues ou évocateurs des âmes parve- 
naient par certaines conjurations, comme le faisaient 
les py thonisses des Hébreux, à évoquer des spectres, qui 
passaient pour des âmes sorties de l'Hadès, la demeure 



' Voy. mon Histoire des religions de la Grèce anfique , t. II , 
p. 482 et suiv. 

* Ou N8xuiop.xvT8Îa, NE)cucp.avTeta. 

8 Voy. mon Histoire^ etc., t. I, p. 228 ; t. Il, p. 466 et sniv, 



60 CHAPITRE 111. 

souterraine des ombres * ; et tout donne à penser que 
Ton recourait à la ventriloquie pour les faire parler ^. 
La nécyomancie, dont Tusage se continua en Italie ^ 
et dont Y Odyssée nous fournit une scène curieuse^, 
se retrouve dans la nécromancie du moyen âge, et 
on Ta vue dans ces derniers temps revêtir une forme 
nouvelle. 

Mais cette magie grecque n'avait pas le caractère 
savant et régulier de la magie des Assyriens et des 
Perses; elle n'était pas d'ailleurs associée à l'observa- 
tion des astres, inconnue des premiers Hellènes. Ce 
fut en Asie Mineure et en Perse que les Grecs en allè- 
rent puiser la connaissance. Plusieurs philosophes, 
Pythagore et Démocri te notamment, s'étaient fait, di- 

1 C'est de la sorle, disait-on, qu*0rphée avait évoqué rame de 
son épouse. (Pausan., IX, c. 30, § 3.) 

* Les ventriloques ou engaslrimythes ( ÈT^aaTpîfxudct) étaient 
connus des anciens sous le nom d'esprits de Python (ttOôcûvc;). 
{SchoL Arisloph, Vesp.^ \(ïiÂ;EvLseb,, Commenta tn7s.,c. 45; 
Hesych., v» È^^aarpîu.; Platon. , Sophist., p. -400; Plutarcb., De 
Defect, orac, 9; Jamblicb, ap. PhoL. fiibLy XCiYy p. 133. Cf. 
Eusèbe Saiverte, Des Sciences occultes^ ch. vu.) 

' La nécyomancie fut pratiquée par Appius, Tami de Cicéron 
{Cicer, fTiiscuL Qutest,, 16; De Divin, y 1, 58); par Vatinius (Ci- 
cer., Contr. Vatin., 6); par Libon Drusus, Tacit., Annal, , 11, 28); 
par Néron (Sueton., Ner,, 34; Plin., Hist, nai., XXX, 5); par 
Caracalla (Dion. Cass.,LXXVlI). Elle existait déjà chez les Étrus- 
ques (Clem. Alex., Protr,^ p. 1 1 ; Tbeodoret., Gr, Affect, cur.y\y 
p. 950, 964, ap^ Oper., t. IV). Les nécromanciens furent long- 
temps consultés- comme des diseurs de bonne aventure (Clem. 
Rom., Recognil,, I, p. 494, éd. Cotelier). 

* 0(/.y.w.,XI, 29 et sq. Cf. Apollon., Argon,, III, 1030, sq.; 
Ovïd., Mctam,, VII, 240. 



LA MAGIE ET l'aSTROLOGIE CHEZ LES GRECS. 61 

sait-on, initier aux secrets des disciples de Zoroastre\ 
et quelques devins de la Grèce avaient été à la cour du 
grand roi s'instruire de la science des enchantements ^. 
Mais ce qui répandit surtout dans les contrées helléni- 
ques le nom et le crédit des mages, ce qui introduisit 
dans la langue grecque le mot môme de magie ^ ce fu- 
rent les prêtres dont s*étaient fait accompagner Darius 
et Xerxès dans leurs expéditions. Pline et d'autres au- 
teurs attribuaient l'importation de la 'magie dans la 
Grèce à Osthanès *, personnage dont le nom décèle 
suffisamment Torigine persane. Disciple de Zoroastre, 
il avait, assurait-on, suivi Xerxès dans cette mémora- 
ble expédition qui mit en péril la liberté et l'existence 
de toutes les cités helléniques. Le grand roi n'allait 
jamais en guerre sans être suivi de prêtres chargés 
de lui assurer la faveur divine et d'interroger l'a- 
venir. 

D'un autre côté, quand l'établissement des Séleuci- 
des eut introduit en Assyrie les principes du gouver- 
nement de la Grèce, peu favorables à la théocratie ; 
quand l'immixtion de la mythologie hellénique eut al- 
téré la vieille théologie orientale et que Babylone eut 
cessé d'être la capitale de l'empire, qui avait été 
transportée à Séleucie^, les mages chaldéens perdirent 
de leur crédit \ leur autorité s'ébranla et leur science 

* Plin., Bist. nat., XXIV, 102; XXV, 5; XXX, 2; Diog. 
Laerl.,VlII, 1,§3, 7, § 1. 

* Plin., Hist. nat., XXX, 1 ; Cf. Euseb., Chron,, ï, 48; Pra^p, 
evang.f I, iO, 5o ; V, 14 ; Suidas, v» Àarp&vG^îa; Apul., Apolog., 
c. 27. 

* TaciU, Annal^yWy 42, 



6â GIIAPITHE Ht. 

parait même îivoir un peu souffert de cet afiaiblisse- 
ment de leur pouvoir. 

Les liens qui existaient entre les membres des collè- 
ges sacerdotaux se relâchèrent. Il y eut des scissions ; 
il s'éleva diverses écoles *. Les prêtres assyriens com- 
mencèrent à se disperser, et plusieurs d'entre eux al- 
lèrent chercher fortune en Grèce ou en Asie Mineure ^ : 
on assurait même que Tastrologue chaldéen Bérose 
avait fondé à Cos une école d'astronomie ^. Aussi ces 
contrées ne tardèrent-elles pas à être inondées d'as- 
trologues, de magiciens, de devins venus de l'Orient^ 
qui erraient de ville en ville, colportaient des char- 
mes, vendaient des prédictions et enseignaient leur 
art à quelques-uns^. Vapoiélesmatique ^ c'est-à-dire 
la science des influences sidérales ^, se mit à la mode 
chez les Hellènes. Le nom de chaldéen devint syno- 
nyme de tireur d'horoscope, de diseur de bonne aven- 
ture, et bien des charlatans, qui n'avaient sans doute 
jamais été à Babylone, prirent ce litre pour inspirer 
plus de confiance à leurs dupes. C'est alors que se ré- 
pandirent en Occident les noms d'Astrampsychos, de 



> Plin., Hist. naô.yW, 26; Strabon., XI, p. 523; XVI, p. 739. 
Cf. Saint-Martin, Histoire des Arsacides, t. I, p. i76. 

' Bardesanes, De Fato, IV, ap. Bihliolh, Grssc, Patr.fU I, 
p. 683. 

» Vitruv., IX, 26; Strabon,.II, p. 99. Pline(i5rw^ nat.y VII, 
37), rapporte que les Athéniens lai élevèrent dans leur gymnase 
une statue dont la langue était dorée, par allusion à l'excellence 
de ses prédications. 

* Theocrit., Idyll.y II, 261, 262; «c^o/. ad h. l. 

^ Simplicius, ap. Lobeck, Aglaoph,, p. 426. 



LA MAGIE ET L^STROLOGIE CHEZ LES GRfc.CS. 63 

Gobryas, de Pazatas ^ et de plusieurs autres mages 
dont le talent divinatoire avait fait sensation. Ces 
noms furent plus tard, ainsi que celui de Zoroastre, mis 
par des faussaires sur leurs livres, dans le but de leur 
donner plus d'autorité^. S'agissait-il de guérir un mal 
incurable, d'obtenir une recette pour s'enrichir, de 
se mettre en règle avec le ciel qu'on avait irrité par 
quelque crime, on s'adressait aux Chaldéens. Théo- 
phraste, dans ses Caractères ^, nous a dépeint un de 
ces superstitieux qui les interrogeaient à tout propos. 
On les appelait de préférence à la naissance d'un en- 
fant, et, suivant une tradition qu'Aulu-GelIe nous a 
conservée, le père d'Euripide les avait consultés pour 
connaître la destinée de son fils ^. 

La magie et l'astrologie égyptienne s'introduisirent 
aussi chez les Grecs. Les mathématiciens^ c'est-à-dire 
les savants, car tel était le nom sous lequel on dési- 
gnait de préférence les astrologues de l'Egypte ^ furent 
bientôt aussi en renom que ceux de la Chaldée. La 
doctrine des deux pays se fondit en un corps de science 
qui finit par prendre le nom d'astrologie judiciaire. 
L'accueil fait en Grèce aux astrologues de tous pays 



» Dîogeo. Laert., Proœw., § 2; Procl., in Tim.^ IV, 285. 

* On possède encore un recueil des prétendues prophéties de 
Zoroastre. Voy. Oracula sihyllina, éd. GallaEUs, t. Il, adcalcem, 
p. 79, et Cory, Anciens Fragments, 

« Charact.,yiy\. 

♦ Aul. Gell., XV, 20, S 1. 

^ C'est ainsi qu'on voit déjà apparaître dans un hymne orphi^ 
que (VI, 6) Tidée que les astres président à la destinée des hom- 
mes (Moipî(^tot, 7cà<iv]ç {ACÎpY]ç a7;p.ocvTops; ovts;}. 



64 CHAPITRE m. 

s'explique facilement. C'était alors l'époque où la foi 
aux anciens dieux périclitait ; les esprits s'attachaient 
à des fables nouvelles qui plaisaient par leur nouveauté 
même^ ils se tournaient vers l'Orient et lui deman- 
daient des croyances en échange de celles que la phi- 
losophie avait ébranlées. Sous le pseudonyme d'Or- 
phée \ des idées empruntées à l'Egypte et à l'Asie 
étaient mises en circulation et greffées sur les vieilles 
légendes homériques, plus naïves et plus poétiques. 
Des rites tout empreints du mysticisme oriental pre- 
naient la place des solennités graves et simples de l'an- 
cien temps, ou substituaient un enthousiasme fanati- 
que à ce qui n'avait été que l'expression bruyante et 
libre de la gaieté populaire. 

L'orphisme mit en vogue les purifications, les exor- 
cismes, les évocations, les expiations. Lesorphéoté- 
lestes furent de véritables magiciens , des sorciers, des 
diseurs de bonne aventure qui vendaient leurs secrets, 
leurs remèdes et leurs prières*^ et sous l'influence 
des idées qu'ils avaient répandues, les mystères hellé- 
niques prirent même le caractère de véritables enchan- 
tements. 

Il s'opéra peu à'peu un compromis arbitraire entre 
toutes les théories contradictoires et chimériques ve- 
nues de rOrient ^. De là, une association incohérente 

* Voy. mon Histoire des religions de la Grèce antiqxie t. Uî, 
p. 300 et suiv. 

• Platon, Phxd. f p. 81 , 230. Cf. Lobeck, Aglaopham,, !, 
p. 625 et sq. 

3 Aussi voit-on dans la suite des traités de magie composés 
sous les noms d'Ostlianès, de Dardanus, de Typbou, de Dami- 



LA MAGIE ET L* ASTROLOGIE CHEZ LES GRECS. 65 

(le doctrines théologiques, de dates et de pays divers, 
sur les influences des astres, la composition des talis- 
mans^ révocation des esprits, la métamorphose des 
êtres, et avant tout sur la vertu de certaines herbes ou 
préparations médicales ^ C'est à ce chaos que Ton finit 
par appliquer le nom de magie. 

Des noms de divinités étrangères, des mots tirés des 
langues de l'Assyrie, de la Perse, de la Phrygie, de 
l'Egypte^, des formules composées dans ces idiomes 
et altérées, défigurées par des. bouches qui les pro- 
nonçaient sans les comprendre ^, se trouvèrent ainsi 
mêlés aux rites qui se pratiquaient chez les Grecs en 
Vhonneur des divinités chthoniennes ou infernales. 
Hécate ne partageait pas le discrédit de tant d'autres 
déesses; elle régnait encore au milieu des fantômes *. 

geron et de Bérénice (TertalU, De Animai 35; Plin., Hist, 
nat.f XXX, 2). Orpbée fut donné comme Tinventeur de Talchimie 
et du grand œavre par Élienne, dans son traité nepl xpuaoïrotat. 
(Fabric, Bihliotk. grasc, t. XII, p. 695.) 

1 Pline nous a conservé, dans son Histoire naturelle, an grand 
nombre de ces recettes, la plupart chimériques, et dont il ne 
manque pas de faire ressortir la vanité. (Voy. XXIV, 102 ; XXVlll, 
23 ; XXIX , 26 et passim,) On trouve consignées chez un grand 
nombre d'auteurs des recettes du même genre (Cf. Caton., De 
Rerustic.y 160; Alex. Trall.,lX, 4, p. 538, Lucian.; Philops., 7. 

• Plutarch., De OracuL Defect., 10; Apu\,,Apolog.j c. 38. 

' ff Que veulent dire, écrit Porphyre, ces mots dépourvus de 
sens, et pourquoi préférer la barbarie des sons insigniflants à la 
langue propre à chaque peuple? » (Euseb., Prasp, evang., V, 10.) 
Et plus loin , le même philosophe se plaint de ce que la langue 
employée, et qu*on donne pour égyptienne, ne soit pas même 
humaine* 

^ Voilà pourquoi Hécate était devenue par excellence la déesse 

5 



66 CHAPITRE III. 

Son culte s'était associé à celui d'Atys, de Cybële, dl- 
sis et des divinités infernales que Ton adorait par des 
rites d'un caractère étrange et mystérieux appelé alors 
magique ^ Les dieux qui se manifestaient par des ap^ 
paritions bienfaisantes et sous des formes simples et 
belles, bien des gens les tenaient pour la création des 
poètes, pour une invention des prêtres ; mais ces divi- 
nités qui révélaient leur présence par des spectres hi- 
deux, des figures laides et grimaçantes, des formes 
étranges, on ne se permettait pas de douter de leur 
réalité, car on en avait peur. 

Par leurs sons insolites et bizarres, les mots qui ser- 
vaient à conjurer les divinités étrangères frappaient 
d'ailleurs plus Timagination que le nom devenu banal 
d'un Apollon, d'un Hercule, d'une Minerve ou d'un 
Vulcain. Comme les Grecs n'avaient sur elles que 
d'obscures notions, et qu'Homère et Hésiode ne leur 
avaient pas donné de place dans l'Olympe, on les ran- 
geait dans cette classe vague et élastique d'êtres divins 
connus chez les anciens sous le nom de démons, 
8a(iJ.oveç, et dont ils supposaient tout l'univers rempli. 
C'était généralement à ces démons qu'ils assimilaient 
les dieux des barbares, quand une analogie d'attributs 
ne leur donnait pas à penser que ces dieux étaient les 
mêmes que les leurs, mais désignés par d'autres épi- 
thètes. Les démons étrangers ne trouvèrent générale- 

de la magie. Les magiciens réYoquaîent par lears enchantemeots. 
(Voy. schol. brev. ad Odyss,, XII, 124 ; schoL ad Theoerit.y U, 12; 
Hesycbius, r> ^Mrttpa, et Lobeck, Aglaoph.^ p. 325.) 

* C*est ce qui résulte des inscriptions latines. (Voy. Orelli, 
InMcHpiiones laima sdeeix, a*' 2,335, 2,25f , 2,352, 2,361. 



LA MAGIE ET l' ASTROLOGIE CHEZ LES GRECS. 67 

ment pas accès dans les temples de la Grèce; leur 
culte demeura distinct de celui des divinités natio- 
nales. Les Hellènes ne réclamaient leur intervention 
que pour les opérations magiques et divinatoires qui 
les avaient introduites parmi eux, en sorte que les di- 
vinités de rÉgypte et de l'Orient s'offrirent aux yeux 
du vulgaire comme celles des enchantements, comme 
ayant spécialement sous leur empire les talismans et 
les prodiges ^ 

Les divinités de la magie et de l'astrologie étaient 
moins exposées que celles de l'Olympe aux railleries 
et aux attaques des philosophes. Ce qu*on avait dit et 
répété contre les histoires scandaleuses des dieux 
grecs, contre leurs oracles mensongers et leurs attri- 
buts immoraux, ne pouvait s'appliquer à des esprits 
mystérieux qui prouvaient leur intervention par des 
miracles, leur intelligence supérieure par les inspira- 
tions communiquées à leurs adorateurs. La théolo- 
gie magique échappait à la critique par les voiles 
dont elle s'enveloppait. Il y avait bien quelques es- 
prits forts que ne pouvait convaincre la vertu des en- 
chantements, mais c'étaient généralement des épicu- 
riens qui niaient au fond l'existence des dieux ^. Plu- 

< De là Topinion qae les opérations magiques, la divination » 
procédaient de démons. (Platon., Conviv., § 28.) Aassi la foi 
dans les divinités étrangères finit par être plus vive que celle 
qa*on avait dans celles de la patrie. A Rome, an temps d*Augaste, 
celui qui n*eût pas craint de se parjurer au nom de Dius Fidius^ 
le dieu de la Bonne Foi, respectait le serment qu'il avait pro- 
noncé au nom d*0siris. (Horat., f Epist. 17, y. 61.) 

* Toutefois Euripide accuse déjà les fraudes tortueuses et la 
langue pestilentielle des devins. (Iphig.inAulid.f 956.) 



68 ghIpitre iiL 

sieurs refusaient d'admettre Tastrologie, mais c'étaient 
presque tous des sceptiques, des penseurs isolés qu'on 
tenait plus pour des songe-creux que pour des sages ; 
car c'est la triste destinée de ceux qui se soustraient 
aux préjugés de leur époque d'être confondus avec les 
rêveurs et de payer par le ridicule l'avantage de leurs 
lumières. Les gens qui agissaient comme tout le 
monde consultaient donc les astrologues et redoutaient 
les magiciens. Ce qu'on écrivit à rencontre de leurs 
idées passa inaperçu. Ces traités n'étaient pas cepen- 
dant sans valeur. Pline l'ancien parait y avoir puisé la 
réfutation de l'astrologie qu'il a consignée dans son 
Histoire de la nature ^ Gaton et Ennius s'étaient éle- 
vés contre cette superstition ^ \ Panétius et son ami 
Scylax avaient écrit contre la science des Chaldéens '. 
Au premier siècle, le philosophe Favorinus, cité par 
Aulu-Gelle ^, réfuta l'astrologie et révoqua en doute 
la haute antiquité à laquelle on prétendait la faire re- 
monter. Sextus Empiricus ^ prit aussi à partie les ma- 
thématiciens^ comme il les appelait. Mais que sert de 
prouver qu'on ne peut rien savoir des choses futures, 
rien connaître du monde invisible, à des gens qui sont 
travaillés de la maladie de les découvrir? Le douteur, 
tout éloquent qu'il se fasse, sera toujours plus mal 
reçu d'eux que le charlatan qui affirme les pouvoir 
satisfaire. D'ailleurs les astrologues opposaient aussi 



* n, 6, S 8. 

* Cicer., De Divinat.^ I, 58. Cat. De Re Ru 

* ^'oct. AUic.yXW, 1. 

* Adv, Malhem,f \, p. 208, éd. Fabricius. 



. Cat. De Re Rustic, 8. 



LA MAGIE ET l' ASTROLOGIE CHEZ LES GRECS. 69 

leurs raisons aux dénégations des sages *, ils comptaient 
dans le monde lettré des défenseurs habiles ; et un de 
leurs plaidoyers nous est parvenu sous le nom de Lu- 
cien, bien qu'on n'y retrouve ni sa mordante ironie ni 
Tesprit de ses autres traités '• 



CHAPITRE IV 

LA MAGIE A ROME ET DANS L*EMPIRE ROMAIN. 

La magie proprement dite ne s'introduisit à Rome 
qu'à la suite des doctrines grecques ou orientales, qui 
commencèrent à y pénétrer, deux siècles environ avant 
notre ère. Mais les superstitions d'où cette science 
chimérique tire son origine avaient été répandues en 
Italie dès l'origine. La conjuration des lémures ou 
fantômes, envoyés par les morts, le culte des mânes 
et des lares, étaient associés à diverses pratiques d'un 
caractère tout magique ^ La déesse Mana-Geneta, a 
laquelle, comme à Hécate, on sacrifiait des chiens, 
avait beaucoup d'analogie avec cette divinité des 
nuits ^, et son culte était entouré des mômes mystères. 
Pour détourner les mauvais génies, les larves ou 
spectres, on recourait à des sacrifices expiatoires ac- 
compagnés d'exorcismes^. 

La discipline étrusque, qui enseignait l'art d'observer 
les foudres et de les évoquer en certains cas, avait tout 
à fait le caractère de la magie \ les aruspices toscans 

* Ovid., Fast.y V, 45i sq., 483 sq.; Apul., De Deo Socrat,^ 
c. 15; Apolog., 6i; Plin., Bist. nat., XXXVI, 27, 70; Lucret., 
I, 131, sq.; S. Augustin., De Civit. Dei, IX, 11; Plaut., MostelL, 
I!, 268. 

< Plutarch., Quxsl, Hmn., 51, 52. 

' Dionys. Halic, Ant, Rom., V, 54. 



LA MAGIE À ROME ET DANS L*EMPIRB ROMAIN. 71 

Opéraient des prodiges et passaient pour doués de 
prévisions et de facultés surnaturelles ^ Cette discipline 
fut portée à Rome et introduite dans la liturgie latine^ 
Enfin la divination jouait, comme on sait, un rôle con- 
sidérable dans la religion des Romains, dont elle était 
une partie intégrante. Mais outre la consultation des 
augures, sanctionnée par les institutions politiques, 
il y avait encore des moyens particuliers d'interroger 
Tavenir, de détourner les mauvaises influences'. Au 
temps de Catilina, on rencontrait à Rome une foule de 
diseurs de bonne aventure, de faux devins, d'im- 
posteurs qui débitaient de prétendues prophéties des 
livres sibyllins^ ; il y avait aussi des sorciers qui jetaient 
*des, sorts et opéraient des maléfices^, et contre lesquels 
des lois sévères étaient portées*. 

1 Témoin Taventure de l'augure étrusque Navius et de Tar- 
quin (Gicer., De Divinat,, J, 17; Tit. Liv., I, 36; Valer. Maxim. , 

1, 4, S 0. 

« Cicer., CatiL, III, 4; De Leg., Il, 9; Tit. Liv., I, 20; 
Arnob., Adv. Gent., V, 1 . (Voy., sur la discipline étrusque, K. 0. 
MuUer, Die Etrtisker, t., II, p. 62 et suiv., et ma note dans 
Greuzer, Religions de Vantiquité^ trad. Guigniaut, t. Il, part, m, 
p. 42 18 et suiv.) 

» Tit. Liv., IV, 21 ; VI, A\ ; XXII, 1 ; XXIV, 10; XXVI, 23; 
XXX, 38; Gicer., De Divinat., II, 18, 43; TuscuL, p. 13; 
Plaut., Stich,, III, 2, 6; Plin., ffist. nat,, XXVlll, 4; Golumeil., 
DeRe rtutic, X, p. 340 ; Tibull., I, 2, 45; Juven., Sat., XI, 96. 

♦ Plutarch., Cicer., § 17. 

» Plin., Hist. nat, XXVIII, 23. 

« Tit. Liv., IV, 30; XXV, 1 ; XXXIX, 16. La loi des Douze 
Tables ( Tab., VII, 2) a\ait édicté des peines contre les auteurs 
de maléâces. Les Romains redoutaient particulièrement ceux 
qui, par leurs sortilèges, attiraient la pluie, la grêle, l'orage et 



! 
72 CHAPITRE IV. i 

Ces superstitions se continuèrent longtemps, mais 
la conGance dans la divination légale s'ébranla avec 
les progrès de l'incrédulité philosophique. La foi aux 
augures commençait à se perdre ; leur observation 
n'était plus guère qu'une formalité^; les merveilles 
qu'on racontait des mages de l'Asie, leur vieille réputa- 
tion, tentaient davantage la crédulité romaine. L'espoir 
de rencontrer chez les Chaldéens une science plus 
infaillible que celle des aruspices, leur valut un accueil 
empressé dans la ville éternelle. Leur doctrine s'y 
répandit ^^ on en écrivit des traités, on en popularisa 
les vaines spéculations qui s'étaient peu à peu modifiées 
avec le progrès de l'astronomie^. Rome en fut in- 
festée^, et plus d'un disciple prétendu de la philoso- 
phie grecque courut les interroger. 

frappaient les champs de stérUité (Plin., Hist. nat.^ XXVIII, 4; 
Senec, Quœst, natur., IV, 7; Serv., ad VirgiL Eclog,, VIN, 99; 
S. Augustin., De Civit. Dei, VIII, 10; Apul., Metamorph,, 1 , 5. 
Pallad., De Re rusHc^ 1, 55). 

Le scopélisme, maléfice qui consistait à jeter des pierres sur 
un champ pour le frapper de stérilité , était puni comme un 
crime (Digest.^ lib. XLVII, tit. ii, 1. 9). Non -seulement la ma- 
gie était proscrite comme dangereuse, mais aussi parce qu'elle in- 
troduisait dans le culte des rites étrangers (Gicer., DeLeg.^Uy 10). 

Les Romains recouraient, pour combattre Teffet des maléfices, 
du mauvais œil et des sortilèges , au fascinum^ sorte d'amulette 
qui était souvent un phallus, ou à un signe rappelant une idée 
obscène. (Varron., De Ling. latin. y VI, 5.) 

* Voy. Cicer., De natur, deor.^ Il, 5. 
« Cicer., De Divinat., II, 45, 47; in Verr., H, 2, 52. 
^ Voy. l'exposition de leur doctrine dans Censorinus, De Die 

natalif c. 8. 

♦ Voy. Plutarch., Cicer o., § 17, p. 780, éd. Reiske. 



LA MAGIE A ROUE ET DANS L*EMPIRE ROMAIN. 73 

Les familles patriciennes qui avaient de quoi les 
payer s*en firent des prophètes à gages. S'agissait-il de 
marier une fille, un enfant était-il né -, on faisait venir 
un mathématicien pour tirer son horoscope ^ Lorsque 
Octave vint au monde, un sénateur versé dans Tastro- 
logie, Nigidius Figulus, prédit la glorieuse destinée du 
futur empereur ^ Livie, étant enceinte de Tibère, 
interrogea un autre astrologue, Scribonius, sur le sort 
réservé à son enfant ; sa réponse fut , dit-on , aussi 
perspicace ^. C'était surtout auprès des femmes que les 
Chaldéens avaient trouvé crédit. Le beau sexe était 
alors fort curieux; il n'est pas de mon sujet de re- 
chercher si les choses ont changé depuis ; mais alors 
qu'une éducation éclairée n'avait pas fortifié Tintelli- 
gence des femmes , Tenvie de savoir ce qu'on ne sait 
point encore conspirait chez les Romaines avec leur 
crédulité pour mettre les charlatans à la mode. 

Cbaldeis sed major erit fiducia, 

écrit Juvénal dans une de ses satires, où les femmes, 
il est vrar, ne sont pas ménagées^. Toutefois, ce que 
dit le poète latin est si précis, si circonstancié, qu'il ne 
saurait l'avoir inventé ; et, en tenant compte de sa 

*■ Apul., Apolog., c. 56 sq.; Metamorph.f II, 12. 

< Sueton., 7t66r.,S 14; Dion. Gass.^XLV, i, p. 286, éd. Starz, 
Gedren., Hist. compend,^ p. 171, éd. Bekker. 

» Sueton., nber., § 14. 

^ ScUyr» VI, 555 sq. Plutarque {Pre^ept, conjug., § 48, p. 573, 
éd. Wyttenbach) insiste sur le soin qu'on dmt prendre de ne pas 
laisser tomber les femmes dans les superstitions astrologiques. 



74 CHAPITBB IV. 

proverbiale hyperbole , il faut reconnaître dans le 
tableau qu'il trace un portrait assez ressemblant pour 
nous tenir lieu de l'original. «Tout ce que leur prédit 
un astrologue leur semble, c'est ici Juvénal qui parle 
des Romaines, émaner du temple de Jupiter Âmmon , 
car Delphes ne rend plus d'oracles. » Et plus loin, daits 
la même satire, le poète avertit son lecteur d'éviter la 
rencontre de celle qui feuillette sans cesse des éphé- 
mérides ; qui est si forte en astrologie qu'elle ne con- 
sulte plus et que déjà elle est consultée ; de celle qui, 
sur l'inspection des astres, refuse d'accompagner son 
époux à Tarmée ou dans sa terre natale. Veut-elle 
seulement se faire porter à un mille ; l'heure du départ 
est prise dans son livre d'astrologie. L'œil lui dé- 
mange-t-il pour se l'être frotté 5 point de remède avant 
d'avoir parcouru son grimoire. Malade au lit, elle ne 
prendra de nourriture qu'aux heures fixées dans son 
Péiosiris : ainsi s'appelait un astrologue égyptien \ 
dont un traité d'apotélesmatique avait emprunté le 
nom ^. Les femmes de condition médiocre, continue 
Juvénal, font le tour du cirque avant de consulter la 
destinée ; après quoi, elles livrent au devin leurs mains 
et leur visage. 

La chiromancie se liait donc à l'astrologie, associa- 
tion d'origine égyptienne^, car les documents hiéro- 

^ Plin., aist. nat., VU, 49 

* H existait aassi des traités'de magie portant les noms égyp- 
tiens de Typhon, Nectaného, Bérénice. (Tertullian., De Anima, 
§ 35.) On a de même forgé en grae un poème astrologique sons 
le nom de ManéUion. 

' La chiromancie (yju^(fav*rii%) était la divination par Tinspec- 



LA MAGIE A ROME ET DANS L^EMPIRE ROMAIN. 78 

glyphiques, ainsi qu'il a été dit plus haut, nous ap- 
prennent que, suivant la doctrine enseignée à Thèbes 
et à Memphis, chaque partie du corps était supposée 
soumise à l'influence d'un astre. 

Le satirique latin nous dit encore que c< les plus 
opulentes faisaient venir à grands frais de l'Inde et de 
la Phrygie des augures versés dans la connaissance des 
influences sidérales. » 

Tacite, rapporte que la demeure de Poppée, Tépouse 
de Néron, était toujours pleine d'astrologues que eon* 
sultait cette princesse ; et ce fut l'un des devins at- 
tachés à sa maison, Ptolémée, qui prédit à Othon sou 
élévation à l'empire, lors de l'expédition d'Espagne, 
où il l'avait accompagné '. On le voit, à la cour des 
Césars, les femmes n'étaient pas les seules atteintes de 
crédulité en matière d'astrologie. Pour être juste, 
Juvénal aurait dû dire, comme notre bon La Fontaine : 

Et je sais même sur ce fait 

BoD nombre d^tiommes qui sont femmes. 

En efiPet, le poète latin n'aurait eu qu'à interroger 
les anecdotes sur la cour, recueillies par des historiens 
mieux informés , pour trouver chez des Romains une 
foi à l'art divinatoire aussi robuste que celle de sa su« 
perstitieuse. 

tioD des iignes de la main. Elle tenait à la palmoscopie (7rxX(Ao- 
oxoma), ou inspection par les mouvements des membres, le batte- 
ment du pouls, à la métoposcopie ({ASTcoTroaxomâ) ou divination 
par les traits de la figure. (Gicer., De Fat., 5; TuscuL, IV, 7; 
Sueton., TU., 2 ; Juvenell , Satyr. VI, 581 ; Vell, Paterc, 11, 24). 
* Bi9tor,, l, 25. 



76 CHAPITRE IV. 

Dans sa demeure d'Apollonie, Octave, en compagnie 
d'Agrippa, consulta un jour Tastrologue Théogène. Le 
futur époux de Julie, plus crédule ou plus curieux que 
le neveu de César, fit tirer le premier son horoscope : 
Théog^ne lui annonça d'étonnantes prospérités. Oc- 
tave, jaloux d'un si heureux destin, craignit que la 
réponse ne fût pour lui moins favorable, et , au lieu 
de suivre l'exemple de son compagnon , il refusa net 
de dire à Théogène le jour de sa naissance, sans la 
connaissance duquel son horoscope ne pouvait être 
tiré. L'astrologue insista. A la fin, la curiosité rem- 
portant, Octave se décida à répondre. Il n'eut pas 
plus tôt révélé la date demandée , que Théogène se 
précipita à ses pieds et l'adora comme le futur maître 
de Tempire ^ L'astrologue avait lu d'un coup d'œil 
dans les astres la fortune qui attendait Auguste, ou je 
crois plutôt qu'il l'avait vue dans ses yeux. Octave fut 
transporté de joie. Je ne sais s'il avait auparavant 
grande foi à l'astrologie ; mais à dater de ce moment 
il 7 crut fermement ^ et, pour rappeler Theureuse in- 
fluence du signe zodiacal sous lequel il était né, il 
voulut que des médailles frappées sous son règne en 
représentassent l'image ^. 

Voilà ce que nous raconte Suétone ; et cette anec- 
dote nous prouve que, si les Chaldéens déraisonnaient 
tant soit peu dans la science des choses célestes, ils 
jugeaient assez bien de celles de la terre, et n'auraient 
point été de ceux qui se laissaient tomber dans un 

* SnetOD., August.f §95. Cf. Dion. Cass.» LVI, 25, p. 464, 
éd. Sturz, 
^ Sueton., L c. 



LA MAGIE A ROME ET DANS l'EMPIRE ROMAIN. T7 

puits pour avoir regardé trop en Tair. Gomme nous le 
dit Apulée, ils arrangeaient leurs réponses d'après les 
désirs de ceux qui les interrogeaient ^ Les succes- 
seurs d* Auguste consultèrent aussi souvent les mathé- 
maticiens, bien que leurs oracles parfois n'aient pas 
été aussi encourageants que ceux de Théogène : tous 
les astrologues romains n'étaient pas des courtisans. 
Les princes faisaient aux devins, aux mages, l'accueil 
le plus bienveillant, tant que les prédictions qu'ils en 
recevaient ne venaient pas contrarier leurs desseins ou 
leurs vœux; mais malheur à ces prophètes, quand 
l'empereur et les astres n'étaient pas d'accord I Les 
astrologues devenaient responsables de leurs pré- 
dictions *, on les jetait dans les fers, on les exilait, par- 
fois même on les punissait de mort. Toutefois ce 
martyre ne faisait que grandir leur renommée et in- 
spirer plus de confiance en leurs paroles. (( Un astro- 
logue n'est en crédit, écrit Juvénal, qu'autant qu'il a 
été chargé de chaînes ou qu'il a croupi dans le cachot 
d'un camp. S'il n'a pas été condamné, c'est un homme 
ordinaire ; mais s'il a vu la mort de près, si par faveur 
il a été seulement relégué dans les Cyclades, après avoir 
langui dans l'étroite Sériphe, s'il a enfin obtenu son 
rappel, on se l'arrache *. » 

En présence de la foi qu'on avait aux astrologues, à 
la cour des empereurs ^, on s'étonnera peut-être de 

^ « Ut adsolent, ad consulentis votum confinierunt , » écrit 
Apulée dans son Apologie, 

* JuYen., /. c. 

3 Sueton., CaligvLf §37; Tacit., Histor,, I, 22; JEU Spartiau., 
tiadrian.^ § 16. 



78 CHAPITRE IV. 

voir en certains cas porter contre eux des défenses 
sévères et des châtiments redoutables. L'an de Rome 
721, sous le triumvirat d*Octave, d'Antoine et de Lé- 
pide , on chassa de la ville éternelle les astrologues et 
les magiciens ^ Mécènes s'adressant à Auguste lui 
tint ce langage : (c Honorez toujours et partout les dieux 
de la manière usitée dans l'empire, et contraignez les 
autres à les honorer de même. Punissez de supplices 
les auteurs des religions étrangères, non-seulement 
par respect pour les dieux, mais encore parce que 
ceux qui introduisent de nouvelles divinités engagent 
plusieurs à suivre des lois étrangères, d'où naissent 
les conjurations , les sociétés secrètes, qui sont très- 
désavantageuses au gouvernement d'un seul . Ainsi vous 
ne souffrirez personne qui méprise les dieux, personne 
qui s'adonne à la magie ^ » Fidèle aux conseils de Mé- 
cènes, Auguste ordonna qu'on recherchât tous les li- 
vres divinatoires, fatidici libri^ tant grecs que latins; 
il en fit brûler plus de deux mille ^. 

Tibère défendit l'aruspicine secrète et privée, et 
sous son règne un sénatus-consulte bannit de Rome 
les magiciens et les astrologues : l'un d'eux, nommé 
Pituanius, fut précipité du Capitole -, un autre, appelé 
Martius, fut puni selon la coutume ancienne more 
prisco^ hors de la porte Ësquiline^. Est-ce que la su- 
perstition ne prenait les empereurs que par accès ? 



> Dion. Gass., XLIX, 43, p. 756, éd. Sturz. 
* Id., LU, 36, p. 149, même éd. 
' Sueton., Aug.yZi, 
^ Tacit., Annal.y II, 32. 



LA HAGIE A ROME ET DANS L*EMPIRB ROMAIN. 79 

Ces édits ont-ils été portés pendant leurs moments 
lucides ? Nullement : les maîtres de Tempire croyaient 
à la divination astrologique, mais ils voulaient s'en 
réserver à eux seuls les avantages -, ils tenaient à con- 
naître l'avenir, mais ils entendaient que leurs sujets 
rignorassent. Néron ne permettait à personne d'étudier 
la philosophie, disant que cette étude paraissait une 
chose vaine et frivole, dont on prenait prétexte pour 
deviner les choses futures *, sous son règne quelques 
philosophes furent même accusés, parce qu'on préten- 
dait qu'ils exerçaient l'art divinatoire. Musonius, Ba- 
bylonien, fut emprisonné pour ce motif \ Il eût été, 
dangereux, en effet, que les citoyens pussent lire dans 
les astres le sort réservé à leur prince. Bien des gens 
qui courbaient la tète, par la pensée que l'époque de 
la délivrance était éloignée, s'ils avaient su la révolution 
qui se préparait auraient fièrement attendu des temps 
meilleurs. Et puis, on pouvait pousser la curiosité jus- 
qu'à vouloir découvHr quand et comment mourrait 
l'empereur, indiscrètes questions, auxquelles les ré- 
ponses étaient des conspirations et des attentats. C'est 
ce que redoutaient surtout les chefs de l'État. Tibère 
avait été à Rhodes , près d'un . devin en renom , s'in- 
struire des règles de l'astrologie. Il avait attaché à sa 
personne le célèbre astrologue Thrasylle, dont il 
éprouva la science fatidique par une de ces plaisante- 
ries qui ne viennentqu'à l'esprit d'un tyran^. Ce même 

1 PhUostr., Fit. Apollon. Tyan., IV, 55. 
' Tacit., Annal.f VI, 20; Sueton., liber., § 14; Dîon.€ass., 
LV, M. 



80 CHAPITRE IV. 

Tibère fit mettre à mort quantité de gens accusés d'a- 
voir tiré leur horoscope, en vue de savoir quels hon 
neurs leur étaient réservés, tandis qu'en secret il prenait 
lui-même Thoroscope des gens les plus considérables, 
afin de découvrir s'il n'avait point à attendre d'eux des 
rivaux ^ Septime-Sévëre faillit payer de sa tête une de 
ces curiosités superstitieuses qui conduisaient chez les 
astrologues les ambitieux de son temps. De bonne 
heure il avait pris foi à leurs prédictions, et les con- 
sultait pour des actes importants. Ayant perdu sa 
femme et songeant à contracter un second hymen, il 
tira l'horoscope des filles de bonne maison qui se 
trouvaient alors à marier. Tous les thèmes géné- 
thliaques qu'il établissait par les règles de l'astrologie 
étaient peu encourageants. Il apprit enfin qu'il existait 
en Syrie une jeune fille à laquelle les Ghaldéens avaient 
prédit qu'elle aurait un roi pour époux. Sévère n'était 
encore que légat ; il se hâta de la demander en mariage 
et l'obtint^. Julie était le nom de la femme née sous une 
si heureuse étoile*, mais était-il bien l'époux couronné 
que les astres avaient promis à la jeune Syrienne ? Me 
pouvait-il point avoir, lui mari, un successeur auquel 
appartiendrait la couronne qu'il ambitionnait ? Cette 
réflexion préoccupa plus tard Sévère, et, pour sortir 
de sa perplexité,, il alla en Sicile interroger un astro- 
logue en renom. La chose vint aux oreilles de l'em- 
pereur Commode. Qu'on juge de sa colère ! Et la 
colère de Commode, c'était de la rage, de la frénésie. 



> Sueton., NerOf § 36. 

* Spartian., jEL Verus, § 3. 



LA MAGIE A ROME ET DANS l'eMPIRE ROMAIN. 81 

Heureusement Sévère avait à la cour des amis ; on 
parvint à disculper Timprudent légat ^, auquel dans la 
suite Tathlète Narcisse vint donner la réponse qu*il 
était allé chercher en Sicile : Commode mourait étran- 
glé par lui, à rinc^tation de Marcia. 

La divination qui avait l'empereur pour objet finit 
par constituer un crime de lèse-majesté ^. Les rigueurs 
contre la curiosité indiscrète de Tambition prirent des 
proportions plus terribles . sous les premiers empe- 
reurs chrétiens. Nous verrons sous Constance quan- 
tité de personnels qui s'étaient adressées aux oracles 
punies des plus cruels supplices '. On redoubla de 
cruauté sous Yalens. Un certain Palladius fut l'a- 
gent de cette épouvantable persécution. Chacun se 
voyait exposé à être dénoncé pour avoir entretenu des 
rapports avec les devins. Ses aiBdés pénétraient dans 
les maisons, y glissaient secrètement des formules ma- 
giques, des charmés, qui devenaient ensuite autant de 
pièces de conviction. Aussi la frayeur fut telle en 
Orient, nous dit Ammien-Marcellin^, qu'une foule de 
gens brûlèrent leurs livres, de peur qu'on n'y trouvât 
matière à accusation de sortilège et de magie. 

La magie s'associait fréquemment, en effet, à la 
pratique de l'astrologie, pour constituer ce que l'on 
appelait Vastéroscopie^^ science dont l'invention fut 

* Çpartian.ySever., § 2. 

* TertuUian., Apol., c. 35; J. Paul., Sentent. ^ V» 21, 9 3. 
' Ammian. MarceU., XIX, 72. 

* Id., XXIX, 2. 

^ Sexl Empiric, Adv, Math.yWy p. 342; Artemfdor., Oneirocr., 
Il, 26; G. Syncell., Chronic, p. \^\ Herm., In Phœdr.^ p. i09. 

6 



82 CHAPITRE IV. 

plus tard attribuée aux Cariens ^ ; mais les empereurs 
n'y avaient recours qu'en secret, ainsi que le fit Didius 
Julianus^. 

L'emploi des procédés magiques, aux yeux de 
Topinion , faisait des devins des hommes infiniment 
plus dangereux, leurs opérations ayant alors pour 
objet plutôt de nuire à un ennemi et de satisfaire une 
convoitise que d'opérer quelque bienfaisant miracle. 
De là, les peines fréquemment édictées contre les magi- 
ciens, et renouvelées de celles qu'avait portées contre 
les auteurs des sortilèges la loi des Douze Tables ^. 
Auguste avait proscrit les goètes comme les astro- 
logues * 5 Tibère bannit de l'Italie tous ceux qui se 
livraient aux pratiques magiques, et quatre mille per- 
sonnes de race affranchie furent pour ce fait trans- 
portées dans l'île de Sardaigne\ Leur exil ne paraît 
pas toutefois avoir été de bien longue durée. Sous 
Claude, on les exile encore : senaiusconsuhum atrotc 
et irriium^ écrit Tacite^. Vitellius renouvelle ces ri- 
gueurs. Cet empereur, qui avait pour l'art divinatoire 
une aversion que lui dictaient sans doute les motifs 
énoncés plus haut , assigna aux astrologues une 
époque fixe pour sortir de l'Italie. Ceux-ci répondirent 
par une affiche qui ordonnait insolemment au prince 

* Clem. Alex., Stromat., I, p. 36t. 

* Spariian., Didius Julianus, § 7. 

» Tob. VIII, art. 25. Cf. Apul., ApoL.c.Al; S. Augustin., De 
Cuit. Dei, VIII, 19. 

^ Dion. Cass., XLIX, LXI, p. AU, éd. Sturz. 
> Tacit., Annal., II, 75. 
« /d..f6k/.,Xll, o2. 



LA MAGIE A ROME ET DANS l'EMPIRE ROMAIN. 83 

d'avoir à quitter la terre ^ auparavant, et à la fin de 
l*année Yitellius était mis à mort. Vespasien renouvela 
aux astrologues la défense de mettre le pied sur le 
territoire italique, ne faisant d'exception que pour le 
mathématicien Barbillus, qu'il se réservai! de con- 
sulter*. 

Une fois qu'on avait prêté sa confiance à ces charla- 
tans, il n y avait pas de crime qu'ils ne pussent vous 
faire commettre, tant la superstition était poussée loin 
et le sens moral dénaturé par la peur. Je ne citerai pas 
l'exemple de Néron, consultant l'astrologue Babilus et 
faisant périr tous ceux dont les prophéties lui annon- 
çaient l'élévation ^ : cet empereur n'avait pas besoin 
de l'astrologie pour se permettre un crime. Je citerai 
encore moins Héliogabale, grand consulteur de magi- 
ciens ^: une folie sanguinaire avait altéré ses facultés. 
Mais Marc-Aurèle même, si l'on en croit Capitolin, se 
rendit coupable d'une action détestable par un effet de 
sa crédulité ou de sa condescendance pour celle de son 
entourage. Faustine, son épouse, avait une fois vu 
passer un gladiateur dont la beauté l'avait enflammée 
d'un amour criminel. Vainement elle combattit long- 
temps en secret la passion dont elle était consumée \ 
cette passion ne faisait que s'accroître. Faustine finit 
par en faire l'aveu à son époux, lui demandant un re- 
mède qui pût ramener la paix dans son âme boule- 
versée. La philosophie de Hare-Aurële n'y pouvait 



1 SuetOD., VitelL, §14. 
* Dion. Cass., LXVI, 10, § 9. 
> Sueton., Nero^ § 36. 
^ Lamprid., Heliog,y § 9. 



84 CHÀPITHE IV. 

rien! On se décida à consulter des Chaldéens, habiles 
dans Fart de composer des philtres propres à faire naî- 
tre comme à faire passer les désirs amoureux. Le 
moyen prescrit par ces devins fut plus simple que ce- 
lui qu'on était en droit d'attendre de leur science si 
compliquée, c'était de tuer le gladiateur. Ils ajoutèrent 
que Faustine devait ensuite se frotter du sang de la 
victime. Le remède fut appliqué; on immola l'inno- 
cent athlète, et l'impératrice ne put dès lors songer 
à oublier pour lui son époux. Le sang qu'elle répandit 
sur elle ne fit sans doute qu'ajouter à Thorreur dont le 
souvenir de cette passion devait être pour elle envi- 
ronné ^ Tel est le récit du biographe de Marc-Aurèle. 
A-t-il raconté l'histoire tout entière, et Faustine voulut- 
elle se venger du dédain du gladiateur? C'est ce que je 
n'oserais affirmer. Tant de vertu chez Faustine a, j'en 
conviens, droit de nous étonner. Mais, que l'anecdote 
soit vraie ou supposée, elle n'en prouve pas moins 
quelle puissance on pensait que pouvaient avoir sur 
l'âme la plus honnête les détestables superstitions du 
temps. 

Et cependant ces astrologues, ces devins si aveuglé- 
ment obéis, on les trouvait bien souvent en défaut, et 
leur science était loin de paraître infaillible, même au 
vulgaire. Mais, parce que des imposteurs nous abu- 
sent à Taide de la science chaldéenne, est-ce une rai- 
son de croire que cette science ne soit que vanité? 
Voilà ce qu'on répondait aux incrédules, et Tacite ^, 



* I. Capitolin,, Marc, Antonin,, § 19. 
s AnnaL.WY. 14. 



s Annal.yWYy U 



LA MAGIE A ROME ET DANS l'eMPIRE ROMAIN. 8K 

en reproduisant ce raisonnement, nous montre qae de 
grands esprits se payent parfois de bien pitoyables rai- 
sons. Lucien, dans son Faux Prophète^ s'est sans 
doute moqué des charlatans qui vendent des recettes, 
des philtres amoureux, des charmes pour perdre un 
ennemi, pour découvrir des trésors et se procurer des 
successions; mais, en dévoilant toutes leurs ruses, il 
ne désabusa ni le peuple ni les grands. En dépit du 
progrès des lumières et dé la civilisation, l'astrologie, 
la magie surtout conservèrent leur empire. Cette der- 
nière science prit même une autorité nouvelle, en 
s'alliant à la doctrine démonologique, par laquelle la 
philosophie s'efforçait de rajeunir et de transformer 
le polythéisme expirant, ainsi qu'on va le voir dans le 
chapitre suivant. 



CHAPITRE V 

LÀ MAGIE DANS L*ÉCOLE NÉOfLATONlCIENKE. 

La philosophie platonicienne avait entrepris une 
réforme complète du vieux polythéisme grec. En pos- 
session d'une notion plus épurée de la Divinité, elle 
substitua au naturalisme allégorique, créé par les 
poètes, et qui avait jusqu'alors tenu Heu de théologie, 
un système théogonique complet, reposant en partie 
sur la démonologie. Les néoplatoniciens qui nefaisaient 
que développer les idées déjà contenues dans les œu- 
vres de Platon, dégagèrent Dieu de tout le cortège de 
divinités au milieu duquel il était confondu, et entre 
lesquelles se dispersaient et se personnifiaient ses di- 
vers attributs. Afin de ne pas rompre avec la tradition, 
qui faisait la force et Vautorité de la religion helléni- 
que, ils acceptèrent une partie des fables inventées 
sur les dieux et les héros, mais ils les expliquèrent à 
Taide de leur démonologie, qui plaçait au-dessous de 
rÊtre suprême une hiérarchie de puissances surnatu- 
relles, participant à la fois et en proportions diverses 
des perfections divines et des faiblesses humaines. 
Pour éviter la confusion entre Dieu et ces divinités 
inférieures, Platon^ et son école leur réservèrent le 
nom de démon (8aE[ji.(i)v), attribué dans le principe àl'ac- 

1 Platon., Conviv., § 28, sq , p. 202, 203. 



LA MAGIS DANS l'ÉGOLB NÉOPLATONICIENNE. 87 

tion divine en général, et regardée comme la distribu- 
trice des biens et des maux ^ 

Les démons ayant été, dans Torigine, pour les 
Grecs les âmes des morts assimilées à des divinités, ainsi 
qu'on le voit par Hésiode ^, ce nom s'appliqua bientôt 
aux divinités intermédiaires entre Dieu et Tbomme ', 
reconnues par presque tous les philosophes grecs, mais 
conçues d'une manière plus particulière, définies 
avec plus de précision par Pythagore et par Platon. 
Ils furent confondus avec les mânes, les lares, les gé- 
nies latins ^. 

L'homme ne pouvant atteindre à Tidée d'un Dieu 
infini et universel que par une notion vague et incom- 
plète, il se reposait plus volontiers dans celle des dé- 
mons, qui lui offraient la personnalité divine sous des 
formes humaines. Ces êtres supérieurs lut semblaient 
nécessaires pour établir un lien entre les créatures 

1 Lennep, Etymol. grasc.y \, p. i07. Cf. Guigniaut, Religions 
de Vantiquitéy 1. 111, part, m, p. 873 et suiv.; F.-A. Ukert, ïJtber 
Damoneny Heroen und Genien^ daos les Mémoires de l'Acad, des 
sciences'de Saxe, part, philolog., t. I, p. 140. 

* Pltttarch., DeOracuL Defect,, iO. Voy. mon Histoire des r«- 
Ugùms de la Grèce antique, 1. 1, p. 389. 

' Voy. Texposé de cette question dans mon Histoire des re/t- 
gians de la Grèce antique, t. I, p. 565. t. III, p. 421 et suiv. 

* Quos Grxci ^'aîp.ovxç appellant, nostri opinor lares (Ciceron., 
De Univ.f 3). Lactance (tnst. divin, y II, p. 14) dit qu*ils s'ap* 
pellent démons en grec et génies en latin. Cf. Plutarch., Quxst. 
Rom,, 51, 52; Ser?., Ad Virgil. jEn,, 111, 63. Dans les inscrip- 
tions grecques, la formule Diis Manibus est rendue par A%i{i.c(iiv 
ioasêeotv (Maffei, Muséum Veronense, cccxvi). Proclus voit dans 
les âmes des morts des démons, des divinités protectrices de 
rhomme. (In I Âlcib,, ap. Oper., éd. Cousin, t. II, p. 87.) 



86 CHAPITRE y. 

terrestres et leur suprême auteur ^ Cétaieat à ses 
yeux les ministres de Dieu, les exécuteur^ dé sa vo- 
lonté, les esprits chargés de veiller sur les mortels et 
de porter au ciel nos prières et nos vœux ^. Les uns 
détournaient et éloignaient le mal (SaCiJLoveç He^i^myLoi) et 
délivraient rhomme de ses misères (Xùciot), les autres ai- 
maient le sang et le meurtre^ (xpocTpéiuaioi, iuaXat|ji.vatûi) . 
Ainsi, tout en établissant sur un fondement plus 
solide ridée monothéiste , les platoniciens laissaient 
subsister un polythéisme démonôlôgique auquel se rap- 
portaient, suivant eux, le culte et les traditions mytho- 
logiques. Supposant tout T univers rempli de démons 
qu'ils donnaient pour âmes et pour principes spirituels 
à tous les agents et à tous les phénomènes de la na- 
ture ^, ils admettaient conséquemment que l'homme 
est sans cesse en rapport avec les. bons démons, et que 
c'est à eux que doivent s'adresser habituellement ses 

i PlotiD., Ennead., III, 4, 5, n° 6, p. 298 ; Procl., In I Alcib,, 
éd*. Goasin, p. 123. Voy. à ce sujet les judicieuses observations 
de Gassendi {Ethic.^ lib. III, De libertate^ ap. Opéra, t. Il, p 851). 
Sunt enim {dsenumes) inter no9 ac deos, ut loco regionûy ita m- 
genio intersiti^ habentes cum supetis communem immortàlitatem 
cum inferis passUmem, écrit Apulée (De DeoSocrat., c. 13). 

* Plutarch., De OraCuL defect,, 10; Porphyr., t)e Abstinent, ^ 
U, 38. 

* PoUux, Onomast., V, 26, 131. La manière dont Proclas con- 
çoit les mauvais démons est toute semblable à Tidée q[ue les 
chrétiens se font du diable : ces génies troublent les sacrifices, 
cherchent à entraîner les humains dans les vices et Timpiété. 
(Voy. in I Àlcib,^ p. 109, éd. Gousin.) 

^ Voy. à ce sujet mon. ^û^oire des religions de la Grèce antique, 
X, III,- p. 426 et suiv. On peut consulter, sur le véritable carac- 
tère des démons de Tantiquité, les judicieuses observations du 



LA MAGIE DANS l'ÉCOLE NÉOPLATONICIENNE. 89 

évocations, ses pratiques religieuses et ses prières ^ 
Ces démons étaient inférieurs aux dieux en puissance 
comme en vertu '• 

La nouvelle école de Platon imagina donc une hié- 
rarchie complète de démons ^, où ils firent entrer une 
partie des divinités de Tancienne religion hellénique , 
conçus d'une manière nouvelle et plus philosophique ; 



célèbre Hobbes. {Leviaihqn, ch. xlv, ap« Works^ éd. W.Moles- 
worth, t. m, p. 638 et sniv.) 

' De là le culte assidu que les néoplatoniciens rendaient aux 
âmes.des mortSj assimilées aux démons. (Marin., Vit. Procl.yC, 36.) 

* Maxim. Tyr., Z>i5<er^, XIV, p. 266, éd. Reiske. 

^ Jamblique ou Tauteur, quel qu*U soit, du traité des Mystères 
des Égyptiens (II, 5), distingue les archanges («px^l^T^'^oi), qui 
enlèvent les Imes dans les parties supérieures ; les anges {oi'^^ikof.)^ 
qm les tirent des' liens de la matière ; les démons proprement 
dits .('^ai(A«ye(), qui les plongent dans :1a matière; les béros 
('npcAtcj, qui s*immisceut aux cboses sensibles; les dominateurs 
(•npX^^vTtc), qui président aux aftaires de ce mondé. Proclus n'ad- 
met que quatre classes de démons {in I Altib., éd. Cousin , 
p. 193), Olyinpiodore que trois {in I Alcib., éd. Greuzer, p. 15). 
Dans la doctrine de l'auteur du traité des Mystères des ÉgyptienSy 
qui emprunte à la théologie égyptienne la plupart de ses idées , 
les démons deviennent de véritables dieux qui partagent avec 
les divinités le gouvernement du lûonde (De Myster,, II, 2), Le 
syncrétisme un peu incohérent de cette époque offre fréquem- 
ment de pareilles contradictions ; car les -doctrines anciennes, en 
prenant place dans la nouvelle philosophie, n'avaiept pas toutes 
subi une modification qui les mil d*accord avec elle. (Plotin., 
i?imea(i., III, lib. 5, §296.) 

* Il n*y a pas toutefois identité dans la hiérarchie admise par 
es néoplatoniciens. Elle est plus ou moins complète, suivant les 

auteurs. (Voy. ce que dit Proclos, dans son commentaire sur VAl^ 
cibiade, t. Il, p. l85-2a7, éd. Cousin.) 



90 CHAPITRE V. 

ils distinguèrent de bons et de méchanU démons, sc- 
ion le caractère plus ou moins moral des fables dé- 
bitées sur le compte de ces divinités, rabaissées par eux 
au rang de génies secondaires ' et ils adaptèrent à 
cette théogonie la liturgie hellénique mêlée de rites or- 
phiques et orientaux^. 

De cette façon, la religion de la Grèce, celles de 
rÉgypte, de la Phénicie et de TAsie Mineure, de 
TÂssyrie et de la Perse, qui tendaient à se confondre 
et à se mêler avec elle, devinrent de simples démo- 
nologies. Plotin, tout en admettant l'existence de ces 
démons, n'entendait pas qu'on leur rendit un culte, 
mais les purifications et les exorcismes qu'entraînait 
l'existence de démonologie, arrivaient à prendre en 
grande partie la place de l'adoration des dieux. Déjà 
dans Porphyre, la propension aux rites démonologiques 
est assez marquée ; elle devient manifeste chez Proclus 
Le culte consista dès lors en hommages, en actions de 
grâce rendus aux bons démons, en conjurations, en 
exorcismes, en purifications contre les mauvais. Autre- 
ment dit, la religion devint de la magie, ce que Ton 
appela de la théurgie ^. Td est le caractère des doctri- 
nes religieuses chez les derniers représentants de l'é- 

^ Porphyre (ap. Euseb., Prœp, evang.^ IV» 23) range, par 
exemple, le dieu égyptien Sérapis parmi les méchants démons, à 
raison des mauvaises qualités qu'il lui suppose ; et en général, 
il place dans la même classe toutes les divinités païennes dont 
les attributs lui paraissent impliquer le mal. 

* Telle est la religion que Julien chercha à opposer au chris- 
tianisme, celle que professaient Edésius, Maxime et Ghrysantfae. 

• ^fcup^ta, 0iQ\t-^wn àp»rn (ProcL, in Polil.i p. 379; Marin., 



U MAGI£ DANS l'école NÉOPLATONICIENNE. Bl 

cole néoplatonicieDae. Des rites empruntés aux diffë? 
rents cultes dont le syncrétisme s'opérait sous Tin- 
fluence unitaire de l'empire romain servirent à com- 
poser une liturgie nouvelle. Cette liturgie eut par 
conséquent un caractère éminemment superstitieux, 
qui rappelait en bien des points les cultes de l'Egypte 
et de la Perse. Toutes les vieilles pratiques de la magie 
furent reprises et accommodées à la démonologie plato- 
nicienne ^ Les philosophes distinguèrent cette magie 
divine de celle qui procède des démons inférieurs, et 
dans laquelle ils ne voyaient que mensonge et pres- 
tiges ^. Esprits ardents, à la fois novateurs et entêtés 
du passé, les néoplatoniciens, tout en repoussant ce 
qu'il y avait d'immoral et d'inconséquent dans la my- 
thologie antique, conservaient religieusement les an- 
ciennes pratiques et les rites traditionnels. Sans doute, 
ainsi que l'a observé M. Yacherot ^, la théurgie avait 
un certain fond rationnel. Là magie, telle que la conce- 
vait l'école néoplatonicienne, était fondée sur ce qu'on 
prenait pour les loi^ de la nature. Mais cette physique, 
où des entités démonologiques étaient sans cesse sub- 
stituées aux forces mécaniques et physiologiques, 

nt. Procl.f 28; Porphyr., De Abstinent. ^ H, p. 210 i Eonap., 
Vit. jEdeSf p. 46. 

' Notamment la iiécyomaDtie(Porpbyr., De Abstinent,, U, 58, 
39, 43, 47), remploi des purificatioDS (xaOapaet;) (Procl., in 
Alcib., p. 9], révocation des démons (Ammian. Marcell , XXJ, 3; 
Eunap., Vit. Maxim., p. 90). 

' Cette distinction fat soigneusement faite par Eusèhe de 
Mynde. (Eunap., Vit, Philosoph. Haxim,, éd,. Boissonade, p. 50.) 

' Histoire critique de iU'ççle çL'Àle^fanftrie, t. Jl, p. i4^, 



92 CHAPITRE V. 

aboutissait, enfin de compte, à d'étroites superstitions, 
ainsi que nous le prouvent Thistoire de Tempereur Ju- 
lien et celle des derniers philosoplies néoplatoniciens. 
Ils voyaient partout des démons, des génies cachés 
qu'il fallait adorer ou apaiser * 5 s'efiforçant de raviver 
le sentiment religieux, ils ne parvenaient guère qu'à 
réveiller et à fortifier la superstition, et de làTimpuis- 
isance de la réforme qu'ils tentèrent. 

Mais s'ils ne réussirent pas à rendre la vie à une re- 
ligion agonisante, ils enracinèrent dans les esprits le 
goût du merveilleux et la préoccupation du surna- 
turel*, ils élevèrent la magie à la hauteur d'une reli- 
gion, et y firent passer en partie l'héritage du vieux 
culte hellénique. 

Aussi, lorsque la rigueur des lois poursuivait les ina- 
giciens, ceux-ci alléguaient-ils, comme Apulée, que 
ce que l'on appelait de la magie n'était autre que le 
culte grec lui-même, et que les enchantements qu'on 
redoutait se réduisaient au commerce saint et légitime 
établi par les rites sacrés entre l'hothme et les dieux ^. 
Ge que les néoplatoniciens condair^iaient, c'était Tem- 

* .Julien, adepte passionné du néoplatonisme, était sans cesse 
entouré de devins, d'aruspices, d*biéropliantes. (Ammian. Mar- 
ceU., XXfl, 12; Zozim., 111, ii; Eunap., Vit. Philosopha Chry- 
santh,, p. iiO, éd. Boissonade). Voy. la Vie de Proclus^ par 
Marin, éd. Boissonade, c' 18. Procius associait l'emploi des 
rites orphiques à ceux des pratiques chaldéennes (cf. c. 52); 
il apaisait les âmes des morts par des rites expiatoires et fn* 
nèbres {Ibid,^ c. 36). Ghrysanthe suivait la même règle (Eunap., 
ibid., p. 113). 

* En effet, ce que Ton appelait magie nVl.iit que des prières 
adressées à certaines divinités étrangères, en vue d'obtenir la 



lA MAGIE BANS l'ÉCOLB NÉOPLATONiaSNNE. 93 

ploi des procédés surnaturels destinés à contraindre 
les mauvais démons de nous assister dans la perpé-^ 
tration d'un crime, la satisfaction d'une convoitise 
coupable S et cette magie^là ils la combattaient, ils 
croyaient en paralyser les effets par certaines invoca- 
tions à. la puissance divine ^. 

réalisation de certains désirs, l*accomplissement de certains éyè- 
nements. G*est ainsi q«i*aa dire de Dion Gassius (LXXI, $ 8, 
p. \ i 83), un magicien égyptien nommé Arnuphis obtint de la pluie 
pendant Texpédition de Mare-Anrèle contre les Quades, en invo- 
quant Hermès (Tholh) et d*autres démons (dieux) de TÉgypie. 

> Porph., ap. Euseb., Prœp, evang,^ X, 10. 

* Cette opinion est consignée dans la vie de Plotin par Por- 
phyre. 



CHAPITRE VI 

LUTTE DU CHRISTIANISME AVEC LA MAGIE ET L* ASTROLOGIE. 

Les premiers Israélites avaient, comme les autres 
peuples du désert, leurs pratiques magiques et leurs 
opérations divinatoires -, ils consultaient les sorts ', 
ils expliquaient les songes ^, ils croyaient aux talis- 
mans ^. La législation mosaïque proscrivit ces supersti- 
tions *, dont elle pressentait les dangers et où elle re- 
connaissait une pente vers Tidolâtrie. Mais en dépit de 
ses défenses, la foi aux devins et aux sorciers se per- 

^ Gènes, t XXX, 40, sq. Us recouraient notamment à la rhal)- 
domancie ou divination par des baguettes (Osée, IV, 12), en 
usage, au dire d'Héi:odote, chez les Scythes, et, au dire de Tacite, 
chez les Germains. 

« Gènes., XX, 3; XXI, 10, sq.; XLVl, 2; / Reg., XXVill, 6; 
/// Reg., III, S; Job, XXXIIl, 15; Jérém., XXUI, 25; Joseph., 
De Bell. Jud.y 111, 8, § 5; Anl. jud., XVll, 12, § 3. 

> Tels étaient les Theraphim, sortes d*idoles que les Hébreux 
continuèrent longtemps d'employer comme des talismans (Gènes, , 
XXXI, 19, 34; Ezéchiel, XXI, 26) et de consulter comme des 
espèces d*oracles (Judic,, XVIII, 14; Zachar., X, 2). Les Juifs 
croyaient en outre à la vertu des thephillim ou phylactères 
{Exod., XllI, 9; Deuteron., VI, 8; XI, iS; Ezéchiel, XUI, 16). 

^ Levitic,, XIX, 31 ; XX, 6. Le Lé vi tique interdit la consulta- 
tion des oboth ou pyihonisses, et des yidonim ou devins. Il règne 
toutefois quelque doute sur le sens de ce dernier mot , entendu 
dans le sens d*eng istrimytbe. 



LUTTE DU CBRISTUNISME AVEC LA MAGIE. 95 

pétua dans Israël ', et au retour de la captivité, les 
Hébreux rapportèrent dans leur patrie l'usage d'une 
foule de pratiques du même genre qu'ils avaient pui- 
sées à Babylone. L'admission de la doctrine des anges 
qui s'était développée chez eux sous l'influence de la 
religion mazdéenne ^, la croyance a une foule d'esprits 
malfaisants dont les dews de la Perse leur fournissaient 
le modèle , favorisaient singulièrement en Palestine 
le développement de la magie et de l'astrologie. Les 
Juifs avaient fini par prêter aux formules de leurs 
lois inscrites sur parchemin, aux noms des esprits cé- 
lestes, à ceux du Très-Haut, la vertu de véritables ta- 
lismans. Us se chargaient d'amulettes; ils avaient fré- 



* Voy. / Reg.,WV[\\f 3, 7. Les devins qui évoquaient les morts 
étaient appelés maîtres d'Ob. 

' C*est ce qu'a observé F. Bouterwek (Philosophor. alexan- 
drin» ac rieopfalon. Recens. , ap. Comment, societ, reg. Gotten- 
getis., t. V, p. 244), et ce qui a été mis en évidence par Tétude 
plus attentive que Ton a faite dans ces derniers temps de la reli-^ 
gion parse. La doctrine des anges est étrangère au Pentateuque, 
dans lequel ce que la version grecque de la Bible traduit par 
â-^f^eXc; n'est qu*un mot exprimant une manifestation divinCé La 
hiérarchie angélique des Juifs est le reflet de celle des Ani- 
scbaspands, des Izeds et des Férouers. (Glem. Alex., Stromat.y 
iU, 6.) S. Cyprien [De Idolor, Vanitat,^ p. :2!26, éd. Baluze) re- 
connaît lui-même les anges hébreux dans les ôénies de la Perse, 
donl les noms lui étaient connus par un livre de magie attribué 
à Osthanès; et Miuutius Félix (Oc^at;., 27) admet également cette 
identité. De leur côté, les néoplatoniciens croyaient reconnaître 
dans les Izeds, les Férouers d*une part , et les Dews de Tautre, 
les bons et les mauvais démons de leur démonologie. (Olym- 
piodor.,i/i / A2ci6.,p. 22, éd. Creuzer. ^Voy. G. B. Winer, Bi~ 
blisches Realwœtterbuihf art. EuycL 



96 CHAPITRE ?1* 

quemment recours aux incanlations etaux exorcismes ' ; 
ils croyaient comme les Égyptiens que les démons ap- 
pelés par leur nom, étaient obligés d*obéir à Tordre . 
qui leur était enjoint ^ ; ils supposaient que ces mé- 
chants génies peuvent reyètir des formes bestiales ^ et 
effrayer Thomme par de hideuses apparitions ^ *, enfin 
ils peuplaient, ainsi que les Perses et les néoplatoni- 
ciens, tout Funivérs d'anges et d'esprits malfaisants ^. 
Lorsque Tusage de la langue grecque eut prévalu 
parmi eux ils étendirent naturellement le nom de dé- 
mon (3aL(iL(i)v) à tous les esprits mauvais qu'ils pla- 

* Joseph., DeBell. Jud., H, 8, § 6. Ou attribuait à Salonion la 
composition de plusieurs formules d*ezorcisme [Id., ibid.fWllf 2; 
Gedren., p. 70.) 

' Les Essénieus s'obligeaient par serment à ne pas révéler le nom 
des anges, parce qu'ils croyaient , comme les cabalistes, qu'on 
pouvait, à l'aide de leurs noms, opérer des sortilèges. (Joseph., 
De Bell, Jud.y n, 7.) 

* Cette idée était toute néoplatonicienne. Les alexandrins 
croyaient que les démons peuvent prendre la forme de bêtes, et 
qu'ils ont certains animaux impurs sous leur dépendance. (Jam- 
blicb.. De Myster. Mgypt., H, 7, p. -iS, éd. Gai.) 

* Voy. sur Satan ce que dit Théodoret (rAcrflp., HT, ap. Oper.y 
éd. Schulz, t. IV. p. 789), passage reproduit par Suidas, 
v<> Saravâç, et G. B. Winer, Biblisches Realwœrterbuch , art. 
Satan. 

B Cette opinion était déjà celle de Pythagore, qui peuplait l'air 
de démons (Diog. Laërce, VHl, 51 , 5â). Les Égyptiens le croyaient 
tout rempli de démons ou plutôt de dieux (Herm. Trismeg., ap. 
Stob., Eclog., I, 52, p. 979, éd. Heeren). Saint Chrysostome dit 
que les anges sont répandus dans tout l'atmosphère ( In Acens, 
/. C, ap. Oper,, éd. Montfaucon, t. Il, p. 448), idée que déve- 
loppe le poète chrétien Prudence (// ad Symmach,), Cf. Tertal- 
lian., Apolog.f c. xxii. 



LUTTE DU GHR1STIÀN1S1IE AVEC LA MAGIE. 97 

çaient sous la dépendaoce de Salan , l^Ahriman juif, 
et, par celte confusion de noms, une partie des doc- 
trines démonologiques de la philosophie hellénique 
pénétra chez les Hébreux et s'y associa aux traditions 
orales, qui tendaient de plus en plus à prévaloir sur la 
loi écrite. Des livres de magie et d'évocation furent 
forgés sous les noms de Noé, de Cham, d'Abraham, 
de Joseph, de Salomon, et TOrient en fut inondé ^ 

C'est dans cet ordre d'idées que le christianisme 
trouva les croyances juives. Il ne tenta pas de les ré- 
former et de ramener à l'orthodoxie mosaïque les doc- 
trines religieuses. Il tint la démonologie comme suffi- 
samment prouvée, mais il ne la soumit pas, ainsi que le 
faisaient les néoplatoniciens, à une classification systé- 
matique , et ce ne fut que beaucoup plus tard, que 
les docteiîrs introduisirent chez les anges et les démons 
une hiérarchie en grande partie empruntée au néopla- 
tonisme *. 

Il régnait chez les Hébreux deux opinions diffé- 
rentes touchant les dieux étrangers. Les uns n'y 
voyaient que de vaines idoles, que de pures imagina- 
tions substituées à la notion du vrai Dieu -, les autres 
assimilaient ces dieux aux esprits de ténèbres, aux 
mauvais anges, aux suppôts de Satan ^. Cette dernière 

* Voy. Fabrîcius, Codex pseudepigrapk, Veteris Testamenti^ 
editio altéra, t. I, p. 294, 297, 390, 785, 1050. 

* Voy., sur le développement de TaDgélologie chrétienne, qui 
atteignit son dernier terme dans Touvrage supposé de Denys 
l'Aréopagite sur la hiérarchie céleste, D. J. Strauss, Die Chris^ 
liche Glaubenslehre, t. I, p. 661 et suiv. 

» Cf. Epistol. I ad Corinth., X, 20. 



98 CHAPITRE TI. 

opinion finit par prévaloir, à ce point que. les Juifs dési^ 
gnërent les principaux démons par les noms des dieux 
étrangers -, « car tous les dieux des nations sont des dé- 
mons, mais le Seigneur est le créateur des cieux, » avait 
dit le psalmiste ^ Et, s'appuyant de ces paroles, on fit 
de Béelzébuth, d'Astaroth, de Bélial, de Lucifer, au- 
tant de démons, de chefs des légions infernales ^, Les 
Juifs arrivèrent, de la sorte, à composer une vaste dé- 
monologie où figuraient des noms empruntés à la théo- 
gonie étrangère ou forgés dans leur propre langue '. 

Les chrétiens adoptèrent les mêmes idées et rappor- 
tèrent ainsi à Faction des démons tous les prodiges et 
tous les miracles attribués par les païens à leurs 
dieux. Pour eux, le polythéisme se réduisait à Tado- 

< Ps, XGV. Le nom hébreu que la version alexandrine a rendu 
par démons (S'aipLovia), est Elohim, qui s'appliquait aussi au Dieu 
d'Israël; ce qui prouve que Tassimilation des dieux étrangers 
aux démons était une idée postérieure à la rédaction xlu psaume. 

^ Béelzebub (BeeX^eê^uê), le dieu philistin Baal-Zeboub, est 
appelé par les Juifs, au temps du Christ, prince des démons 
(àpxfâv Tûv ^ai{Aovî(»v) (Matth., XII, 24, 27; Luç.^ XI, i5, 18; Marc, 
m, 22). Astaroth ou Astoreth, la déesse lunaire de la Phénicie, 
dévint un démon (voy. Tischendorf, Acta apostolorumapocrypha^ 
p. 244). Bélial ou Bérial fut un des principaux anges déchus (As- 
cens. IsaiXf n, 1 , ap. Gfrœrer, Prophet, veter. pseudepigraph., 
p. 5). Lucifer, Tétoile de Vénus, dont Dante a fait le plus cou- 
pable des démons, était adoré comme une divinité par les Assy«- 
riens ; e*est VUellel des Hébreux. Une fausse interprétation d'un 
passage d'Isaïe (XIV, 1 2) fit appliquer ce nom au chef des légions 
rebelles. (Voy. M. Nicolas , Les Doctrines religieuses des Juifs^ 
p. 257.) 

. > On trouve une liste de ces noms dans le livre d*Ënoch, corn* 
position apocryphe du commencement de notre ère. (Voy. Enochi 



LUTTE DU CHRISTIANISME AVEC LA MAGIE. 99 

ration des anges déehus, des puissances infernales, et 
n'était en réalité qu'une démonologie. Cest la théorie 
qui se trouve développée chez les Pères de l'Église, et 
en particulier chez l'apologétiste et historien Eusèbe. 
« L'idolâtrie, écrit-il dans la Préparation évangilique^ 
est l'adoration non des bons démons, mais des mau- 
vais et des plus pervers ^ » Non*seulement les mauvais 
penchants de l'homme, les actes criminels dont il se 
rend coupable, étaient attribués par les chrétiens aux 
démons, mais tout ce qui était imposture ou erreur, et 
à ce titre les religions païennes devenaient autant de 
produits de l'artifice des malins esprits. Réfugiés dans 
les lieux déserts, les cimetières, habitant les vapeurs 
putrides et les exhalaisons infectes, se délectant dans le 
sang des animaux, les démons, disaient les chrétiens, 
ne sortaient de ces dégoûtants repaires que pour ten- 
ter les saints et tromper les crédules^. 

Subissant d'un autre côté l'influence des idées juives, 
les alexandrins et leurs adhérents assimilaient une par- 
tie de leurs démons aux anges des Hébreux, et on les 
voit tour à tour employer ces deux dénominations ' : 



ÏÀber^ yVLf 9, VUI, \^ sq., ap. Gfroerer, Propket. vtter. pseudé* 
pigraph,, p. 172 et sq.}. 

enang., IV, p. 161. éd. Vigep. Cf., VU, 5.) 

* Easeb., Prxp, evang., V, 2. S. Clem., Recogn., H, 71, p. 524. 

' C^esrt ce qu*on observe dans les écrits da pseado-Orphéé (ap. 
Lobeck, Aglaoph., p. 456), de Plutarque (De Oracul, Defeet., 4), 
d'Elias Aristide (Orat, in jéthen,, p. 10^ éd. Jebb), dans Stobée 
{Eclog.f V, 52, éd. Heeren, t. II, p. 904), Martianus Gapella 
(De Nupt, Phllolog. et Mercur,, 152, 153). Déjà Philon (De 



100 CHAPITaE VI. 

les anges sont les bons démons ; Satan et sa troupe im- 
pure appartiennent à la catégorie des mauvais. 

Les doctrines néoplatoniciennes confirmaient ainsi 
les néophytes dans l'opinion qu'ils s'étaient faite du 
polythéisme. Les philosophes ayant substitué aux 
dieux homériques des démons, les docteurs de la foi 
nouvelle voyaient dans cette appellation la preuve 
même du caractère démoniaque du polythéisme anti- 
que ^ Ne songeant pas qu'il y avait là une pure con- 
fusion de mots, ils s'appuyaient des paroles mêmes 
des philosophes, pour établir que les dieux des Grecs 
et des Romains, aussi bien que ceux de l'Egypte et de 
l'Assyrie, n'étaient autres que les diables ^ Et comme 

SomniiSf 1, 64) identifie les anges aux bons démons de la philo- 
sophie hëlléniqae. Proclus range les anges parmi les démons (in 
I Alcib.y éd. Cousin, p. 6). 

1 De là le nom de ^Eiat^aîfxcvs; (craignant les démons], que les 
chrétiens donnaient aux païens. 

* Lactance [De Fqlsa Religionef l, p. 17, éd. Gantabr., 1685), 
prend si bien ce mot ^ai|j.(ûv comme désignant chez les Grecs les 
mêmes esprits que les chrétiens nomment démons, qu*il prétend 
conclure de certains oracles Taveu fait par les dieux païens, qu'ils 
ne sont que des démons, en raison de Tappellation de ^aîtAuv qui 
leur est appliquée. Clément d'Alexandrie s'appuie de même 
(Stromat», V, p. 253, éd. Potter, p. 701) de paroles tirées de la 
République de Platon et de la doctrine démonologique de ce phi- 
losophe^ pour démontrer l'existence de Tange gardien. Il prétend 
que le même Platon a désigné le diable sous le nom de xoucocp^oç 
<|;uX')ô; il dit que Phocylide reconnaît de bons et de mauvais 
démons, et admet que les premiers sont les anges (Seront., L c, 
p. 260). Enfin Minutius Félix est encore plus explicite. « II existe, 
écrit-il, des esprits pervers et vagabonds, qui ont dégradé leur 
origine céleste par les passions et les désordres qui souillent la 



LUTTE DU CHRISTIANISME AVEC LA HAGIE. 101 

entre ces dieux plusieurs, tels que Pluton, Hermès, 
Proserpine, Hécate, Sérapis, avaient un caractère 
chthonien ou infernal, Tidentité entre eux et les puis- 
sances de Tenfer leur paraissait évidente ^ 

Les néoplatoniciens soutenaient que c'étaient les dé- 
mons et non les dieux qui donnaient des réponses dans 
les oracles^ *, les chrétiens se persuadaient par là que Sa- 
tan et ses anges parlaient réellement dans les. temples. 

Le polythéisme ainsi conçu par les chrétiens, tous les 
rites païens, aussi bien que les opérations de la théur- 
gie, rentraient dans la catégorie de ces opérations ma- 
giques interdites par la loi de Dieu, et dont la consé- 
quence était d'établir entre Thomme et les démons un 
commerce abominable. 

Dépourvus des connaissances nécessaires pour dis- 
cerner les lois qui régissent Tunivers, les premiers 
chrétiens faisaient, comme les païens et les néoplato- 
niciens, intervenir dans tous les phénomènes de la na- 

terre; ces esprits, après avoir perdu les ayantages de leur na- 
ture et s'être plongés dans le plus irréparable excès du vice, 
tâchent, pour alléger leur infortune, d*y précipiter les autres. 
Gomme ils sont corrompus, ils ne cherchent qu*à corrompre ; et 
séparés de Dieu^ ils en éloignent autrui, en introduisant de 
fausses croyances religieuses. Que ces esprits soient des démons, 
les poètes n*en doutent pas, les philosophes l'enseignent ; et So- 
crate lui-même en était persuadé, lui qui, dans tout ce qu*il 
faisait ou s'abstenait de faire, suivait Tinstigation d'un démon 
familier ou cédait à sa volonté. » (Octav,, 26, 27.) 

^ S. Augustin (De Civit, Del, VHl, 19) s'appuie sur le carac- 
tère magique de ces cultes, pour prouver que les païens sont des 
magiciens qui opèrent par la vertu des démons. 

* Pluiarch., De OracuL Defect., 16. 



102 ghâpitius yi. 

ture des puissances surnaturelles. Us attribuaient tour 
à tour, suivant leur caractère bienfaisant ou malfai- 
sant, les phénomènes atmosphériques, les météores, 
aux esprits du ciel ou de Tenfer ^ Dans leur opinion, 
les anges veillaient sur les diverses parties de la nature 
que les démons cherchaient à bouleverser, et voilà 
pourquoi ils attribuaient à ceux-ci la production des 
vents et des orages ^. Cette idée était d'autant plus fa- 
cilement acceptée , qu'elle était déjà presque univer- 
sellement régnante, hormis chez un petit nombre 
d'hommes qui avaient observé la nature, mais que Ton 
accusait d'athéisme ou d'incrédulité ^. Toutes les su- 
perstitions accréditées chez les païens passèrent natu- 
rellement aux néophytes, qui ne pouvaient totalement 
se dépouiller des croyances dans lesquelles ils avaient 

i Les pestesy les tempêtes, les grêles, étaient regardées comme 
Touvrage des démons. (Glém. Alex., Slromat,, VI, p. 268, éd. 
Potier, t. n, p. 754.) Cette croyance a été partagée par presque 
tous les chrétiens au moyen âge , et notamment par S. Thomas 
d*Aquin {Summ, theolog,, 1, qusest. lxxx, art. 2), S. BonaYen- 
ture (Comp. Theolog. veritat., U, 26^ et Albert le Grand (De Po^ 
tentia dcemonum). Telle est l'origine de Thabitude de sonner les 
cloches pendant les orages. ( Voy. Martène, De Antiq, Ritib. eo- 
eles,y lib. II, c. zxii, xxiii ; t. U, p. 83, et Durand, Rationalf 1, 4.) 
On conjurait autrefois les tempêtes par la vertu de la croix et de 
Teau bénite, usage que TËglise a aujourd'hui presque aban- 
donné. (Voy. D. Monnier et A. Vingtrinier, Traditions populaires 
comparées f p. 20 et suiy.) 

* S. Justin., Apolog,^ U, 5; Origen., DePrtnctp., 1, 8, i; Adv, 
Cels,^ Vni, 31 ; Hom. in Num.^ XIV, 2 ; Atheqagor., Légat., 10; 
Glem. Alex,, Slromat., VI, 17. Gf. mon Essai sur les légendes 
pieuses du moyen dge^ p. 18. 

> Tels étaient les épicuriens et les sto'iciens. 



LUTTE DU CHRISTIANISME AVEC LA MAGIE. 103 

été nourris. C'est ainsi que les chrétiens continuaient 
de croire à la. vertu des enchantements et des amu- 
lettes^, de supposer qu'on peut évoquer les morts, 
et que les démons ont la faculté de revêtir mille for- 
mes décevantes, de prendre la figure d'animaux, de 
spectres ou de monstres ^. Sans doute ils repoussaient 
comme impie l'usage de la magie, mais ils n'en étaient 
pas moins convaincus de la réalité de ses effets'. 
Ils condamnaient avec non moins d*énergie la divina- 

^ s. Augustin {De Civtt, Dei, XXI, 6} nous dit que les démons 
sont attirés par certains signes, par l'emploi de diverses sortes de 
pierres, de bois, de charmes et de cérémonies. 

* Dans une des formules d'exorcisme les plus répandues, et 
•dont la rédaction est attribuée à S. Grat , évéque d*Aoste au 
neuvième siècle, on voit que les animaux immondes étaient 
excommuniés comme des agents du diable : Ut fruoiui terrx 
abruchiSf murUms, talpis, serpentibus et aliis immundis spiri- 
tibus prxservare digneris, y est- il dit (Lecomte, Annales ec- 
clesiast. Francommy t. VII, p. 718, 720 ; Cf. le Mémoire de 
M. Menabréa, sur les procès faits aux animaux, Mémoires de la 
Société académiq. de Chambéry, t. XH ). Le nom de divers ani- 
maux stupides ou impurs donné par mépris au démon accrédita 
cette croyance. (Voy. Euseb., Demonst. evang., X, p. 503 ; Opfr., 
t. n, éd. Paris, 1628; Cassian., Collât,, \U, 52.) De là les 
légendes qui nous montrent le diable prenant mille formes bes- 
tiales. Voy. ce qu'on rapporte dans la vie de S. Taurin d'Ëvreux 
(Bolland., Âct, Sanct., xi august., p. 640, col. i). Cf. ce qui est 
dit des mouches que fit périr S. Bernard en les excommuniant 
([bid., XX august., 272), et surtout la vie de S. Walihen d'E- 
cosse, mort en 1214. II y est observé que le diable prend les 
formes du chien noir, du porc, du loup, du taureau, du rat, etc. 
(Bolland., Act, Sanctor,, m august., p. 264.) 

* S. Iren., Adv. hssres., I, 23, § 4; Tertuliian., Apologet»^ 
c. 38; De Animai c. 8; Euaeb., Piœp. evang,^ V, 14. 



104 GHAmRE VI. 

tioD et Tastrologie, qui se trouvait forcément comprise 
dans leurs anatbëmes. Mais tel était l'empire exercé 
3ur les esprits par cette science chimérique, que bien 
des chrétiens s'entêtaient à y recourir ^, et à plusieurs 
reprises les Pères de l'Église s'élevèrent contre ce per- 
nicieux attachement à de vaines spéculations et à des 
pratiques que bannissait la loi nouvelle ^. Saint Basile 
et saint Augustia ont employé leur éloquence contre 
les astrologues^; les constitutions apostoliques et di- 
vers conciles^ lancèrent l'anathème contre tous les 
genres de divination. D'ailleurs l'astrologie impliquait 

> Les prisciUianistes associaienl Tastrologie à la profession du 
christianisme (S. Augustin., De Hasres., 70, ap. Oper.^ t. VIII, 
p. Sa). Un chrétien nommé Aquia, qui vivait au temps de l*em-' 
pereur Adrien, continuait de s'adonner à l'astrologie. (Baro- 
nlus, Annal, , ann. 157, S. Epiph^m, y De Mensur et Pond, ^^^sq,) 
Certaines sectes gnostiques mêlaient Tastrologie à leurs spécu- 
lations théologiques. ( Origen. , PMlosoph. , éd. Miller, p. 127- 
128; Maron. Virgil., Epitom., ni, ap. Ang. Mai, €lass. auctor. 
e Vatican, manusc, edU., t. V, p. 115, 116.) 

* Citons S. Athanase, S. Cyrille de Jérusalem, Arnobe, S. Gré- 
goire le Grand. Eusèbe, évêque d'Alexandrie au quatrième siècle 
(Serm, V, ii,) se plaint de ce que les chrétiens de son temps ob- 
servent encore les augures (A. Mai, Spicileg. Roman,, t. IX, p. 667.) 
Cf. S. Jacob. Nisib., Serm, //, § 15, Oper., p. 18 ; S. Athanas., 
Syntagm, doctrin. ad monach,, Oper., t. U, p. 361 ; S. CyriU. 
Hier., Catech., IV, 37. Tertull. De Prœscript, adv. ha^et, c. 43. 

< S. Basil., HomiU Vlin Hexamer,, § 5 ; tn Esaiam.y U, § 6 ; 
in cap. /, Epist, ad Galat,, 7; in Epistol, ad l Corinth., À y 
S. Augustin., De Gènes, ad litter,, II, 16, § 35. 

* Constit. Apost., VII, 6; ConciL, éd. Labbe, t. I, col. 574, 562. 
Lesconstitutions apostoliques, les conciles deLaodicée(ann. 366), 
d'Arles (314), d'Agde (505), d'Orléans (511), d'Auxerre (570), de 
Narbonne (589), condamnèrent la pratique de l'astrologie et de 



LUTTE DU GHRISTIANISHE AVEC LA MAGIE. 105 

une certaine idée de fatalisme tout à fait contraire à la 
théorie chrétienne de la Providence, et par ce motif la 
science généthliaque, même dégagée de la théogonie 
qui lui avait été d'abord associée, était inconciliable 
avec les dogmes nouveaux ^ • Aussi des légendes rap- 
portèrent-elles que les mauvais anges avaient enseigné 
Tastrologie à Cham, tandis que Tastronomie avait été 
révélée par les bons, à Seth, à Enoch et à Abraham^. 
Quoique TÉglise eût consacré la vertu de certaines 
formules et l'emploi de véritables amulettes, elle tenait 
pour une impiété de recourir à des noms augustes et 
divins, en vue d'assurer, ainsi que le faisaient certaines 
sectes gnostiques^, la réussite d'une entreprise, la 
réalisation d'une espérance ou l'obtention de quelque 

la diyiBation. D^aprèsune tradition répandue au commeDcement 
de notre ère, et qui paraît empruntée au mazdéisme, c*étaient les 
anges rebelles qui avaient enseigné aux hommes l'astrologie et 
l'usage des charmes. [Lib. Enoch., VIII, p. 173, éd. Gfrœrer; 
Clem. Alex., Script. Proph. Eclog., c. S2, p. 1002, éd. Potier. 
Cf. S. Justin., Apolog,, II, p. 69; Lact. InsHt, divin. , II, 14.) 
C'étaient aussi eux qui étaient les initiateurs de l'homme à la 
magie. 

< Dans le fragment sur le Destin, du gnostique Bardesanes, qui 
nous a été conservé dans Ensèbe (Prsep. evang., VI, 10), et les 
Recognitiones de S. Clément (IX, 23, sq.}, on combat l'astrologie 
par ce motif. 

' Voy. les écrits apocryphes grecs rapportés par Fabricius 
(Codex pseudepigraph. Veteris Testamenti, editio altéra, t. n, 
p. 152, 297, 350, 263). 

> Cf. Philosophumena y éd. Miller, p. 352 et sq.; J. Matter, 
Histoire du Gnosticisme, V édit., t. I, p. {79etsuiv. Kopp,Pa- 
lasographia critica , t. III, p. 80, sq. (Voy., sur les abraxasées 
gnostiques, ce que dit S. Prosper (Clironic., ap. Oper., col. 710). 



i06 CHAPITRE YI. 

bien. Les gnostiques, en effet, dont la religion était 
un mélange des anciennes croyances helléniques et 
orientales avec les idées chrétiennes, attachaient une 
extrême confiance à l'emploi des incantations et des 
talismans ; ils confondaient dans leurs formules de 
prières et de conjurations, les noms hébreux de Dieu, 
dés anges, des patriarches et ceux d*une foule de 
divinités étrangères ^ Ces formules bizarres, les doc- 
teurs de rÉglise y voyaient des exorcismes et des 
sortilèges ayant pour effet d'appeler les démons, de 
les soumettre àTexécution de nos coupables volontés 
et d'entraîner ainsi l'homme à sa perdition. « Si nous 
pouvions, écrit Origène ^, expliquer la nature des noms 
efficaces dont se servent les sages de TÉgypte, les 
mages de là Perse, les brachmanes et les samanéens 
de rinde et ceux qu'emploient les autres nations, nous 
serions en état de prouver que la magie n'est pas une 
chose vaine, comme Âristote et Épicure l'ont avancé, 
mais qu'elle est fondée sur des raisons connues à la 
vérité de peu de personnes, d 

On comprend donc quelle horreur professaient les 
chrétiens pour la magie, avec quelle ardeur les empe- 
reurs qui avaient embrassé la foi nouvelle devaient 
poursuivre ceux qui persistaient à s'y adonner. 

Constantin porta des lois sévères contre la magie, 
non-seulement pour mettre un terme aux forfaits qu'on 

* Voy. Origen., Jdv. Gels., I, S, i7. 20; IV, 485; Nicepbor., 
in Synes,, p. 362. Les magiciens employaient dans leurs conja- 
rations les noms d*Âbraham, d*Isaac, de Jacob, d'Adona!, de 
Sabaotb, de Chérubin, de Séraphin. 

' Adv, Cels,f If 6. 



LUTTE DU CHRISTIANISME AVEC LA MAGIE. 107 

imputait à cet art diabolique , mais pour ruiner par la 
base la religion païenne qui y trouvait un puissant 
auxiliaire. En agissant ainsi, il n'avait Tair que de 
renouveler d'anciennes défenses , en réalité il frappait 
de mort le culte grec. 

Libanius, dans son discours en faveur des temples^ 
nous dit que Tempereur ne porta aucune atteinte au 
culte légal, à celui qui était sanctionné par les lois. 
Mais l'expression dont il se sert, xaxà vé(i.ou(;, fait 
précisément comprendre que Clonstantin ne garda pas 
la même réserve à Tégard du culte privé, de ces pra- 
tiques secrètes qui jouaient alors un grand rôle dans le 
paganisme. Et en effet, deux lois de Constantin , de 
Tan 319, ont pour objet de défendre, sous les peines 
les plus sévères, T art divinatoire et Taruspicine privée. 

,En cela, Tempereur chrétien semblait ne s'en ré- 
férer qu'à la loi qui avait déjà établi la peine de mort 
contre ceux qui recouraient à la magie ^. Cette dé- 
fense poitée contre les magiciens n'avait pas cessé 
d'être en vigueur, à Rome : Quummulta sacra, écrit 
Servius ^, Romani susciperent^ semper magica damner 
runt; probrosa enim ars habita est. La loi Cornelia, De 
Sicariis *, prescrit que les diseurs de bonne aventure, 

* Ora^prafemp., ap.Liban.^Oper., éd. Reiske, t. I,p 161-162. 

* Homicidii pœna quoi malum carinen Incantavit, — sîgDis 
hominem liberum dolo sciens occident, capitalis criminls reas 
esto. Item qui magico carminé seu incantamentis allum de- 
fixent ; item qui malum venenum fecerit dederitve. (TabuL, VllI, 
art. 23, p. 496 du t. I des Éléments de droU romain de Hei- 
neccius, édit. de M. Giraud). 

* Ad jSneid.y IV, v. 493, t. I, p. 296, éd. Lion. 

* Cod. Theodos,, lib. IX, tit. xvi, 1. 4, éd. Ritter, t. lU, p. 182. 



1 



108 CHAPITRE VI. 

eeux qui se servent d'enchantements et de sortilèges 
contre le salut des hommes et pour de mauvaises fins, 
ceux qui, par des moyens magiques, évoquent les dé- 
mons, agitent les éléments, ceux qui tuent par des 
images de cire les personnes absentes, soient punis du 
dernier supplice. Les deux jurisconsultes Julius Paulus 
et Ulpien condamnent formellement Texercice de la 
magie. Celui-ci appelle les livres magiques libros ini' 
probaiœ kciionis % et le premier dit qu'il n'est permis 
à personne d'en avoir. S'il s'en trouve, ajoute-t-il, chez 
(|uelques-uns, qu'ils soient privés de leurs biens et 
envoyés en exil ; s'ils sont de basse condition, qu'ils 
soient punis de mort, et que ces livres soient brûlés 
publiquement^. Enfin, plusieurs années avant l'avéne- 
ment de Constantin , sous Dioclétien ', l'astrologie , 
qu'on appelait alors ars mathemaiica^ avait été formel- 
lement interdite. 

Quoique Constantin ne fit que renouveler des lois 
établies bien antérieurement à son règne, les philo-^ 
sophes et les prêtres païens, sentant quel coup funeste 
portaient ces mesures à leur influence, s'attachèrent à 
les représenter comme attentatoires à ta religion de 
l'empire. Les chrétiens leur objectaient l'ancienneté 
de ces défenses, a Est-ce aux chrétiens qu'il faut attri- 
buer ces lois portées contre la magie ? écrit saint Au- 
gustin, et u'est-ce pas un témoignage rendu contre la 
pernicieuse influence de ces maléfices sur le genre 

^ J. Paul., Sent, recept., lib. V, lit. xxiii, § 17. Voy. éd. nova 
cnm notis Schulting.; Lips.,1728, ap. Jurisp, antejust.fp, 511. 
s J. Paul,o. c, lib. V, tU. xxiii, § 18. Tit. Uv, lib.XXiX, 14. 
* Cod, Jmiinian.t lib. IX, tit. viii^ I. 2t 



LUTTE DU GHRISTIAMISMB AVEC LA MAGIE. i09 

humain, que ces vers du grand poète: « J'en atteste 
« les dieux et toi-même, chère sœur et ta précieuse 
« vie, c'est à regret que j'aborde les sombres mystères 
« de la magie. » — Et cet autre vers : « Oui je l'ai vu 
« transporter des moissons d'un champ dans un autre, » 
désignant cette émigration des richesses d'un sol à un 
sol étranger, sous l'influence de ces pernicieuses et 
détestables doctrines. Et les Douze Tables , la plus an- 
cienne loi de Rome, ne prononcent-elles pas, au rapport 
de Cicéron, une peine rigoureuse contre l'auteur d'un 
tel délit ? Enfin est-ce devant des magistrats chrétiens 
qu'Apulée lui-même est accusé de magie? » 

Les philosophes se défendaient par les mêmes armes 
auxquelles avaient eu recours Apulée et4es néoplato^ 
niciens -, ils répondaient qu'il fallait distinguer la magie 
de la théurgie : la première pernicieuse et coupable, la 
seconde sainte et divine *, mais la loi était muette sur 
cette distinction, elle ne faisait aucune difiërence entre 
les deux magies, et le même saint Augustin répond 
à ce sujet ^ : « Mais ces miracles (il parle de ceux des 
chrétiens) s'opéraient par la simplicité de la foi, par 
la confiance de la piété, et non par ces prestiges , ces 
enchantements d'un art sacrilège , d'une criminelle 
curiosité, appelée tantôt magie, tantôt d'un nom plus 
détestable, goétie , ou d'un nom moins odieux, 
théurgie. Car on voudrait faire une différence entre 
ces pratiques, et l'on prétend que parmi les partisans 
des sciences illicites, les uns, ceux par exemple que le 
vulgaire nomme magiciens, et qui sont adonnés à la 

* Ve Civil. Dei, Ub. VIII, c. xix. 



110 CHAPITRE VI. 

goétie, appellent la vindicte des lois, tandis que les 
autres exerçant la théurgie ne méritent que des 
éloges. Les uns et les autres sont également enchaînés 
aux perfides autels des démons, qui usurpent le nom 
d'anges ^ » 

La magie et Vastrologie se virent, aux époques sui- 
vantes, poursuivies avec d'autant plus de rigueur, que 
Tombre de protection qui restait sous Constantin au 
vieux polythéisme ne pouvait plus les couvrir. 

La politique du fils de Constantin fut double à l'é- 
gard du polythéisme. Tolérant à Rome , en Italie , en 
Afrique, Constance encourageait au contraire en Asie 
Mineure les entreprises des néophytes contre Tan- 
cienne religion -, et s'il ne poussa pas plus loin ces 
attaques, cela tint à des préoccupations de controverse 
religieuse. 

Les mesures que prenait Constance contre les 
croyances polythéistes n'eurent jamais un caraclère 
franc et ouvert. Elles furent plus détournées que di- 
rectes. Les païens étaient poursuivis , persécutés sous 
divers prétextes, en apparence étrangers à leur foi. Et 
c'est ce manque de sincérité qui a fait supposer à 
l'empereur des sentiments de tolérance envers le 
paganisme. Le crime de lèse-majesté servait de voile à 
la persécution. On en accusait une foule de personnes 
qui continuaient simplement à pratiquer l'ancien culte. 

* s. August., De Civil. Dd, lib. X, c. ix. Cf., lîb. VIII, c. xiv. 
S. Augustin fait très-bien remarquer dans cet autre endroit de 
son livre, qu*en déclarant la guerre à la magie , les empereurs 
attaquaient la philosophie platonicienne, qui substituait Tado- 
ration des démons à celle des dieux. 



LUTTE DU CHRISTIANISME AVEC LA MAGIE. 111 

On prétendait qu'elles recouraient à des sortilèges 
contre la vie de Tempereur, en vue d'ébranler sa 
puissance ou d'amener sa chute. On menaçait de 
peines sévères, on faisait périr dans les tortures ceux 
qui avaient sacrifié ou consulté les oracles, sous pré- 
texte qu'en agissant de la sorte, ils avaient des projets 
criminels. C'est ce que nous apprend Âmmien-Mar- 
cellin ', nous le laisserons parler. 

« Au milieu de ces troubles, comme par un usage 
établi depuis longtemps, des accusations supposées 
de crime de lèse-majesté ^ donnèrent le signal des 
guerres civiles. Paul, le secrétaire dont nous avons si 
souvent à parler, en était l'artisan et l'auteur.... Une 
occasion légère et de peu d'importance donna lieu à 
une infinité d'inquisitions. 11 y a une ville nommée 
Abydos, située à l'extrémité de la Thébaîde -, on y 
vénérait avec des cérémonies usitées depuis longtemps 
l'oracle d'un dieu nommé Besa. Les uns interrogeaient 
directement, d'autres envoyaient simplement leurs 
demandes sur des bandes de parchemin , qui restaient 
souvent dans le temple , après qu'on avait reçu la ré- 
ponse. Quelques-uns de ces billets furent méchamment 
envoyés à l'empereur. Ce prince, dont l'esprit faible 
donnait peu d'attention aux afiaires les plus graves , 
mais qui était minutieux, ombrageux et sensible à 
l'excès, dès qu'il était question de pareils rapports, 
entra dans une grande colère, et ordonna à Paul, 
comme à un officier d*une expérience consommée, de 

^ Ad vicem bellorum civilinm inflabant litui qusedam colo« 
rata laes» crimina majestatis. ( Amm. Marcell.» lib. XXI^c. xii.) 



112 dUFITBB TI. 

seraidreaD plus tôt en Orient, pour in toroger les cou- 
pables. On loi associa Modeste, alors comte de TOrient 
et fort propre a des commissioiis de ce genre. On mé- 
prisait trop la douceor d'Hermogèoe du Pont, qui était 
dans ce temps-li préfet du prétoire. Paul partit donc, 
ne respirant que fureur et destruction. La bride fut lâ- 
cbée à la calomnie ; on traîna du fond de l'empire des 
personnes de tout état, dont les unes étaient meurtries 
par leurs cbalnes et les autres périssaient dans les 
prisons. )i 

« On choisit pour être le théâtre de ces supplices 
Scythopolis, ville de Palestine, tant parce qu'elle était 
plus écartée, que parce que, se trouvant située entre 
Ântioche et Alexandrie, on y traînait ordinairement 
les accusés des deux villes. Le premier de ces malheu- 
reux fut Simplicius , fils de Philippe, qui avait été 
préfet et consul ; il fut accusé d*avoir consulté l'oracle 
pour savoir s'il obtiendrait l'empire. Condamné à la 
torture par la sentence du prince, qui dans ces occa- 
sions ne faisait jamais grâce, pas même pour de petites 
fautes, il eut le bonheur d'échapper â la mort et ne 
fut que banni. » 

« Parnasius parut ensuite. Il avait été préfet de 
l'Egypte 'j c'était un homme de mœurs honnêtes : après 
s*être vu sur le point de perdre la tête, il fut pareille- 
ment exilé. On lui avait souvent ou! dire qu'à la veille 
de rechercher un emploi, et de quitter la maison qu'il 
habitait dans Patras, ville de l'Achale, il s'était vu 
en dormant conduit par plusieurs figures masquées , 
comme pour jouer la tragédie, d 

« Androniscus , qui s'illustra dans la suite par la 



LUTTE DU CHRISTIANISME AVEC LA MAGIE. 113 

culture des belles-lettres et par la beauté de ses vers , 
fut aussi mis en cause , mais il fut absous, faute d'in- 
dice de culpabilité et surtout parce qu'il mit beaucoup 
d'énergie à se justifier. 

« Démétrius Chylras, surnommé le philosophe, 
homme âgé et qui dans un corps robuste avait une 
âme forte, accusé d'avoir sacrifié quelquefois, ne le nia 
pas*, il assura qu'il l'avait fait, dès sa plus tendre 
jeunesse, pour se rendre la Divinité favorable, et non 
dans une vue d'ambition ; qu'il ne connaissait même 
personne qui l'eût fait dans cette intention. Il résista 
longtemps avec courage sur le chevalet, et, comme 
il ne varia point et tint toujours le même langage, 
il obtint avec la vie la permission de retourner à 
Alexandrie, d'où il était originaire. Ceux-ci donc et 
un petit nombre d'autres, par un sort heureux et favo- 
rable à la vérité, furent arrachés au péril. » 

Des trames infinies multipliaient ainsi les accusa- 
tions ', la cruauté des juges aggravait les supplices. Les 
païens avaient à leur tour à souffrir le martyre qu'ils 
avaient infligé aux premiers disciples du Christ, ou, 
pour mieux dire, l'autorité, toujours également in- 
tolérante, qu'elle fût païenne ou chrétienne , se mon- 
trait inexorable envers ceux qui ne reconnaissaient 
pas une religion décrétée comme une loi et non incul- 
quée par la persuasion. Les uns étaient déchirés dans 
les tortures, les autres condamnés aux derniers sup- 
plices avec perte de leurs biens. « Paul fut l'artisan des 
faussetés les plus cruelles, et tira, suivant l'expression 
d'Âmmien-Marcellin, comme d'un magasin d'impos- 
tures, des moyais sans nombre de nuire. Le salut de 

8 



144 CHAPITRS TI. 

toa9 ceux quMl traduisait en justice dépendait de sa 
seule volonté ; car il suflSsait qu'on fût accusé par des 
gens mal intentionnés de porter au cou quelque pré 
servatif contre la fièvre ou tel autre mal, ou d'avoir 
passé le soir près d'un sépulcre, pour être condamné 
à perdre la tête comme un empoisonneur accoutumé 
à chercher le commerce des âmes qui rôdent autour 
des tombeaux. On agissait avec autant d'acharne- 
ment que s'il eût été prouvé que plusieurs personnes 
eussent, pour perdre l'empereur, cherché à mettre 
dans leurs intérêts Apollon de Claros, les chênes de 
Dodone et les oracles de Delphes ^ . » 

Cette odieuse persécution, qui empruntait le masque 
de l'ancienne législation , parait avoir été l'effet plus 
des mauvais conseils que Constance puisait dans son 
entourage d'eunuques et de pédagogues, que du carac- 
tère haineux et soupçonneux de ce prince. C'est ce 
que nous montre Libanius, qui confirme ici le témoi- 
gnage des auteurs ecclésiastiques et celui des lois tou- 
chant l'interdiction des sacrifices. «L'autorité, dit- il, 
s'avilit sous le successeur de Constantin, au point 
qu'elle tomba aux mains d'anciens pédagogues. Tout 
leur fut permis sous le règne de cet empereur qui était 
livré à leurs conseils, et il se laissa persuader par 
eux d'interdire les sacrifices^. » Ce langage est précis, 
et il répond suffisamment aux doutes qu'on a élevés 
sur l'existence de ces lois prohibitives rendues contre 
le paganisme. On voit qu'il n'est pas seulement ques^ 

^ Amm. Marcell., XIX , c. xii. 

* Liban., Orat de templis. Op., éd. Reiske, t. H, p. 163. 



LUTTE DU CHRISTIANISME AVEC LA MAGIE. 115 

tion d'opérations magiques et divinatoires employées 
dans des vues criminelles', les sacrifices mêmes sont 
frappés d'interdiction. 

Pour entraîner Constance dans ces mesures que 
leur exécution difficile laissait en bien de cas sans 
efifet, les courtisans représentaient ceux qui sacri- 
fiaient comme animés d'intentions hostiles à sa per- 
sonne ] ils prêtaient aux païens le désir de connaître 
par la consultation des oracles les destinées de 
l'empire. Sérénianus fut accusé du crime de lèse- 
majesté, pour avoir envoyé dans un temple un de 
ses serviteurs avec le bonnet dont il se couvrait, 
en vue de s'informer près de l'oracle s'il obtiendrait 
l'empire*. 

Sans doute que le petit nombre de pa!ens qui jouis- 
saient encore de la confiance de Constance prêtaient 
aussi la main à ces persécutions, dont ils profitaient 
pour satisfaire leurs vengeances personnelles; car 
Ammien-Marcellin fait parler plusieurs des conseillers 
de l'empereur comme des hommes appartenant encore 
à l'ancien culte. « La cohorte du palais, écrit l'histo- 
rien latin ^, arrangeant avec adresse les louanges les 
plus révoltantes, assurait Constance qu'il serait à l'abri 
de maux ordinaires, et ne cessait de dire fort haut que 
le destin tout-puissant ne Fabandonnait jamais et re- 

1 XIV, c. VII. 

* XIX, c. XII. Uode blandiliarum tetra commenta palatina 
cohors exquisite confingens, immunem eum fore inalorum com- 
munium adserebat, fatum ejus vigens semper et praesens in 
abolendis ad versa conantibus eluxisse, vocihus magnis excla- 
mans. 



116 CHAPITRE VI. 

poussait toujours avec éclat les accidents qui lui 
étaient contraires. » 

On dirait que ces paroles ont été dictées par la doc- 
trine païenne du fatum. Ammien-Marcellin aurait-il 
dénaturé les expressions dont se servaient les cour- 
tisans? leur aurait-il prêté un langage en harmonie 
avec ses propres idées, en substituant le mot de destin, 
là où il était question de la Providence divine , ^ QeCa 
lupâvoia? c*est ce qui n'est pas impossible. Mais Con- 
stance associant par ignorance , ainsi que beaucoup de 
gens de son temps , des^ idées païennes aux nouvelles 
croyances, a pu continuer de croire au destin de Tem- 
pire, dont la personnification flattait son orgueil. D'ail- 
leurs, comme le dit aussi Libanius, c'était surtout 
l'entourage de l'empereur qui déployait ce zèle in- 
considéré pour le christianisme. Constance se laissait 
simplement gouverner par des courtisans et des prê- 
tres ariens, et ceux-ci exploitaient son caractère om- 
brageux *, ils le poussaient aux persécutions , en co- 
lorant leur motif réel du prétexte de mettre sa vie 
à l'abri des machinations et des opérations magiques. 
On n'avait l'air que de renouveler les lois déjà portées 
contre les magiciens, velut ex recepto quodam anti- 
quitus more ^ , écrit Âmmien-Marcellin ; mais, de fait, 

^ Ammien-Marcellm fait allusion par ces paroles à la loi qui 
portait la peine de mort contre ceux qui chercheraient à tirer 
rhoroscope des empereurs : « Qui de sainte principis , Tel de 
summa reipublicae mathematicos, hariolos, aruspices, vaticina- 
tores consulit, cum eo qui responderit, capite punitur. » (J. Paul., 
Senlent.t Ub. V, tit. xxi, §3, ap. Jurisprud. vet, antejustin,, 
p. 503.) 



LUTTE DU CHRISTIANISME AVEC LA MAGIE. 117 

on organisait contre le paganisme une persécution en- 
core sans exemple. 

Constantin permettait par sa loi de Tan 321 ' la divi- 
nation sous les formes légales *, il n'avait condamné 
que le mauvais usage qu'on en pouvait faire ; telle 
était depuis longtemps la règle. Mais Constance alla 
plus loin et interdit absolument l'emploi de la divina- 
tion : Sileat omnibus perpétua divinandi curiosiias, 
Etenim supplicium capiiis feret^ gladio uliore^ pros^ 
iratur quicumque jussis obsequium denegaverit^. Ces 
termes généraux ne laissent aucun doute. Et de 
crainte que quelque interprète des choses futures ne 
tentât de se soustraire à la loi , on prit soin de dési- 
gner nominativement toutes les classes de devins. 
Nemo karuspicem consulat^ aut mathematicum nemo^ 
hariolum , augurem et valem , prava confessio conti- 
cescat; Chaldœi^ et magi, et cœteri quos maleficos ob 
fadnorum magnitudinem vulgus appellat ^. 

De la sorte , se trouvaient atteints les ministres du 
polythéisme les plus en crédit, les pratiques qui inspi- 
raient à la superstition le plus de confiance. M'était-ce 
pas en efifet aux devins que Maximtn , Maxence, Lici- 
nius, avaient témoigné toute leur considération? ne 
les consultaient-ils pas avant d'entrer en campagne? 
Bien des gens ne se souciaient plus de rendre aux 
dieux le culte légal et consacré , mais les oracles , les 
augures, les présages, presque tous les païens y recou- 
raient avec confiance, et leur en enlever la possibilité, 

' Cod. Theodos , lib. IX, lit. xvi, 1. 3. 

s Ibid., lib. IX, lit. wi, l. 4, p. 128, t. III, éd. Hitler. 

» ]bid.y éd. cit. 



118 CHAPITRE YI. 

c'était les dépouiller de ce qui faisait leur consolation 
et leur joie. 

Toutefois, sous le règne suivant, on se relâcha de 
ces rigueurs. Jovien parait s'être montré assez tolérant 
à regard des païens. On le voit continuer à Chrysanthe 
et à Priscus les mêmes égards que leur avait témoi- 
gnés^ son prédécesseur, et, contrairement à l'assertion 
deSocrate, des charges furent encore conférées par 
lui à des adhérents du paganisme^. Nous lisons dans 
Eunape ' que deux devins s'acquirent, sous le règne de 
Jovien, une grande célébrité : un Lydien, Patricius, qui 
passait pour fort habile à expliquer les présages cé- 
lestes, et un Phrygien du nom d'Hilaire, qui prédisait 
Tavenir. Ainsi, malgré les lois rendues sous Constantin 
et ses fils. Fart divinatoire s'exerçait encore publique- 
ment. Cette circonstance sufiSrait seule pour démon- 
trer le peu d'effet des édits des princes ; la supersti- 
tion triomphait de la force, car elle est elle-même la 
plus grande des forces auxquelles l'homme puisse 
céder. 

Yalentinien P', dirigea contre les magiciens et les 
fauteurs des pratiques magiques une persécution achar- 
née dont Âmmien-Marcellin ^ nous a rapporté les cir- 
constances. Maximien , préfet des vivres en 368 , et 
qu'une prédiction avait poussé à des projets ambitieux, 

^ Eunap., Vit. Maxim., édit. Boissonade, t. I, p. 58. 5 rt 

• Anam. Marcell., XXV, iO. 

> Euoap., Fragment., éd. Bekker et Niebuhr, p. 109, ap. Corp. 
Script, histor. Byzant. 

♦ XXVI , 3. 



LUTTE DU CHRISTIANISME AVEC LA MAGIE. 119 

soit par un retour à des idées différentes de celles qui 
rayaient d'abord séduit, soit pour mieux déguiser ses 
desseins , fut un des agents les plus actifs de cette 
persécution, qui s'étendait non-seulement aux magi- 
ciens, mais à ceux qui pratiquaient Tancienne divina- 
tion légale. Plusieurs personnages éminents, et notam- 
ment Marinus, avocat célèbre, furent impliqués dans 
la poursuite et mis à mort. Partout, dit Zosime \ on 
voyait couler des larmes, partout on entendait pousser 
des gémissements -, les prisons étaient remplies de per- 
sonnes que leur mérite n'avait pu sauver de la capti- 
vité. Ainsi les empereurs chrétiens étaient devenus 
aussi persécuteurs que^ les empereurs païens, et le 
paganisme expirant avait ses martyrs comme le chris- 
tianisme naissant avait eu les siens ^ 

En Orient, Yalens qui, en haine des orthodoxes, 
avait d'abord toléré quelques restes de cérémonies et 
d'observances païennes , finit par imiter l'exemple qui 
lui était donné par son frère en Occident. D'ailleurs 
ce prince n'était pas^ar nature disposé à l'indulgence 
envers ceux qui repoussaient ses croyances. Intolé- 
rant à l'égard de toutes les communions chrétiennes 
qui ne partageaient pas ses opinions, il se mon- 
trait persécuteur et sanguinaire , non-seulement en- 
vers les orthodoxes , mais encore à l'égard des No- 
yatiens', des Messaliens*. Quand son acharnement 

« IV, i4. 

^ Voy. A. Beugnot, Histoire de la destruction du paganisme en 
Occident j t. 1, p. 248. 

• Socrat., IV, c. ix. 

♦ Theodorêt., IV, il. 



120 CHAPITRE VI. 

contre les catholiques se fut un peu apaisé, il semble 
alors s'être départi de sa modération envers les 
païens. Le témoignage de Libanius ne nous permet 
guère de douter de la publication de nouveaux édits 
contre les sacrifices sanglants, a Sous les deux frères 
(Valentinien et Valens), écrit ce rhéteur, le sacrifice 
des victimes fut interdit, mais non Tencens ^ » Un pa- 
reil édit n'est guère conforme à cette tolérance com- 
plète que M. Â. Beugnot suppose avoir régné sous Va- 
lentinien et Yalens. Il est certain en effet que Tinter- 
diction des sacrifices sanglants (jzo Oueiv lepeTa) était 
une grave atteinte à la liberté du culte païen, puisque 
ces sacrifices en constituaient le fond même. Lorsque 
dans les lois de Gratien et de Valentinien II, on trouve 
mentionnés les vetita sacrificia ^, il est diflicile de n'y 
point reconnaître le sacrifice des victimes. 

Cette loi n est pas le seul témoignage qui dépose 
de l'intolérance de Valens et de son frère à l'en- 
droit du paganisme. Les persécutions dirigées par le 
premier contre les philosophes païens révèlent les in- 
tentions peu bienveillantes de cet empereur à l'égard 
des adversaires du christianisme. Il faut sans doute 
rabattre des exagérations de Sozomène^, qui avance 
que presque tous les philosophes païens furent exter- 
minés au temps de Valens. Mais, ces exagérations 
même écartées, le fait de poursuites dirigées contre 
lès partisans de l'hellénisme n'en subsiste pas moins. 

* Libanius, De Templis, ap. Oper,, éd. Reislie, t. H, p. 163. 
« Cod. Theodos,, lib. XVI, lit. iO, l. 7. 
' Sozomen., iib. VI, c. xxxv. 



LUTTE DU CHRISTIÀNISBIB AVEC LA MAGIE. 1S1 

Le prétexte de ces persécutions était le même qoe ce- 
lui auquel on eut recours sous Constance et ses pré* 
décesseurs : on accusait les païens de pratiquer la 
divination en vue de découvrir le futur successeur 
du prince. C'était là un vieux thème qui datait, 
comme on Ta vu au chapitre iv, des premiers Césars. 
Persécutés comme ils Tétaient, les philosophes purent 
bien avoir parfois cette curiosité, dans l'espérance que 
l'avenir leur promettait des temps moins durs \ 

L'occasion de cette persécution fut l'aventure d'un 
certain Théodore, désigné, disait-on, comme le suc- 
cesseur de Valens , par les devins Hilaire et Patricius , 
consultés à ce sujet de quelques imprudents. Je ne 
retracerai pas l'exposé de ces tristes événements dont 
Lebeau a présenté, d'après les sources, un tahleau 
complet \ J'en ai dit déjà d'ailleurs quelques mots 
plus haut. Je me bornerai à rechercher quelles consé- 
quences on en doit tirer sur les dispositions du gou- 
vernement de Valens à l'égard des doctrines poly- 
théistes. 

Quoique Àmmien-Marcellin nous ait fait voir qu'on 
s'efforça de trouver à cet exemple isolé de curiosité 
superstitieuse de vastes ramifications chez les païens, il 
ressort cependant de ses paroles que les intentions de 

^ Tûv ^*sXXiivi(rrûv xat tûv oaoi ^évcuç êmv'nifi.ou i^aav, ox^^ov ^is- 
^flipTiva^ aiTtav èxovTgç Tciiiv^f ot -^àp irpou^iiv èv toûtoi; vop.îl[ovT6;, ttjv 
rfi; iQ|iL8T&pa( èxxXviaia; xai toO "^^tanwKsit.oû et; rc'aov au^viaiv ôpcôvTi;, 
^uoxtpaîvovTi; ^aav. (Nicepb. GaUist., Hist, eccl., lib. XI, c. xlv.) 

* Lebeau, Histoire du Bas-Empire , éd. S. Martin^ t. IV, p. 3 
et suiv. Cf. Bar-Hebrœi Chronic, Dynast. 8, éd. Kirsch, p. 67 ; 
Zosim., )V, i3; Amm. Marcell., XXIX, c. n. 



122 CHAPITRE \K 

Tempereur ne furent pas seulement de sévir contre 
les auteurs de cette intrigue. Ses agents recherchèrent 
tous ceux qui laissaient percer des idées analogues à 
celles qui avaient poussé Fidustius et Irénée à consul- 
ter les devins, c'est-à-dire la plupart des sectateurs de 
Thellénisme^ car il n'y en avait guère qui n'ajoutassent 
foi aux oracles , aux formules magiques et à tout ce 
cortège de superstitions, seul prestige encore attaché 
à l'adoration des faux dieux. Ainsi nous voyons mettre 
à mort une vieille qui avait coutume de faire passer 
par des incantations les accès de fièvre , et un jeune 
homme qui avait été surpris approchant alternative- 
ment ses mains d'un marbre et de sa poitrine, parce 
qu'il croyait qu'en comptant ainsi sept voyelles , il se 
guérirait du mal d'estomac ^ Le philosophe Maxime 
Diogène, jadis gouverneur de Bithynie, Alypius qui 
avait été vicaire de la Grande-Bretagne , et son fils 
Hiéroclès, furent également condamnés à perdre la 
vie , sous les accusations les plus légères ^. Une telle 
persécution ne peut s'expliquer que par la haine que 
les conseillers de Valens avaient vouée à tous ceux 
qui continuaient de pratiquer l'ancienne religion. Une 
remarque d'Âmmien-Marcellin, qui nous fournit tous 
ces détails, fait voir clairement qu'on avait surtout en 
vue de frapper le paganisme asiatique , plus lié encore 
que celui de la Grèce à l'exercice de la divination et des 
pratiques magiques. « Les poursuites, écrit-il, furent 
cause que tous les habitants des provinces orientales, 

> Âmm. MarcelL, lib. XXIX, c. ii. 
» Ibid., c. I. 



LUTTE DU CHRISTIANISME AVEC LA MAGIE. 123 

pour éviter de sembables maux, brûlèrent tous leurs 
livres, tant la frayeur s'était emparée de leurs esprits ^ )> 

Cette haine violente contre la divination et la magie, 
dont se montrait possédé Valens, était la conséquence 
naturelle de sa foi. L'horreur profonde que TEglise 
professait pour ces pratiques réputées diaboliques, 
pour de vaines et sacrilèges curiosités, était passée 
dans rame soupçonneuse du prince. Il redoutait que 
des hommes pervers ne parvinssent par leurs machi- 
nations et leurs sortilèges à le renverser du trône. 

On doit donc rattacher la persécution dirigée par 
Valens contre les philosophes aux édits déjà rendus 
contre la majorité des rites du culte hellénique. La 
généralité de la persécution montre qu'il s'agissait de 
frapper les sommités du parti païen. aValens, écrit Zo- 
sime ^, en vint au point d'incriminer tous les philoso- 
phes de renom, tous ceux qui s'étaient distingués dans 
les lettres et môme plusieurs personnes qui occupaient 
des charges à la cour. » Zonare ^ cite parmi les philoso- 
phes enveloppés dans cette persécution le célèbre Li- 
banius et Jamblique. On les accusa d'avoir cherché , à 
l'aide de l'alectromancie, à découvrir le nom du suc- 
cesseur de l'empereur. Jamblique effrayé, dit-on, des 
poursuites dont il était l'objet, s'empoisonna. 

Le seul nom de [philosophe devint un titre de pro- 
scription. «Plusieurs même, rapporte Sozomène^, 

^ Amm. MarceH., XXVI, c. ii. 

* Zosim , lib. IV, c. xiv. 

* Zonar.y AnnaL, lib. XIII, c. xvi, p. 32, 33, éd. Ducange. 
^ Sozomen., lib. VI, c. xxxv. 



124 CBAPlTaE VI. 

qui ne faisaient point profession de philosophie, mais 
en avaient Thabit, périrent pour ce motif ; ce qui fut 
cause que d'autres personnes s'abstinrent de porter 
des manteaux avec des franges , de peur d'être accu- 
sées de rechercher les secrets de la magie et de s'adon- 
ner à la divination. » 

M. A . Beugnot ^ dit au sujet de ces poursuites : a Les 
philosophes ne pouvaient peut-être pas se plaindre 
aussi justement que le reste des citoyens, car en pré- 
conisant dans Tempire les croyances persanes et en 
développant les doctrines de Plotin, ils avaient ravivé 
la foi dans les antiques superstitions. » Ces réflexions 
donnent précisément le mot des persécutions^ on 
voulait empêcher les philosophes de raviver par la 
théurgie et les doctrines mystiques la foi païenne 
qui s'éteignait. C était encore dans la philosophie de 
Plotin et de Jamblique que l'enthousiasme pour les 
dieux se perpétuait. Là se trouvaient les seuls élé- 
ments de résistance au christianisme. 

Les défenses portées en apparence contre certains 
rites spéciaux seulement, contre les sacrifices noc- 
turnes, contre ce que les édits des empereurs ^ quali- 
fient de nefarias preces^ magicos apparatus^ sacrificia 
funesiay entravaient réellement l'exercice du culte 
païen, puisque ce culte comprenait des rites de di- 
verses natures, et en interdire quelques-uns, c'était limi- 
ter singulièrement son exercice. Nous* en avons la 
preuve dans un fait rapporté par Zosime ^. Prétextât, 

^ Ouv. ciUy 1. 1, p. 248. 

■ Cod. Theodos ^ lib. XVI; éd. Ritter, t. VI, p. 281. 

* Zosim., lib. IV, c. m. 



LUTTE DU G^ISTIANISME AVEC LA MAGIE. 125 

proconsul d'Âchale , ayant reçu la notification de Té- 
dit de Yalentinien, déclara que s*il était mis à exécu- 
tion à Athènes , il rendrait aux Grecs la vie insup- 
portable, en les privant de mystères qui embrassaient 
tout le genre humain. L'empereur céda'à ces obser- 
vations, et consentit à ce que les mystères d'Eleusis 
continuassent, malgré son édit, à être célébrés comme 
par le passé. Ce fait, qui témoigne de l'extrême atta- 
chement des Mhéniens pour leur ancien culte, expli- 
que la condescendance que témoignait à cet égard, 
sous le règne de Constance, le préfet du prétoire, 
Ânatolius. 

Toutes les poursuites contre les devins et les augu- 
res ne firent pas, malgré leur rigueur, cesser l'exercice 
de l'art divinatoire et peu de temps avant la mort de 
Yalens, on vit ces mêmes ministres de la crédulité po- 
pulaire prédire la mort du prince qui s'était montré 
leur si cruel ennemi ^ 

J'ai dit que Yalens , comme tous les hommes de son 
temps, était fortement convaincu de l'ei&cacité du 
danger des opérations magiques. Il les repoussait et les 
employait tour à tour. Nous le voyons, peif de temps 
avant sa mort , s'effrayer des trois vers que l'oracle 
avait donnés en réponse à Hilaire et à Patricius, et 
prendre en horreur l'Asie , parce que l'un de ces vers 
semblait annoncer qu'il périrait dans les plaines du 
mont Mimante, situé près de la ville d'Érythrées ^. Un 
des principaux instigateurs delà persécution, avait été 

i Âmm. Marcell., lih. XXXI, c. i. 
" Ibid.y c. XIV. 



126 CHAPtTHE Vï^ 

au dire d'Ammien-Marcellin ^, un certain Héliodore , 
attaché à la cour en qualité d'astrologue, et qui don- 
nait au monarque des leçons d'éloquence. Ainsi, en 
dépit des défenses prononcées contre les devins, l'un 
d'eux exerçait au grand jour sa profession et jouissait 
même de la confiance du prince; soit jalousie de mé- 
tier, soit pensée d'échapper à la disgrâce qui pouvait 
l'envelopper lui-môme, il se fit persécuteur à son tour. 
Un invincible penchant ramenait le crédule Valens 
aux superstitions qu'il interdisait, et contre lesquelles 
il sévissait si cruellement. 

Théodose renouvela en termes sévères les défenses 
établies sous ses prédécesseurs. Le 20 décembre 381 , 
il prohiba, à l'instar de Constance et de Valentinien P% 
les sacrifices secrets et nocturnes, qu'on continuait 
d'ofiPrir dans les sanctuaires ou hors des temples, 
malgré les anciennes interdictions ^. L'usage de l'arus- 
picine avait été également prohibé sous Constance et 
Valentinien. Théodose réitéra cette défense par une 
loi du 25 mai 385, menaçant du dernier supplice qui- 
conque aurait l'audace d'immoler des victimes, en vue 
de tirer des présages de l'inspection de leur foie ou de 
leurs entrailles, et se flattant de dévoiler par ces exé- 
crables pratiques les secrets de l'^avenir ^. 

Les empereurs avaient prescrit la fermeture des 
oracles, dont les réponses et les prodiges entretenaient 

< Amm. Marcell., lib. XXIX, c. u. 

* Cod. Theodos,, lib. XVI, Ut. x, 1. 7, éd. Ritter, t. VI, p. 298. 
Ces sacrifices secrets sont désignés par Tépithète de vetita, parce 
qu*lls avaient déjà été interdits sous les règnes précédents. 

» Cod.f lib. XVI, tit. x, 1. 9; éd. Ritter, t. VI, p. 305. 



LUTTE DU CHRISTIANISME AVEC LA MAGIE. 127 

encore puissamment la superstition païenne. La clô- 
ture de ces sanctuaires fatidiques fut la conséquence 
des lois portées sous Constance et Yalentinien l^ 
contre Texercice de la divination. Toutefois, dans 
rOsroène, une des provinces les plus éloignées de 
Tempire, le paganisme continuait à être professé 
par une population nombreuse, à laquelle il eût été 
imprudent d'interdire l'exercice de son culte. Théo- 
dose le sentit , et par une lettre adressée en 362 à 
Palladius, gouverneur de cette province *, il autorisa 
le maintien des cérémonies païennes et des oracles dans 
le temple d'une des villes principales, sans doute 
d'Édesse, ne faisant de réserve que pour les sacrifices 
du genre de ceux qu'il avait défendus Tannée précé- 
dente. 

L'inquiétude, l'effroi causés par les dénonciations 
des chrétiens et les menaces des lois, arrachaient bien 
des conversions simulées. Écoutons Libanius parlant 
de ceux qui embrassaient de son temps la religion 
nouvelle. 

a Si on te dit qu'il y en a qui se sont convertis de 
la sorte, sache que cette conversion n'est qu'appa- 
rente et qu'ils sont restés ce qu'ils étaient; ils feignent 
seulement devant les autres des sentiments religieux 
différents de ceux qu'ils avaient. Ils viennent grossir 
en apparence le nombre des chrétiens et prendre part 
à leurs cérémonies. Ils se tiennent debout et ont l'air 
de prier, tandis qu'en réalité ils ne prient pas, ou s'ils 
prient, c'est aux dieux qu'ils s'adressent. Ils prient 

> Cod., lib. XVI, lit. x, I. 8; éd. Rilter, U VI, p. 300* 



128 CHAPITRE VI. 

sans doute, mais pas ainsi qu'il convient de le faire en 
ces lieux. Ils sont comme celui qui remplit le rôle de 
tyran dans la tragédie, il n'en est point un, mais il en 
porte le masque'. » 

On conçoit que de pareilles conversions ne pou- 
vaient être de longue durée; dès que le motif qui les 
avait déterminées n'existait plus, le prétendu néophyte 
retournait à ses anciennes croyances. Gratien et Théo- 
dose voulurent arrêter ces apostasies qui déconsidé- 
raient la religion , et dans ce but, le dernier rendit, 
le 2 mai 381, une loi qui enlevait le droit de tester 
à quiconque aurait abandonné l'Évangile pour le po- 
lythéisme'. Mais sa loi parait n'avoir eu que peu 
d'effet, puisque l'empereur se vit dans la nécessité 
de la renouveler le 20 mars 383 ', étendant la peine 
prononcée dans la première loi aux simples caté- 
chumènes, dans le cas seulement où ils n'auraient 
ni enfants ni frères. Cette loi , qui fait le pendant 
d'une autre rendue en Occident par Gratien , privait 
tous les coupables , sans distinction , du droit de re- 
cevoir quoi que ce fût par testament ou succession , 
sauf le cas où le testateur était le père, la mère ou 
le frère de l'apostat. 

Renchérissant sur la sévérité qu'il avait de prime 
abord déployée envers les relaps. Théodose, qui n'avait 
usé à leur égard dans les deux lois précédentes que 
d'épithètes modérées , les déclara infâmes par sa loi 

1 Liban., Orat. pro templis, éd. Reiske, p. 176, sq. 
» CQd. Theod.y lib. XVI, lit. vu, 1. 1 ; éd. Ritter, 224. 
s Ibid.^ 1. II, 1. 4; éd. Ritter» p. 230, 231. 



LUTTE DU CHRISTIANISME AVEC LA MAGIE. 129 

du 9 mai 391 ' ^ et, ajoutant aux mesures prises contre 
ceux qui abandonnaient la foi une rigueur vraiment 
odieuse, il permit d'attaquer la mémoire des testateurs 
et de poursuivre la cassation de leur testament, toutes 
les fois que Ton apporterait la preuve que le défunt 
avait apostasie ^ 

<( Les conciles, écrit M. A. Beugnot', secondaient 
les efforts des empereurs pour déraciner un abus qui 
n'était pas seulement le fait des basses classes de 
la société, car nous voyons mourir en 379 Festus, 
ancien gouverneur de Syrie et proconsul d'Asie, qui, 
vers la fin de sa vie, s'avisa de professer le paganisme, 
dont il avait toujours paru l'ennemi. » 

Ainsi le polythéisme était en butte à mille vexations, 
à mille injustices ; chaque jour, un coup nouveau venait 
fondre sur lui. Cependant il n'était point encore abso- 
lument proscrit. Les sacrifices étaient interdits, mais 
on était autorisé à brûler de l'encens en l'honneur 
des dieux. Les autels restaient debout, les temples 
demeuraient ouverts , et les païens pouvaient s'y 
rendre^. Telle était du moins la liberté qui existait 

» Cod. Theod., 1. V; éd. Ritler, p. 231. 

* Cod, Justin,f lib. I, lit. vu, 1. 2. 

' Histoire de la destruction du polythéisme en Occident , t. I, 
p. 357. 

* NfitûTspwv Sï nvwv cujxêàvTWv, éxcoXuOY) irapà toTv à^eXf oiv (Valen- 
tinien et Valens) àXX' cù rb Xiêavwxov, aAXà toûto -^e xal o aôç âSeêaîwai 
vopi.oç* &97e fiLTipiKXXov àX'^elv t,[i.£ç oîç à^psdYipi.6v, YJx^p^v eî^évat tûv 
<r/YxeX,ct>pYi{i.6v(i>v* où [asv c5v ouô' lepà xexXelodai, cure [j.V)^evx irpcaigvat, 

CUT irup , cuTs Xi^avcdTov , ouT£ tàç omo Tbtv àXXuv OupLiapioiTCdy Ttp.àc 
«ÇTlXaca; rôrt vswv, 6\}8ï twv P(ûp.il»v. (Liban., Orat, pro templiSf 
p. 163, 164, éd. Reiske. 

9 



130 CHAPITRE VI. 

encore en droit pour eux, car en fait elle leur était 
presque partout enlevée. Les chrétiens s'opposaient 
de tous leurs efforts à l'exercice du culte païen ; nous 
en trouvons la preuve dans le discours de Libanius en 
faveur des temples. Âpres avoir rapporté la manière 
dont les moines dévastaient les édifices sacrés , le rhé- 
teur ajoute : « Mais cela ne leur suffit point, ils s'ap- 
proprient la terre de tel ou tel, soutenant qu'elle est sa- 
crée, et c'est de la sorte qu'un grand nombre se voient 
privés de l'héritage de leurs pères , sous un prétexte 
mensonger. Plusieurs se vantent d'autres actions cou- 
pables, et prétendent honorer la Divinité en se con- 
damnant à la faim. Ceux qui ont eu à souffrir de tous 
ces ravages viennent-ils à la ville se plaindre près 
du pasteur , on appelle ainsi un homme qui est loin 
d'être un modèle de bonté*, celui-ci les accueille 
poliment sans doute, mais il les renvoie, en leur fai- 
sant comprendre qu'ils doivent s'estimer heureux de 
ne point avoir éprouvé de plus grands dommages. Et 
les gens molestés de cette manière sont tes sujets , ô 
prince I et ils sont autant au-dessus de ceux qui se 
rendent coupables de tant d'injustice à leur égard que 
les hommes laborieux sont au-dessus des paresseux. 
Les uns sont les abeilles, et les autres les frelons. Les 
moines viennent-ils à savoir qu'il est possible de 
s'emparer d'un champ *, ils accusent son propriétaire 
d'avoir fait des sacrifices, d'avoir commis des énor- 
mités ; ils demandent qu'on envoie contre lui la force 
armée, et aussitôt les sophronistes accourent, tel est 
le nom qu'ils donnent à ceux qui exercent ce brigan- 
dage, pour ne pas me servir d'une qualification plus 



LUTTE DU CHRISTIANISME AVEC LA MAGIE. 131 

énergique. Les uns s'efforcent de cacher ces actes de 
violence, les nient, et vous injurient si vous les traitez 
de brigands ; les autres se montrent Sers et glorieux, 
enseignent les ignorants, et prétendent mériter des 
récompenses, quoique cela soit en vérité fort peu 
digne, de faire la guerre en pleine paix aux labou- 
reurs*. » 

Ces paroles montrent combien peu étaient respectés 
les droits des païens, de quel arbitraire ils avaient à 
souffrir à leur tour, après avoir jadis usé des mêmes 
violences à Tégard des chrétiens. Les lois portées 
contre les sacrifices étaient le prétexte dont on s'au- 
torisait pour les traîner devant les tribunaux, pour 
faire prononcer la confiscation de leurs biens, afin de 
se les approprier^ car ces biens étaient Tobjet de la 
convoitise monacale. Poussés d'ailleurs par un zèle 
voisin du fanatisme, beaucoup de membres du clergé 
s'imaginaient être agréables à Dieu, en s'emparant 
par des voies illégitimes des terres sur lesquelles ils 
avaient l'intention d'élever des églises. Les moindres 
restes d'habitudes païennes étaient dénoncés comme 
des crimes ; on accusait d'enfreindre les lois ceux 
qui continuaient à observer certains usages entachés 
de superstition hellénique. 

C'est encore ce que nous rapporte avec indignation 
l'ancien conseiller de Julien ^. 

« Les chrétiens te disent : Nous les avons punis 
parce qu'ils ont sacrifié, contrairement à ta loi qui 

* Orat.pro templis, éd. Reiske, p. 169, !T0. 
2 lOid., p. J73, il4; sq. 



132 CHAPITRE VI. 

interdit de sacrifier. » En parlant ainsi , prince , ils 
en imposent ; nul n'est assez audacieux, assez ignorant 
en matière de législation, pour vouloir se mettre au- 
dessus de la loi; je parle de celle qui a été rendue 
contre ceux qui viendraient à offrir des sacrifices. 
Peux-tu supposer que ceux qui ne s'opposeraient pas 
môme à la chlamyde du percepteur osent mépriser 
tes ordres souverains ? Les percepteurs et Flavien lui- 
môme l'ont répété souvent : Nul n'a encore été con- 
vaincu. J'en appelle aux gardiens, aux exécuteurs de 
cette loi : qui peut citer un coupable entre ceux qu'on 
accuse de rébellion ? Quel est celui quia sacrifié sur les 
autels, à rencontre de cette loi? Quel est le jeune 
homme, le vieillard, l'époux, Fépouse, quel est le 
campagnard, ennemi des sacrifices, qui pourra dénon- 
cer un coupable ? Quel sera le voisin qui les accusera, 
quoique l'inimitié , la jalousie qui régnent d'ordinaire 
entre voisins puissent les pousser souvent à se dénoncer 
entre eux? Aucun d'entre eux ne s'est présenté ni ne 
se présentera, de crainte de se parjurer, pour ne pas 
dire d'ôtre puni. Quelle autre preuve de l'existence 
du délit existe-t-il donc, que le seul témoignage de 
ceux qui viennent dire qu'on sacrifie contrairement 
aux lois? Mais cette assertion ne peut suffire devant le 
monarque. Eh bien ! ils diront alors : a Ils n'ont pas 
« sacrifié, sans doute, mais ils ont immolé des bœufs 
« pendant un festin , un repas, dans un banquet reli- 
c( gieux. » Cependant on n'a point fait de libations de 
sang sur un autel, on n^a brûlé aucune partie de l'ani- 
mal, on n'a point répandu de blé sur sa tôte. Si des 
gens se rassemblent en un lieu agréable, tuent un veau 



LUTTE DU CHRISTIANISME AVEC LA MAGIE. 133 

OU une brebis, ou l'un et Tautre ; s'ils font rôtir ou 
bouillir leur chair et la mangent, couchés à terre , 
commettent-ils donc ainsi quelque acte contraire à la 
loi ? Ce n'est pas là, prince, ce que ton édit a défendu. 
Ton interdiction ne porte que sur un seul acte*, le 
reste, tu Tautorises. Ceux qui boivent ensemble, en 
faisant brûler des parfums, ne transgressent pas plus 
la loi que ceux qui chantent et invoquent les dieux 
dans les festins. Ira-t-on faire du genre de vie que 
chacun mène chez soi l'objet de dénonciations? C'était 
un ancien usage de se réunir dans les champs les plus 
connus, et, après qu'on avait sacrifié, d'y célébrer un 
banquet. On suivit cette coutume aussi longtemps que 
les sacrifices furent autorisés ; ensuite, quand ceux-ci 
furent interdits, on se borna aux banquets. A certains 
jours fixes établis par l'usage et dans les lieux accou- 
tumés, on renouvelait ces solennités champêtres, qui 
n'avaient pour ceux qui y prenaient part aucun dan- 
ger. Mais que les païens aient osé sacrifier, c'est ce 
que personne n'a dit ni entendu dire. Si quelqu'un 
de leurs ennemis prétend avoir été témoin de sacri- 
fices, qu'il s'avance pour soutenir ses paroles et dire 
comment ces sacrifices se sont passés. » 

Les campagnes étaient donc alors le dernier re- 
fuge du paganisme proscrit dans les cités. Les anti- 
ques superstitions s'y maintenaient davantage, quoi- 
que les moines, qui commençaient à s'y établir, leur 
fissent une guerre acharnée. Aussi est-ce vers cette 
époque que commença à prévaloir l'expression de 
paganiy païens, pour désigner les adorateurs des dieux. 
L'ancien culte est appelé religio paganorum dans une 



134 CHAHTRB YI. . 

bi de YalentinieD P^, qui date de Fan 368 S et Paul 
Orose, dans sa préface, explique ce mot par ces paro- 
les : Qui ex locorum agrestium compitis et pagis pagani 
vocanlur \ Le poète Prudence en parlant des païens 
les appelle pago implicitos '. 

L» récriminations de Libanius furent inutiles. 
Malgré ses plaintes pressantes , ses appels , tour à tour 
hardis et respectueux, à Téquité de Tbéodose, ce prince 
abandonna les temples à la ruine ; il méprisa les béné- 
dictions des dieux, que ces monuments attiraient, sui- 
vant le sopbiste, sur les campagnes^, et loin d'arrêter 
le cours des persécutions, il pressa par des lois de 
plus en plus rigoureuses l'extinction du polythéisme. 
L'année 39i donna le signal d'une interdiction gé- 
nérale et absolue de tout exercice du culte hellénique. 

* Cod. Theodos., lib. XVI, Ut. ii, l. i8. 

* Oros., lib. I, p. 2. (Mogant. 1615.) 
> Contra Symmach., lib. I, y. 260. 

^ Liban., Orat. pro templis, éd. Reiske,p. 167. «Enleyer, dit le 
sophiste, un temple d*an champ, c*est en quelque sorte lai cre?er 
rœit, il est abattu et sans vie. En effet, prince, les temples sont 
les &me$ des champs ; ce furent les premiers édiOces qu'on éleva 
dans les campagnes. Ils ont traversé un grand nombre de géné- 
rations pour arriver jusqu'aux générations présentes. C'est dans 
ces temples que les laboureurs placent leurs espérances sur la 
santé des ménages, des enfants, sur la conservation du bétail, 
le succès des semailles et de la culture. Dépouillé de son temple, 
le champ est ruiné et l'ardeur du laboureur s'éteint avec la 
perte de ses espérances. Leurs travaux deviennent inutiles, car 
ils n'ont plus à espérer la protection des dieux qui rendaient ces 
travaux féconds. La terre, n'étant plus cultivée, ne donnera plus 
les fruits qu'elle rapportait par le passé. Cet état de choses ap- 
pauvrira le laboureur, et les impôts donneront moins. » 



LUTTE DU CHRISTIANISME AVEC LA MAGIE. 13S 

Une loi datée du 27 février de celte année interdit de 
sacrifier aux idoles ou d'entrer dans les temples. « Que 
personne, y est-il dit, ne se souille par des sacrifices, 
n'immole d'innocentes victimes, ne pénètre dans les 
temples, ne défende les simulacres faits par la main des 
hommes, de peur de devenir coupable aux yeux de 
la loi divine et humaine ^ » 

Le 17 juin 391, un rescrit fut adressé dans le même 
but à Evagrius et à Romanus, l'un préfet, l'autre comte 
d'Egypte. Il renouvelle la défense absolue d'offrir des 
sacrifices, nulli sacrificandi tribuatur potesias; d'en- 
trer dans les temples, d'honorer les simulacres, de pé- 
nétrer dans les anciens lieux sacrés. Il condamne les 
gouverneurs de province qui se rendraient dans les 
lieux interdits à une amende de quinze livres d'or, et 
oblige leurs officiers à payer la même somme, à moins 
qu'ils ne se soient opposés au crime de leur chef ^. 

L'année suivante, le 8 novembre 392 ^, Théodose 
prohiba toute espèce de manifestation, tout usage se 
rattachant au culte païen, enlevant aux derniers ado- 
rateurs des dieux le droit de célébrer ces solennités 
inoffensives qu'ils continuaient encore à fêter, quel- 
ques années auparavant, alors que Libanius se plai- 
gnait, ainsi qu'on l'a vu tout à Tlieure, qu'on fit de ces 
actes licites un sujet d'accusation contre eux. 

La loi est fort curieuse par les détails qu'elle fournit 
sur l'état du polythéisme à cette époque. Elle nous 

» Cod. Theod,, lib. XVI, lit. x, l. 10, p. 30G, éd. Ritter. 
* Ibid., I. n, p. 307, éd. Rilter. 
« Ibid., 1 12, p. 309, sq., éd. Riller. 



136 CHAPITRE yi. 

montre qu'il n était plus qu'un amas de ces pratiques 
que nous verrons plus tard condamnées par l'Église 
sous le nom de magie. 

'4( Que nul absolument, quels que soient sa famille, son 
rang, sa dignité, qu'il soit ou non revêtu d'une autorité 
ou de fonctions publiques, qu'il soit d'une naissance, 
d'une condition ou d'une fortune élevée ou humble, 
ne sacrifie en quelque lieu que ce puisse être, en au* 
cune ville, à des simulacres privés d'intelligence, ne 
. leur immole des victimes 5 qu'il ne fasse point d'of- 
frande dans l'intérieur de sa maison, soit en allumant 
du feu en l'honneur deg Lares, soit en versant du vin 
en l'honneur du Génie, soit en offrant aux Pénates 
l'odeur des parfums qu'il brûle ; qu'il ne place point de 
lumière, qu'il ne brûle point d'encens sur leur autel , 
qu'il ne l'entoure pas de guirlandes de fleurs. Qui- 
conque osera immoler une victime ou consulter les 
entrailles des animaux qu'on vient de tuer sera re- 
gardé comme coupable du crime de lèse-majesté. 
Chacun aura le droit de le dénoncer, et on prononcera 
contre lui la peine fixée par la loi, lors même qu'il n'y 
aurait pas lieu à une accusation de complot contre la 
sûreté et la vie du prince. Car il suffit, pour encourir 
la peine portée contre le crime d« lèse-majesté, d'en- 
freindre les principes du droit naturel , de se livrer à 
des recherches illicites, de découvrir les choses ca- 
chées, d'essayer de faire ce qui est interdit, de cher- 
cher à nuire au salut d'autrui ou de s'en promettre la 
mort. 

« Si quelqu'un offre de l'encens aux simulacres faits 
de la main des hommes et qui sont destinés à périr, ou 



LUTTE DU CHRISTIANISME AVEC LA MAGIE. 137 

ose honorer de vaines images, en ornant un ari>re de 
bandelettes ou en dressant un autel en gazon, bien 
qu'il accomplisse un acte religieux moins solennel, 
cependant on ne doit pas l'en moins considérer comme 
faisant un outrage à la religion et commettant un sa- 
crilège, aussi sera-t-il puni de la confiscation de la 
maison ou du bien dans lequel il aura accompli cet acte 
de superstition; car nous voulons qu'on attribue au 
fisc tous les lieux où Ton a offert de l'encens aux faux 
dieux, si toutefois ces lieux sont la propriété de ceux 
qui ont offert cet encens. Dans le cas où quelqu'un 
aurait fait une offrande de ce genre dans des temples, 
des lieux réputés jadis sacrés , ou dans la maison ou 
le champ d'autrui, le propriétaire du lieu, s'il n'a point 
été informé de cet acte, payera une amende de vingt- 
cinq livres d'or 5 mais s'il est complice du sacrilège, 
il encourra la môme peine que le délinquant. » 

L'autorité n'usait plus d'aucune indulgence. Tous 
les moyens sont ici mis en usage pour arrêter la conti- 
nuation des cérémonies païennes. Le propriétaire d'un 
champ devient responsable des rites païens qui ont été 
accomplis par un tiers. Ce n'est plus, comme précé- 
demment, sous le prétexte d'attentat à la vie du mo-. 
narque qu'on poursuit les devins, les augures, en un 
mot tous ceux qui font profession d'interpréter l'ave- 
nir 5 le fait d'avoir recouru à un procédé divinatoire 
suffit pour faire accuser un homme du crime de lèse-> 
majesté. 

Théodose confia l'exécution de ces dispositions 
pénales à tous les magistrats des villes, aux juges (;u- 
dic€s)y aux défenseurs {defensores) ^ aux décurions 



138 CHAPITRE VI. 

( cvriales). Il les menace des tribunaux au cas où, par 
négligence ou pour sauver quelque personne, ils ne 
feraient point appliquer la loi. Si, en cachant le délit, 
ils ont différé de le punir, ils subiront eux-mêmes une 
amende de trente livres d'or, laquelle amende sera 
aussi encourue pour le même motif par les officiers 
placés sous leurs ordres. 

La ruine du polythéisme semblait donc consommée. 
Opérée graduellement de Constantin à Théodose, elle 
se continua résolument à partir de cet empereur. 
Chaque loi, chaque édit renfermait pour ainsi dire une 
prohibition nouvelle, et le paganisme se voyait chaque 
jour plus restreint, plus limité dans l'accomplissement 
de ses rites et de ses cérémonies-, il était de plus en plus 
dépouillé des droits dont il était en possession à Tavéne- 
ment du fils de Constance Chlore. 

Théodose II crut qu'il ne lui restait qu'à faire dispa- 
raître les derniers vestiges du culte du démon, s'il en 
subsistait encore^ ce qui lui paraissait douteux*, écrit-il 
à Asclépiodote, préfet du prétoire, le 5 des ides d'avril 
423. Il rappelle les défenses terribles qui ont été 
portées. Au mois de juin de la même année, cet em- 
pereur renouvela au même Asclépiodote pareille in- 
jonction^ lui rappelant que la peine de mort, celle de 
la confiscation ou de l'exil, ont été portées par les lois 
antérieures contre ceux qui seraient pris en flagrant 
délit de ces sacrifices abominables aux démons, si ali- 
quando in exsecrandis dœmonum sacrificiis fuerini 



^ Paganos qui supersunt, quamquam jam Dallos esse cre- 
damos (Cocf. Theodos., lib.XVI, tit. x, 1. 22, p. 328). 



LUTTE DU CHRISTIANISME AVEC LA MAGIE. 139 

comprehensi ^ On ignore pourquoi, à un si court in- 
tervalle, ce prince renouvela la constitution qu'il avait 
rendue en avril 423. Peut-être, ainsi que l'a supposé 
Jacques Godefroy, cette nouvelle loi n'est-elle qu'un 
extrait d'une loi plus générale qui s'appliquait aussi 
juifs et aux hérétiques, et interdisait l'exercice de tout 
autre culte que le culte orthodoxe , devenu définiti- 
vement celui de l'État. Cette loi paraît ôtre eu effet 
celle qui se trouve dans le code Théodosien, à la suite 
de la loi en question, laquelle est également adressée 
à Asclépiodote et porte la môme date ^. On y interdit 
aux chrétiens ou à ceux qui se donnent pour tels 
d'inquiéter les Juifs et les païens -, on leur enjoint de 
vivre tranquilles. Cette mesure paraît avoir été dictée 
par un sentiment différent de celui que respire la loi à 
laquelle on la rattache. Toutefois les deux disposi- 
tions n'ont rien d'absolument contradictoire. Théo- 
dose, en abolissant totalement la liberté religieuse, 
en établissant les peines les plus sévères contre ceux 
qui se permettaient d'exercer un culte autre que 
celui de l'empire, laissait cependant les consciences 
libres. Il ne voulait pas que parce qu'un homme 
conservait des croyances païennes, sans les mani- 
fester par des pratiques extérieures, on pût l'in- 
quiéter et lui faire violence. Or c'est précisément ce 
qui arrivait. Les mauvaises passions prenaient le mas- 
que de la religion, et cherchait-on à dépouiller autrui, 
on l'accusait de paganisme. Théodose sentit à quels 

' Cod. Theodos,, lib. XVI, til. x, I. 23, p. 329. 
» /Wd., 1. 24, p. 5Ô0, 



140 CHAPITRE VI. 

abus, à quels désordres une pareille intolérance pou- 
vait ouvrir la porte, il voulut en conséquence laisser 
pleine liberté de conscience à ses sujets , se bornant à 
frapper d'une sorte d'incapacité civique , mais non 
civile, ceux qui persistaient dans les anciennes er- 
reurs. 

Ces mesures répressives atteignaient surtout les 
habitants des villes ; ceux des campagnes, placés sous 
la surveillance moins directe des magistrats et qui, 
à raison de leur ignorance, montraient pour leurs 
usages un attachement plus obstiné , échappaient en- 
core parfois aux vexations. Quelques temples, quel- 
ques autels, quelques idoles, fort rares sans doute, 
continuaient à attiîer la dévotion des campagnards. 
Dans les déserts, au fond de certaines vallées, dans des 
cantons reculés ou placés en dehors des grandes lignes 
de communication, on sacrifiait encore aux divinités 
antiques. Les païens les plus zélés allaient chercher 
dîins ces lieux peu fréquentés le tranquille exercice de 
leur culte. Théodose II les traqua jusque dans ces 
retraites-, il ordonna de rechercher les sanctuaires 
ignorés, de renverser tous les temples qu on pourrait 
encore trouver debout, cunctaque eorum fana^ templa^ 
delubra, si qùœ etiam nunc restant intégra * , et d'élever 
à la place des croix , prœcepto magistratuum destrui^ 
cdllocaiioneque venerandœ Christiance religionis signi 
expiari prcBcipimus , afin de purifier par Femblème du 
salut universel les lieux qu'avait si longtemps souillés 
l'adoration des démons. 

» Cod., 1. 2S, p. 331. 



LUTTE DU CHRISTIANISME AVEC LA MAGIE. 111 

Celte constitution date de Tan 426. Elle parait avoir 
amené la destruction presque complète, dans la Grèce 
et TAsie Mineure du moins, des édifices païens. Mais 
elle n'exerça que peu d'influence sur les esprits, et 
n'opéra guère de nouvelles conversions. Si quel- 
ques villageois , dépouillés des objets de leur adora- 
tion, se tournèrent vers la foi nouvelle, en y mêlant 
toutefois une partie de leurs anciennes su'perstitions, 
les païens endurcis n'en persistèrent pas moins à pra- 
tiquer en secret leurs rites vénérés. Comme ils étaient 
peu nombreux, et que les nouvelles mesures prises 
à leur égard les obligeaient à s'environner d'un plus 
grand mystère , on dut croire le paganisme totale- 
ment anéanti. Les lois rendues contre lui tombè- 
rent graduellement en désuétude, faute d'occasions 
d'être appliquées. Le répit accordé à la persécution 
ranima l'esprit païen. Ceux qui avaient persisté à ac- 
complir dans les ténèbres ou la solitude les cérémonies, 
les sacrifices interdits, commencèrent à user de moins 
de circonspection. Cette confiance imprudente leur 
devint fatale. Elle ramena sur eux les yeux de l'auto- 
rité. Théodose s'irrita d'une obstination si persévé- 
rante à enfreindre ses défenses. Puis, la superstition se 
joignant à la colère, il s'imagina que la continuation 
des pratiques idolâtriques avait attiré le courroux 
du ciel sur ses États, et qu'il fallait voir dans ces im- 
piétés abominables la cause de calamités récentes qui 
avaient affligé son empire, du dérangement des saisons, 
de la stérilité du sol 5 il fulmina contre les infracteurs 
de ses lois de terribles menaces, où sa foi et sa colère 
s'exaltent jusqu'au fanatisme. Voici ce qu'il écrivait à 



14>2 CHAPITRE Yl. 

Florenlius, préfet du prétoire, en 439, année qui pré- 
céda celle de sa mort*. 

« Notre clémence reconnaît aussi qu'elle doit exercer 
sa surveillance sur les païens et leurs monstruosités 
[et gentilis immanitaiis)^ qui, par suite du dérèglement 
obstiné et de la folie de leur esprit^, s'éloignent de la 
voie de la vraie religion, ne prennent pas même le soin 
de dérober au fond des solitudes les sacrifices abomi- 
nables et les actes de superstition funestes qu'ils accom- 
plissent, au mépris de la majesté divine et de notre 
règne, et font profession de leur criminelle doctrines. 
Ni les innombrables menaces des lois , ni la peine de 
l'exil qui a été portée contre eux, ne les retiennent. 
Que si Ton ne peut les convertir, qu'au moins on leur 
interdise de commettre tant de crimes et d'immoler 
tant de victimes. Mais ces furieux en sont venus à un 
degré si grand d'audace, les tentatives de ces méchants 
sont telles, que la patience nous échappe. Notre indi- 
gnation éclate malgré nous. Malgré la légitime inquié- 
tude que ces faits inspirent aux amis de la religion, 
quoique cette folie du paganisme mérite les plus cruels 
supplices, fidèle à notre modération naturelle, nous 
nous sommes borné à prescrire sévèrement ( trabali 
jussione decrevimus) de faire sentir l'effet de notre 
colère soit sur la personne, soit sur les biens {in for- 
tunas ejus^ in sanguinem ) de celui qui sera surpris 
offrant quelque part un de ces sacrifices qui font les 

* Theodos., Leg, novelL, til. iii,l. VI, ad calcem Cad, Thcod , 
éd. Rilter. 

* Qui, naturali vesania et licentia ptriinaci, vcrac rcligionis 
tramite dissidentes. 



LUTTE DU CHRISTIÂNISMR AVEC LA MAGIE. 143 

âmes impures et déshonnêtes K Nous devons cette vic- 
time à la réparation du culte chrétien outragé. Pou- 
vons-nous souffrir plus longtemps que les saisons 
soient bouleversées par l'effet de la colère céleste, à 
cause de l'atroce perfidie des païens, qui dérange l'é- 
quilibre de la nature ? Car quelle est la cause qui fait 
que le printemps n'a plus sa beauté ordinaire, que Tété 
ne fournit plus de moisson au laborieux cultivateur, 
que l'hiver, par sa rigueur inaccoutumée, glace le sol 
et le rend stérile? Cette intervention des lois de la nature 
n'est-elle pas un châtiment de l'impiété? Nous devons 
donc, comme nous l'avons déjà dit, pour détourner à 
l'avenir ces maux de nos tètes, expier par une ven- 
geance pacifique cette injure faite à la majesté divine^ » 
Par ces paroles, Théodose ameutait la rage populaire 
contre les inoffensifs et timides adorateurs des anciens 
dieux ; il appelait sur eux la vengeance publique, tout 
en ayant l'air d'afficher à leur égard la modération. 
Sans doute qu'en formulant ces terribles menaces, en 

* Ut quicumque pollulis contaminatisqae menlibus in sacrî* 
ficio quolibet in loco fuerit compreliensus. 

* « Quod ne posthac sustinere cogamur, pacifica ultione, ut 
diximus, pianda est superni Numinis veneranda majeslas. » 
On voit que les chrétiens dirigeaient à leur tour contre les païens 
les accusations absurdes dont ils avaient été eux-mêmes, un siècle 
et demi auparavant, Tobjet de leur part. Il est curieux de rappro- 
cher le passage de cet édit des paroles que nous trouvons dans 
Arnobe, qui écrivait à la fin du quatrième siècle : « Sed pesti- 
lentias, inquiunt (gentiles),etsiccitates, bella, frugum inopiam, 
locustas, mures et grand i nés, resqne alias noxias, quibus negotia 
incursantur humana, dii nobis important injuriis veslris atque 
ofiensionibus exasperaii. » {Adv. Nation., lib. I, c. m.) 



m CHAPITRE VI. 

prononçant ces paroles terribles : In sanguinem ira 
nostra consurgat l ce prince se laissait dominer par le 
fanatisme de quelques orthodoxes, frémissant à la seule 
pensée du paganisme. Cet acte d'intolérance contras- 
tait avec redit de 423 ^ et mil le sceau à une persé- 
cution qui, depuis plus d'un siècle, se reproduisait à 
de courts intervalles. Le polythéisme reçut le coup de 
mort sous les règnes qui suivirent. 

Justinien n'eut plus qu'à rappeler de temps à autre 
sa défense. Il contraignit les philosophes, derniers 
adhérents de l'hellénisme, à s'exiler ; il s'éleva contre 
l'attachement que certains moines montraient pour les 
doctrines de Pythagore et de Platon -, il chercha à effa- 
cer tout vestige de l'ancien culte ^. Mais les rigueurs 
excessives et les mesures générales étaient désormais 
inutiles : le polythéisme ne se montrait plus au grand 
jour, et une politique inquisitoriale semblait suffire 
pour se sauvegarder de ses retours. Il y avait encore 
chez quelques-uns de l'attachement aux pratiques su- 
perstitieuses , mais les formes s'en rapprochaient de 
plus en plus du nouveau culte ^. Plus tard, en 692, les 
fêtes d'origine païenne furent complètement interdites 
par un canon du concile quinisexte^ ou in Trullo *. 

* Cod, Theod.y lib. XV, lit. iv, 1. i, p. 390. 

* Justinien écrivit au clergé assemblé une lettre que nous a 
conservée Cédrénus (Chron., p. 376, 377), où il reproche à cer- 
tains moines leur entêtement pour les doctrines de la philoso- 
phie grecque. 

' Voy. Et. Chastel , Histoire de la destruction du paganisme 
dans Vempire d'Orient, p. 30 1 . 

^ KoXocv^ia, xat Borà, xai BpcuaaXia ^ te irpcôrv) Maîcu iraviQ^upic tHç 



LUTTE DU CHRISTIANISME AVEC LA MAGIE. 145 

défense qui fut éludée, comme on le verra au chapitre 
suivant. 

Mais, ainsi que l'a remarqué M. E. ChasteP, ce paga- 
nisme dont on proscrivait les derniers vestiges n'avait 
plus conscience de lui-même-, ceux qui le pratiquaient 
ne se disaient, ne se croyaient pas pour cela païens-, 
et, comme les ethnophrones combattus par Jean Da- 
mascène*, ils mêlaient seulement, sans le savoir, de 
vieux rites, d'antiques croyances, à ceux qui les avaient 
remplacés. 

En sévissant contre les magiciens et les sorciers, 
l'Eglise et TÉtat n'avaient point été uniquement mus 
par Teffroi qu'inspiraient les démons. S'il y avait dans 
la magie des rites ridicules, mais inoSensifs, sous le 
voile desquels se perpétuait le vieux polythéisme, il y 
existait aussi des pratiques vraiment criminelles, em- 
preintes des superstitions les plus sanguinaires et les 
plus farouches. La composition des poisons y jouait un 
grand rôle, et les maléfices n'avaient pas purement 
pour effet d'agir sur l'imagination. Ceux qui recou- 
raient à la magie s'en servaient le plus souvent en vue 
de satisfaire des vengeances personnelles ou de cou- 
pables convoitises. Plus le polythéisme avait pefdu de 

Tûv 'TTiffTûv 'TrcAtTEia; TTepiaipEtaOcûGav. (Gan. 62 ^ ap, ConciL, éd. 
Lab., t. VI, col. 1 169.) D'où il suit qu'à celte époque les danses 
célébrées jadis en Thonneur des dieux persistaient encore, que 
les scènes des dionysiaques se perpétuaient aux époques de la 
vendange, et que l'on jouait des tragédies et des comédies, Tout 
cela s'était pratiqué, bien des siècles auparavant, au temps 6v 
Thespis. 

< Ouv. cU», p. 510. 

' De iJxrcs Compcnd.fBœr.di. Ap. Oper., 1. 1, p- 108, 100. 

10 



Ii6 CHAPITRE VI. 

sectateurs, plus la théurgie s'était ravalée au niveau 
(les grossiers enchanlement^ en usage chez les peuples 
barbares. Le culte de Mithra, issu de Tancien maz- 
déisme^, et qui avait constitué dans Tempire romain 
une sorte d'association religieuse/^, s'était de plus en 
plus pénétré des idées théurgiques et avait fait al- 
liance avec la magie ^. Des sacrifices humains parais- 
sent avoir eu lieu quelquefois dans ses mystères, et ces 
odieux holocaustes^, depuis longtemps défendus par 
les empereurs*, étaient regardés par certains magiciens 
comme donnant aux enchantements une vertu plus 
grande et des effets plus assurés^. Les chrétiens, qui 

i Voy. sur Mithra Touvrage de M. F. Windischmann, intitulé : 
Mithra, ein Be'Urag zur Mythengeschichte des Orients (1857J, 
et mon article de la Revue Gennanique, V^ année, p. 347 et 
suiv. 

* Voy. H. Seel, Die Mithrageheimnisse wxhrend der vor-und^ 
urchristlichen Zeit (Aarau, 1823); J. de Hammer, Mémoire sur le 
culte de Mithra, publié par J. Spencer Smith. Paris, 1833. 

s Voy. Julian., Orat. IV, in Solem, ap. Oper., p. 156; Eunap., 
Vit. philosoph, (Maxim. } , p. 52 , éd. Boissonade. Aussi Ter- 
tullien voit-il dans Mithra un démon qui, pour mieux abuser les 
hommes, avait imaginé plusieurs des rites que devaient adopter 
les chréiiens {De Presse, her. et baptism. , c. xl, ap. Oper., p. 216. 
226). Ce Père de TËglise, de même que S. Justin, explique ainsi 
la similitude de diverses cérémonies chrétiennes avec celles qu*ot 
observait déjà auparavant dans le mithriacisme. Cf. S. Justin., 
Àpolog.y XVI, p. 83 {Dialog. cum Tryphon.y p. 294). 

♦ Voy. ce que dit Pline [Hist. nat., XXX, 6). L'empereur 
Commode (i£l. Lamprid. , •Commo(/. , 9) offrit encore un de 
ces sacrifices. Voy. de Hammer, Mémoire sur le culte deMithra, 
p. 82, 53. 

' Tibère et Adrien défendirent les sacrifices humains. 

^ On a accusé Tempereur Julien d'avoir offert à Charres et 



LUTTE DU CHRISTIANISME AVEC LA MAGIE. 147 

s^exagéraient encore ces infamies, n'en avaient conçu 
qu'une plus vive horreur pour les magiciens, et ils dé- 
bitaient sur leurs crimes des histoires épouvantables \ 
bien faites pour appeler sur tous les sorciers la ri- 
gueur des lois. Comme je l'ai dit plus haut, les accu- 
sations qu'on avait jadis élevées contre les disciples de 
l'Évangile étaient retournées contre les païens^. Les 
uns et les autres se jetaient à la tête l'épithète de ma- 

dans les mystères de Mithra des victimes humaines; mais ces 
accusations sont loin d*être prouvées. (Cf. Tbeodoret., Hist, 
eccles,, m, 27; S. Gregor. Naz., Orat. IV. § 92, p. i269, 
Cedren., Chron.y p. 527- J. Malal., Chron,, XIII , p. 328, éd. 
Dindorf.j Elles paraissent avoir été élevées après la mort de ce 
prince, par ses ennemis. Le nombre des prétendues victimes égor- 
gées par Julien ne fit que grossir , à mesure que Ton s^éloigna 
de répoque où les faits pouvaient être contrôlés. L'accusation 
d'immoler des hommes ou des enfants pour interroger leurs en- 
trailles a été presque toujours adressée aux magiciens. Cf. Phi- 
lostrat.» Vif, Apollon, Tyan», VU, c. 11. 

> On peut consulter à ce sujet ce que la légende de S.^Cy- 
prien le magicien fait dire à ce confesseur delà foi des pratiques 
dans lesquelles il avait été engagé avant sa conversion. (Bol- 
land., Act. Sanctor,^ 26 septemb., p. 233 et suiv.) A en croire 
ses aveux, les magiciens auraient coupé en morceaux, étouffe, 
étranglé, pour leurs horribles sacrifices, des enfants à la mamelle ; 
ils auraient tranché la tète à des étrangers, violé des filles et fuit 
des libations de leur sang, enfin commis toutes les abominations 
imaginables. Mais ces faits ne paraissent pas plus fondés que 
tous les prodiges que le même saint déclare avoir opérés. Il est 
toutefois à noter que Cyprieu dit avoir pris part aux mystères de 
Mithra G. Cédrénus [Chron., éd. Bekker, t. II, p. t] accuse de 
pareils forfaits Constantin Iconomaque, qui passait pour s'être 
adonné à la magie. 

' S. Augustin , De dvU, Dei, Vlll. 10 ; Ruinard, Ad, Martyr, 
sincer., p. 142, et passim. 



148 CHAPITRE VI. 

gicien ^ C'est qu'en effet il n'y avait entre les païens 
et les chrétiens qu'un dissentiment dans les noms pro* 
nonces pour obtenir l'exaucement de leurs vœux et 
l'accomplissement des prodiges. Ces prodiges, tout le 
monde croyait alors à leur réalité *, nul ne mettait en 
doute leur existence. Mais ce que les païens attri- 
buaient aux dieux, les chrétiens le rapportaient aux 
démons^. Ceux-ci refusant d'adorer les antiques divi- 
nités de la patrie, et cependant opérant des miracles, 
étaient pour les premiers des enchanteurs et des im- 
pies ] les païens qui persistaient à ne demander qu'à 
leurs dieux aide et protection étaient pour les néo- 
phytes des suppôts de Satan. La lutte dura tant que les 
temples et les autels du paganisme furent debout. 
Crédules adorateurs des divinités de Rome, de la 
Grèce, de l'Asie et de l'Egypte, philosophes néopla- 
toniciens, pleins de foi dans la théurgie, magiciens qui 
demandaient à toutes les superstitions des formules 

1 Origen., Adv. Cels.f III, § 29, 57^ et passim. 

s « Quapropter aliter magi faciuDt miracuia, aliter boni chriâ- 
tlani, aliter mali cfaristiani; magi per privalos contractus, boni 
christiani per publicam justitiam, mali chrisliani per signa pu- 
blicae justitiae. » (S. Augustin., De Divers. Quœst., LXXXill , 
quaest. 79, § 4, ap. Oper., t. VI, col. 71.) Nous trouvons un 
échantillon de la puissance thaumaturgique prêtée aux magi' 
ciens dans Thistoire de saint Jean TÉvangéliste, écrite en copte, 
et qui n*est vraisemblablement qu'une version du livre de Pro- 
chore. On y voit un magicien du nom de Noëtius lutter en 
puissance surnaturelle avec l'apôtre, ressusciter douze prê- 
tres de Bacchus, changer en sang Teau avec laquelle saint Jean 
baptisait les catéchumènes. (Voy. Ungarelli, JSgypttac, codic, 
Reliquiœ ex Bibliotheca Naniana, fasc. il, p. cccx et sq. Bo- 
noni», 1783.) 



LUTTE DU CHRISTIANISME AVEC LA MAGIE. 149 

de conjurations, des receltes pour leurs sortilèges, s'é- 
taient unis contre Tennemi commun, le christianisme. 
La résistance se prolongea jusqu'au sixième siècle, et 
le triomphe de la foi nouvelle fut regardé comme la 
défaite définitive des puissances infernales. On raconta 
que les démons s'étaient enfuis, en poussant des cris 
lamentables, des idoles où ils étaient cachés pour re- 
cevoir les adorations des mortels \ que les oracles où 
ces esprits impurs abusaient les consultants par leurs 
mensonges étaient devenus muets ^, que les airs , 
qu'on supposait remplis de leurs légions, avaient été 
purifiés par le signe de la rédemption^, et que leurs 

1 « Les esprits impurs, écrit Minutius Félix {Octov,, 27), qui, 
d'après les ptiilosophes, les mages et Platon lui-même, sont des 
démons, remplissent, sans être visibles, les statues et les figures 
symboliques que la superstition a consacrées. » Voy. à ce sujet 
TertuUian.i De fdoL, 5 et 11; Apolog,, âS; Sozomen., Bist, 
eccles., Il, 5; Socrat., Hist, eccles.,l, 3; Hist, SS, Simon, et 
Jud., 8; S. Bartholom.y 1, 2, ap. Fabr. Cod, pseudep, Novi 
rcs^îw.; Tischendorf, Acta apostolorum apocrypha, p. 256, et 
passim. Cf. ce qui est rapporté dans la vie de saint Grégoire, 
évêque d*Ârménie (Bolland., Act, Sanct, , xxx sept., p. 411, 
col. 2), et ce qui est dit à ce sujet dans Caspar. Barthii Adver- 
sariay V, 5, p. 2591 et sq. 

' Voy. Euseb., Prœp, evang,, XV, c. xvi, sq.; Act, martyr. 
S. Saturnin., ap. Ruinart., Act. prim. Martyr, sincer., p. 130. 
Cette opinion était, du reste, empruntée à la philosophie néopla- 
tonicienne. Plutarque fait dire à Gléombrote : « Lorsque les dé- 
mons qui président à la divination viennent à périr, les ora- 
cles finissent aussi , ou ils perdent de leur vertu lorsque les 
démons s*enfuient et transportent ailleurs leur habitation. (De 
Oracul, Defect,, i5, 16.) 

^ Epist. ad Ephes.f I. 21, II, 2. S. Jérôme signale comme une 
opinion universelle parmi les docteurs que l'air est rempli de 



150 CHAP. VI. -*- LUTTE DU CHRISTIAN. AVEC LA MAGIB. 

prestiges désormais impuissants s'évanouissaient au 
seul nom du Chrisl^ 



ôéïùons {Epis t, ad Ephes,, III, 6. Cf. Euseb.^ Prœp, evang,, 
VII, 9; S. Athanas., De Incarnat. VerbiDeiy 26; VU. S. Anton,, 
21). On croyait que les démons avaient été précipités, après 
leur rébellion, du lirmamenl dans la région sublunaire. « Deni- 
que et ipse sciens se per superbiam de celœstibus corruisse, et in 
hune caliginosi aeris carcerem trusum. » {Julian Pomeriif De 
Vit. Contempl.f ap. S. Prosper. Oper., ill, col. 50.) 

J Origen., Adv. Cels,, I, 10; S. Gregor. Naz., Orai. IV, 56, 
p. 102. 



CHAPITRE VII 

LA MAGIE ET L'ASTROLOGIE AU MOYEN AGK. — PERSIoTASCE 
DES RITES PAÏENS DANS LA MAGIE. 

Les temples abattus, les idoles renversées, la philo- 
sophie hellénique proscrite, le polythéisme officiel 
était détruit ; mais la foi dans les dieux, réduits désor- 
mais à la condition de démons, dans la vertu des rites 
qui avaient jadis constitué leur culte, n'était pas en 
réalité déracinée. En Grèce , en Asie Mineure , en 
Italie, elle perçait encore dans une foule de supersti- 
tions populaires et d'usages qui , pour échapper à la 
proscription, se couvraient d'une apparence de chris- 
tianisme. Les fêtes par lesquelles on avait auparavant 
célébré les antiques divinités étaient transportées 
dans le culte des saints. Ces solennités, qui plaisaient 
au peuple par leur caractère bruyant ou enjoué ^, se 
sanctifiaient ainsi et trouvaient grâce devant Tintolé- 
rancedes orthodoxes. L'Italie, et surtout l'Italie méri- 
dionale, garde encore empreinte dans ses solennités 
religieuses la trace du paganisme. Des processions ont 
au môme lieu remplacé les théories qui s'accomplis- 
saient en l'honneur des dieux, dont les saints ont re- 
cueilli l'héritage ^ Le culte populaire de la madone à 

1 c Ethnici quidem scopum festi in epularum copia positum 
sestimant , » écrivait S. Athanase ( Epistola festalis ^ V, 3 , ap. 
Mai, Nov, Bihlioth, Patrum^ t. VI, p. 57). 

' C'est ce qui s'observe notamment à Teora (Tancienne Tbeo- 



152 CHAPITRE VU. 

Naples procède certainement de celui de Vesla et de Gé- 
rés*. La fameuse procession de la Madonna delParco^ 
dans laquelle les pèlerins reviennent en dansant la 
tarentelle, au son retentissant des instruments, où 
chacun orne son front de lierre, de fleurs et agite 
de véritables thyrses décorés de noisettes et de cha- 
pelets^, où les dévots, livrés à une folle hilarité , sont 
montés sur des chariots garnis de feuillage , est un 
reste des pompes champêtres par lesquelles on fêtait 
Cérès Libéra et Bacchus ou Liber , son époux. Des 
lampes brûlent dans chaque chaumière napolitaine , 
devant l'image de la Vierge qui a succédé à celle des 
dieux Lares ] ces images vénérées se transmettent de 
père en fils et sont regardées comme le palladium de 
la famille ^ on les implore en toute occurrence, on 
compte sur leur protection plus que sur celle de Dieu, 
et on les voile toutes les fois qu'on médite quelque 
action déshonnête ou coupable dont on craint qu'elles 
ne soient irritées. Dans notre France, les pardons, les , 

rica ] , dans le canton de Massa. La procession qui se rend an- 
nuellement à S. Baccoio de Sorrento, a remplacé la théorie qui 
avait lieu au temple de Surrentum pour célébrer le lectisterne, 
et les habitants de Massa continuent, comme à cette époque» à 
en faire 4es frais, et doivent fournir les théores de vivres et de 
vin. 

1 Voyez ce que disent de ces fétes^ Virgile (Georg,, I, 337, sq.)» 
Ovide (FasL, VI, 261-281) et Pline {Hist. nat.y XXXIV, 3, § 7). 
Les Romains donnent à Tancien temple de Vesta le nom d^église 
de la Madone du Soleil, 

> Dans les bacchanales , les dendrophores ou thyrsophores 
portaient de jeunes arbres chargés de fruits et auxquels étaient 
suspendus des animaux. (Âthen., Deipn., V, p. 201.) 



LA MâGIE et l'astrologie AU MOYEN AGE. 153 

ducasses, les kermesses, conservent aussi un caractère 
tout païen. Il y subsista longtemps des usages qui da- 
tent de temps antérieurs à l'établissement de l'Evan- 
gile^ des pompes ou processions en faisaient toujours 
le fond comme pour les fêtes païennes, et Ton y portait 
d'ordinaire quelque image qui avait remplacé l'an- 
cienne idole ^ 

L'habitude italienne d'honorer d'un culte particu- 
lier les vierges et les saints de certaines églises , ce que 
montrent les noms de Notre-Dame de Lorette, Santa 
Maria in Ara cœliy Santa Maria Maggiore, est em- 
pruntée au polythéisme romain, qui célébrait à certai- 
nes époques la fête des divinités de tel ou tel temple ^. 

En Sicile, la Vierge prit possession de tous les sanc- 
tuaires de Cérès et de Vénus, et les rites païens prati- 
qués- en l'honneur de ces déesses furent en partie 
transportés à la mère du Christ ^. 

«En G rèce , écrit le voyageur Pouqueville ^ , la Vierge , 

* Voy. madame Clément, née Hémery, Histoire des fêtes cin 
viles et religieuses de la Flandre, 2» édit., 1836 ; A. de Martonne, 
les Fêtes du moyen âge, p. 1, sq. (Paris, 1853). Cf. moD His- 
toire des religions de la Grèce antique, t. H, p. 173. 

' G*est ce qui ressort des expressions d*un ancien calendrier 
romain : « Spei ad forum, Saluti in colle, Sol indigetis in colle, 
Dianae in ATentino, Opi in Gapltolio, » «te. Voy. Mommsen, 
Inscriptiones regni Neapolitan. latin., n° 6748, p. 382. 

' Voy. la liste de ces temples dans A. Beugnot, Histoire de la 
destruction du paganisme en Occident, t. H, p. 271. 

♦ Voyage de la Grèce, 2" édit., t. Vi, p. 143. Les Serbes don- 
nent de même à S. Élie la direction du tonnerre, à la vierge 
Marie la direction des éclairs, à S. Panteleimon celle des tem- 
pêtes. Voy. L. Ranke, History of Servia, transi, by Mrs. Kerr, 
p. 66. 



154 CHAPITRE VII. 

qui a remplacé Tastre d'Aphrodite, ouvre les portes de 
Taurore , les quarante saints ramènent le rossignol et 
le printemps; S. Nicolas calme les tempêtes : à Corfou, 
c'est S. Spiridion; S. George protège le laboureur et 
les moissons ; les bergers recommandent leurs trou- 
peaux à S. Démètrius,qui est plus débonnaire que Pan, 
et il n'est pas de nom inscrit dans la légende auquel 
on n'attribue quelque influence heureuse. » S. Élie, 
vénéré sur les montagnes , a été substitué au Soleil 
(Helios)^ que l'on adorait sur les cimes qu'il dore de 
ses feux. 

En Italie, S. Antoine a de son côté pris la place de 
Consus ou de Neptunus Equester^ le dieu des courses 
du cirque 5 il est devenu le patron des chevaux ^ 

On pourrait citer en Orient un grand nombre de 
pareils transports. Les descendants des adorateurs 
de Cérès offrent aujourd'hui à Notre-Dame des Épis , 
les prémices de la moisson , qu'on présentait jadis à 
la déesse la Terre ^. Non - seulement les saints du 
paradis se sont partagé les attributs des antiques divi- 
nités, mais les dieux ont parfois été changés en saints. 
Une foule de saints apocryphes ont recueilli à la fois 
le nom de la divinité etThèritage de son culte. L'Aïdo- 

' Voy. ce que dit du culte de S. Antoine madame de Staël dans 
sa Corinne ^ livre IX. Les consualies, ou grandes fêtes du cirque 
(Magni circenses ludi) se célébraient à une époque rapprochée 
de la date actuelle de la fête du saint, et Ton y faisait courir 
des chevaux libres, comme cela se pratique encore aujourd'hui. 
(Dionys. Halic, Ant, Rom,, I, 33, II, 31 ; Plutarch., Quœst. rom., 
U, 45; Ovid., Fasf.., III, 199; TertuU., De Spectac., 5; Serv., 
Ad P'irg, ^n., VHI, 635, 633.) 

* Annales des Voyages, 2® série, t. XXVi, p. 354. 



LÀ MAGIE £T l' ASTROLOGIE AU MOYEN AGE. 155 

neus de UÉpire est devenu S. Donat, la déesse Pelina 
S. Pelino, la Félicité publique, sainte Félicité, etc. On 
pourrait composer tout un livre sur ce sujet ^ 

Les processions et les prières que faisaient jadis les 
prêtres et les augures pour les vignobles, les planta- 
tions et le salut du peuple , furent consacrées sous une 
forme nouvelle dans les Rogations ^. Le signe de croix, 
Teau bénite, les Jgnus Dei remplacèrent comme 
talismans, les charmes el les incantations^. On leur 

^ Consultez à ce sujel les intéressaDtes dissertations de M. Max 
de Ring, dans la Revue d* Alsace, intitulées : Études hagiographi- 
ques; le savant antiquaire nous y montre le culte de San Pelino 
substitué à celui de la Dea Pelina, la déesse des Péligniens; la 
fête de sainte Félicité remplaçant les Juvenalia; la dévotion 
pour saint Roch née de la légende et du culte d'Esculape; le 
fils de Thésée, Hippolyte, devenant un saint, et l'étoile Marga- 
rita coronx une sainte, sainte Marguerite. S. Michel a remplacé 
Mercure, dont il rappelait les attributs. Voy. mon Mémoire sur la 
Psychostasie et les divinités psychopompes (dans la Rev,archéolog., 
1. 1, p. 237 et suiv.), etM. de Ring, Quelques Notes sur les légendes 
de S. Michel {Messager des sciences historiques de Belgique y an- 
née 1853) ; voy. aussi ma Lettre à M, Raoul Rochette, sur la lé^ 
gende desainte Véronique [Reviiearcliéolog, fi.Wl, p. 493 etsuiv.). 

* Cicer., DeLegib.y II, 9. 

3 On a rapporté une foule de prodiges qui ont été opérés par la 
seule vertu du signe de croix. Les sorciers prétendaient, par leurs 
enchantements, pouvoir ouvrir sans clef les serrures; S.Golomban 
y parvint, en usant du seul signe de la rédemption (Cumin., Vit, 
S, Columb.fC, xxv). Voyez, sur la prétention qu'avaient les sor- 
ciers d'accomplir le même prodige, J. Graham Dalyell, The darker 
Superstitions of Scotland, p. 270. Au lieu de conjurer les tem- 
pêtes par des sortilèges, les chrétiens le faisaient en présentant 
la croix aux quatre points cardinaux et en jetant de Teau bénite. 
Voy Mengus, Flagellum dœmonum, p. 208, 



156 CHAPITRE VII. 

prêta les mêmes effets tour à tour précatoires et con- 
juratoires. Les noms bébreux de Dieu, ceux des anges, 
d'Abraham, de Salomon, furent substitués à ceux des 
divinités grecques ou orientales S qui figuraient dans 
les phylactères et les abraxas. On ne prenait plus les 
sorts, comme à Prcnesle*, mais on consultait les Écri- 
tures au hasard ; on tirait à la plus belle lettre avec la 
Bible. De là Tusage des sorts des saints, qui s'est con- 
tinué pendant bien des siècles^. Les oracles s'étaient 
tus, mais les tombeaux des confesseurs et des martyrs 
les avaient remplacés ] et au lieu de remettre aux 
prophètes la cédule sur laquelle était consignée la 
demande à faire aux dieux ^, on la déposait sur le 

L'usage des Àgnus Dei distribués au peuple remonte très- 
haut (voy. Concil. quinisext,, can. 82; Alcuin., De O/fic, c. xix, 
p. 482, etJ.Loricb., Thesaur. nov, theolog., y^ Xgvvs Dei, t. 1); 
les vertus de ces amulettes sont énumérées dans des vers qu'on 
lit au cérémonial romain envoyé par le pape Urbain V à l'empe- 
reur des Grecs. V Agnus Dei^ y est-il dit, fulgura desursum de- 
pellit et omne malignum peccatum frangit , virtutem destruit 
igniSf deflucUbus eripH undœ, 

> Voy. ce qui a été dit plus haut, p. 106. 

* Cicer., De Divinat., II, 41, 83. Cf. Preller, Rœmische Mytho» 
logie, p. 561. 

' Raban. Maur., De Magorum prœstigiis, Oper., t. VI, p. 169. 
Voy. Dubesnel, Sur les Sorts des saints, dans les Mémoires de 
Vancienne Acad, des inscript, et belles- lettres, t. XIX, p. 287, et 
Nicias Gaillard, dans \es' Mémoires de la Société des antiquaires 
de rouesty t. 1, p. 59 et suiv. Cf. Soldan , Geshichte der Hexen- 
processe, p. 8i. Au même procédé de divination se rattachaient 
les sortes Homeric» et Virgilianx, ou divination par les vers d'Ho- 
mère et de Virgile. Ce mode de consultation de l'avenir était 
un reste de celui que les Hébreux appelaient Bath-koL 

* Voy. ce que dit Grégoire de Tours. {Hist, eccles», V, 14.) 






LA MApIE ET l'aSTROLOGIE AU MOYEN AGE. 157 

tombeau du saint -, peu de temps après, le saint donnait 
la réponse ^ On marmottait des patenôtres sur les 
blessures à guérir ^, on attribuait aux reliques tous les 
effets que Tantiquité rapportait aux charmes et aux 
talismans'. 

Cette substitution des pratiques chrétiennes aux 
rites païens s'accomplissait toutes les fois que ceux-ci 
étaient de nature à être sanctifiés. Elle avait surtout 
lieu dans les pays tels que la Gaule, la Grande-Bre- 

L^usage de jurer sur les reliques pour découvrir les faits cachés 
était aussi fort général. (P. Lebrun, histoire critique des pr a fi- 
gues superstitieuses , 2® édit., t. 11, p. 141 et suiv.) 

1 Jadis, au puits de Sainte-Tègle, au pays de Galles, les ma- 
lades qui venaient consulter la sainte offraient, les hommes un 
coq et les femmes une poule; cette volaille était placée dans un 
panier et promenée autour du puits , puis portée dans le cime- 
tière. Le malade entrait alors dans Téglise et se mettait sous 
la table de communion , une Bible sur la tête ; il reposait là 
jusqu'au jour; puis, ayant fait une offrande de six pence, il 
retournait chez lui , laissant Toiseau dans l'église. Celui-ci ve- 
nait-il à mourir, il était censé avoir pris la maladie du consul- 
tant, et la cure était regardée comme opérée. {Rev, Britanniq., 
5« série, t. I, p. 364.) 

' L'Église défendit cependant ces pratiques. Le concile de 
Rome sous Grégoire II, en 721, interdit l'usage des phylactères; 
les Pater de sang, ou chapelets ayant la vertu d'arrêter les hé- 
morragies furent également condamnés par les théologiens. 
Voy. P. Lebrun, Histoire critique des pratiques superstitieuses , 
2e édit., t. I, p. 394. 

' Voy. comme exemple ce que Grégoire de Tours rapporte de 
Gondovald {Hist, I lancor,^ VII, 31), ce que dit Pouqueville de 
la foi que les Hellènes ont dans les reliques (à'^ix Xgt^ava), et de 
l'usage tout idolâtrique qu'ils en font. [Voyage en Grèce, ^^ édit., 
t. VI, p. 159.) 



158 CHAPITRE VII. 

tagne, la Germanie et les contrées septentrionales, où 
l'Evangile ne fut prêché qu'assez tard, où les croyances 
païennes se montraient plus vivaces et plus rebelles. 
L'Eglise elle-même avait engagé ses apôtres à ce com- 
promis avec la superstition populaire ^ 5 aussi en trou- 
vons-nous encore aujourd'hui des traces nombreuses 
dans nos campagnes. Le denier de Caron se dépose en 
certains lieux dans la bouche du mort ^, la statue du 
saint est plongée comme celle de Cybèle dans le bain 
sacré ^, la fontaine continue à recevoir au nom d'un 

^ Voy. le& paroles de S. Grégoire le Grand , Epist. 76, lib. H. 
Cf. S. August., Epist, CLV, ad PubUcol.; Bed. Venerab., Hist, 
eccl, Angl.flf 30, et ce que je dis dans /e^Fée^ati moyen rî^e, p. 17. 

' Dans plusieurs communes du Jura , il y a quelques années 
encore, les gens de la campagne plaçaient sous la léledes morts 
une croix de bois à laquelle était attachée une petite pièce de 
monnaie. (D. Monnier,^/o?ur5 et usages singuliers du Jura, p. 22.) 
Dans le Morvan , les paysans continuent à placer une pièce de 
monnaie dans la main du défunt avant de l'enterrer. (Baudiaa, 
le Morvan, t. 1, p. 33.) 

' Grégoire de Tours {Hist. Francor,, IV, 49; De Glor, con" 
fess,, 2), mentionne au pays des Gabali un lac situé près du 
mont Hélanus, où les habitants venaient tous les ans jeter des 
offrandes; cet usage a persisté dans la même contrée au lac 
Saint-Andéol, près le mont d'Aubrac. (Voy. Ignon, Notices sur les 
monuments antiques de la Lozère, dans les Mémoires de la Société 
d'agriculture de la ville de Mende, ann. 1859-1840, p. 161.) 
Conformément à un ancien usage, les habitants de Perpignan 
baignaient solennellement dans le Têt, en vue d'obtenir de la 
pluie , les reliques de S. Galderic et de divers autres saints. 
(Henry, le Guide en Roussillon , p. 122. Perpignan, 1842.) En 
Allemagne, on plongeait jadis dans Teau les images de S. Ur- 
bain et de S. Paul , dans la pensée que cela rendait les fêtes 
heureuses. Voy., sur la lotio Mat ris Deûm, Ovid,, Fast., IV, 



LA MAGIE ET l'aSTROLOGIE AU MOYEN AGE. 159 . 

saint les offrandes qu'on lui offrait jadis comme à une 
ilivinité*, les oracles se prennent à peu près de la 
même façon que le faisaient nos ancêtres païens*, et il 
n'est pas jusqu'au culte du phallus qui n'ait été sanc- 
tifié sous une forme détournée '. 

156, sq. ; Prudent., in Martyr. Roman, , V, 158, sq., et mon 
Histoire des religions de la Grèce antique, t. III, p. 101. 

* Il existe un grand nombre de ces fontaines sacrées en Bre- 
tagne. A celle de Sainte-Eugénie, on jetait pour offrande des 
épingles. (Habasque, Notions historiques sur les Côtes-du-Nord , 
t. III, p. 7.) A Ja fontaine de Saint-EIian, dans le comté de Den- 
higb, se tenait jadis une sorte de sibylle ; celui qui voulait en- 
sorceler autrui allait la trouver et lui donnait une petite rétri- 
bution; la sibylle enregistrait alors dans un livre gardé à cet 
effet le nom de Tindividu sur lequel on prétendait jeter le sort ; 
on lançait une épingle dans la fontaine, et Topéralion était 
tenue pour assurée. {Revue britannique, 5® série, 1. 1, p. 365.) 

' Voy., sur les procédés de divination usités au moyen âge, 
Brand, Observations on popular Antiquities , publisb. by Eliis, 
t. III, p. 190 etsuiv. 

^ On a signalé en divers lieux des vestiges du culte du phallus, 
culte qui s'est conservé en Orient chez les Ismaélites. (Ferd.* Pcr- 
rier, la Syrie et le gouvernement de Méhémet-Ali, p. 265.) Voyez 
ce que M. Uhrich rapporte d*un phallus conservé à la chapelle 
de Saint-Vit ou de Saint-Fix, près de Schwilzerhoff. Le saint 
est invoqué par les femmes pour devenir fécondes et contre plu- 
sieurs maladies. (Mémoires de l'Académie de Metz, année 1850- , 
1851, p. 204 et suiv.) Cf. ce qui est dit de la pierre des épousées, 
dans les Alpes. (D. Monnier, Traditions populaires, p. 792.) A Té- 
glise de Moutier, en Bresse, une pierre reste d*un ancien phallus, 
et qu'on nomme la pierre de S. Vit, est encore regardée comme 
ayant la vertu de donner de la force aux enfants. (D. Monnier,, 
Géogr, hist. de la Séquanie.) Les statues de S. Vit furent 
aussi substituées aux idoles et aux hernies que les anciens 
étaient dans l'usage de placer à la jonction des chemins [vise)» 



160 CHAPITRE VU. 

Toutefois l'Eglise dut souvent lutter contre un re- 
tour trop prononcé à ces superstitions dangereuses, et 
si elle les accueillait sous le couvert d'un saint, elle les 
condamnait aussi \ quand elles tendaient à faire dégé- 
nérer le culte en cérémonies licencieuses ou ridicules^. 
Cest ce qui arriva pour la fête des fous, des innocents 
etdel'âne^, pourquelques pieuses orgies locales comme 

* Les fêtes des calendes de janvier furent nommément défen- 
dues par les Pères et divers synodes. Voy. A. Beugnot, Histoire 
de la destruction du paganisme en Occident, t. n> p, 521 et siiiv. 

La preuve de Thorreur qu'avait, dès le principe, TÉglise 
pour ces solennités licencieuses se trouve dans un des Ser- 
mânes dominicales publiés par le cardinal Mai (Scriptor. veierum 
nota Collectio e Vaticanis codicibvs, in-A», t. III, p. 138). 11 y est 
dit : « Hxc enim opéra non cbristianorum sunt, sed paganorum ; 
c pagani enim, quiet gentiles vocantur, deorum suorum^ id est 
f Jovîs, Saturni, Minervaset Veneris, festivitatem colenles, posl 
« immensam cibi et potus voracilatem turpesque commessatio- 
u nés, ad theatrum, quod et lupanar vocatur, foras civitatem 
a conveniebant... ad hanc igitur turpitudinis immunditiam, u: 
« Orosius Paulus narrât , idem diabolus, quem colebant, illos 
c prOvocabat, ut cui solvebanl sacrificium de victimis anima- 

< lutum... Diabolus enim poUius et immundus est, pollutum et 
« immundum sacrificium sibi requirit... Propter hoc cessandum 
« est, fratres, ab liac et ab omni mala consueludine prsesenti 

< die. )> (Serm. II, /;i Quadragesima,) 

* Les images licencieuses s'étaient singulièrement multipliées, 
tant dans les bas-reliefs des porches et des chapiteaux des églises 
que sur les stalles des chœurs. Ces représentations furent dé^ 
fendues par divers papes, notamment par Urbain VIII, dans sa 
bulle Sacrosanctif et par le concile de Trente. Voy. Die Biblische 
Warheil in Gegensœtze zu den f^erirrungen der Malerei, Augs- 
bourg. 1858. 

* Consultez à ce sujet Du Tillot, Mcmoire pour servir à Vhis- 
lolre de la fêle des fous (Lausanne, 17il;, in-4°; et d'ArtIgny, 



LA MAGIE ET l'aSTROLOGIE AU MOYEN AGE. 161 

la diablerie de Chaumont. En plaçant d'ailleurs tous les 
divertissements populaires sous le patronage des saints, 
le peuple légitimait des désordres et retournait à Fidée 
antique qui personnifiait en autant de divinités nos 
vices et nos mauvais penchants*. On sait jusqu'où avait 
été poussée à Rome et en Italie la divinisation des moin- 
dres actions humaines, quel incroyable cortège de 
dieux accompagnait Thomme depuis sa conception 
jusqu'à sa mort. Bon nombre de ces divinités infé- 
rieures , énumérées par Tertullien ^, Arnobe et saint 

Nouveaux Mémoires d'histoirCy de critique et de litléraiure, t. IV, 
p. 278 et suiv.; Bourquelot, V Office de la fête des fous (Sens, 
18S6); A. de Martonne, les Fêtes du moyen âge (Paris, I853J. 
Beleth, qui vivait à la On du douzième siècle (De Divin, OJfiCy 
c. Lxxii et cxx), rapporte qu'il y avait certaines églises où les 
prélats jouaient aux dés, à la boule, et dansaient et sautaient avec 
leur clergé. (De Martonne, o. c, p. 25.) Des restes de ces fêtes 
païennes associées aux cérémonies de TÉglise subsistèrent long- 
temps en Espagne dans les autos sacramentarios , que Ton repré- 
sentait à Noël et à la Fête-Dieu, sortes de farces dont le grand 
dragon appelé Tarasca était l'accompagnement indispensaUle, et 
pour lesquelles Lope deVéga a exercé son inépuisable verve. (Voy. 
la note de Pellicer à son édition de Don Quixote^ t. IV, p. 105, 
i06, et Ticknor, History of spanish literature, t. II, p. 213.) 
Toutes ces fêtes semi-chrétiennes et semi-païennes ont persisté 
dans rAmérique du Sud. 

< Ainsi, par suite des repas qui se célébraient au moyen âge 
en rhonneur des fêtes de S. Nicolas, de S. Urbain, de S. Martin, 
ces saints finirent par être regardés comme les patrons de la 
bonne chère, et on célébrait dans des chansons la protection 
* qu'on leur attribuait sur les amis des plaisirs de la table. Voy. 
Éd. du Méril, Poésies populaires latines du moyen dge^ p. 198. 

s Voyez ma note sur la religion des Latins dans Guigniaut, 
Religions de Vantiqu'itv, t. II, part. 5, p. |26 et suiv. 

il 



162 CHAPITRE VII. 

Augustin, se perpétuaient sous des noms nouveaux 
tirés du calendrier et faisaient pénétrer dans la pra- 
tique religieuse nombre d'observances puériles ou 
obscènes. 

Tout ce qui se passait dans'les temples ou dans les 
cérémonies publiques pouvait, grâce au contrôle de 
rÉglise, être assujetti à une certaine discipline; mais 
dans la vie privée , les occupations domestiques, les 
vieilles superstitions se perpétuaient en toute liberté 
et ne faisaient que s'enraciner davantage. 

C'est ainsi quesesontconservés jusqu'à nos jours di- 
vers usages païens. Je ne parle ni des étrennes* ,ni du car- 
naval^, dont tout le monde connaît la provenance anti- 

* Voy., sur Tusage de s'envoyer des présents à l'époque des 
saturnales, ^1. Spartian., Hadvian., 17. S. Jean Chrysostome 
s'élève contre les cérémonies païennes qu'on continuait à célé- 
brer de son temps aux calendes de janvier, [fn Kalend,, Oper. 
t.l,p. 698.) Cf. Tillemont, Mém. sur l'hist. eccles.y t. III, p. 211. 

' Une partie des usages observés par les Romains aux luper- 
cales ont passé dans les amusements du carnaval. Ces fêtes se 
célébraient à la même époque, au mois defévrier. (Voy. Plutarch., 
Quœst, Rom,, 68; Serv., Ad ^n,, VIII, 345. Ovid., Fasl,, II, 
267, sq.; Censorin., De Die natal. y c. xxii ; Cf. Preller, Rœmische 
Mythologie, p. 318, 347, sq.) D'Ârtigny mentionne un ancien 
usage existant à Vienne, en Daupbiné, et qui paraît se rapporter 
aux lupercales. [Nouv. Mémoires d* histoire ^ de littérature et de 
critique , t. IV, p. 310 et suiv. Cf. J. Brand, Observations onpO" 
pular Antiquitics, publisb. by Ellis, t. I, p. 44.) Les lupercales 
furent en effet une des fêles auxquelles les habitants de Tltalie 
se montrèrent le plus attachés, et qui résistèrent le plus à It 
proscription dont se voyaient frapper les cérémonies païennes. 
Voy. A. Beugnot, Histoire de la destruction du paganisme en 
Occident, t. I, p. 273 et suiv. 



L4 MAGIE ET l' ASTROLOGIE AU MOYEN AGE. t03 

que^mais d'autres pratiques moins publiques qui ont été 
moins signalées. L'habitude de souhaiter la bénédiction 
doDieua unepersonne qui éternue est un reste de supers- 
tition romaine. Tibère exigeait même qu'en voiture on 
ne manquât pas de saluer Téternueur ^ Le tintement 
d'oreilles était pour les anciens, comme il le fut long- 
temps parmi nous, un signe que l'on parlait de celui 
qui l'avait éprouvé^. L'emploi des charmes pour faci- 
liter les accouchements persista longtemps en Europe 
et notamment en Ecosse^. On recourait aussi à cer- 
tains signes particuliers pour écarter les effets du 
mauvais œil et de la fascination ^ La consécration de la 
bûche de Noël se rattache à l'idée consignée dans la 
mythologie antique, que le bonheur des individus peut 
étreattaché à un tison ^. Et presque toutes les cérémo- 
nies qui, dans les contrées germaniques et Scandi- 
naves, se célébraient à l'époque de cette fête, encore 
désignée par son nom païen ^, tirent leur origine de la 

* Plin., HisL nat.y XXVIII, v. 

* Fronton, et M. Aurel., Epistol.y éd. Mai, lib. II, v. 

* Voy. à ce sujet J. Graham Dalyell, The darker Superstitions 
of Scotland^ p. 448. Cet auteur a noté la similitude de ces 
charmes avec ceux qui étaient pratiqués dans Tantiquité. (Cf. 
Pausan., IX, ii, §2; Anton. Liber., Metam., 29.) 

* S. Martin. Arelat. De Superst,, § 28; S. Augustin., De Doc- 
trina christwna, § 30; Gratian., Décret,, 26; Quœst,^ 2. Voy. 
ce qui a été dit plus haut, p. 49, de la fascination. (Cf. Ovid., 
Metam.y IX, 292-301 ; Plin, Hist, nat., XXVHI, xvii. 

'^ C*est ce que montre la légende d*Altbée. Celte bûche était 
jadis appelée le tréfoir ou tison de Noët. Voy. J. Brand, Observa' 
tions on popular Antiquities, publish. by EUis, t. I, p. 2Sfô. 

* loule, Foie, loel ou Geôle, (Bed., De Tempor. ration. Cf. 
Sh. Turner, History of Ânglo-Saxons, append., 1. 1, p. 223.) De 



464 CHAPITRE YIU 

fête du solstice d'hiver et de la croyance que les dieux 
se montraient à cette époque aux mortels ^ De même 
les feux de la Saint- Jean se rattachent à Tancienne 
fête du solstice d'été *, qui persista sous cette forme 

même les Slovaques ont transporté à la Pentecôte le nom de la 
fête de leur dieu Tyr, Turici, (Scbafarik, Slavische Alterthiimer, 
t. 1 , p. 58. Cf. mon ouvrage intitulé : les Fées du moyen âge^ 
p. 56.) On voit par le trouvère Guillaume Hermann qu*en Grande- 
Bretagne, les fêtes de la nuit de Noël étaient celles de Modreniest, 
ou la nuit la plus longue, laquelle datait de Tépoque païenne, 
(Delarue, Essai historiq. sur les bardes , les jongleurs et les trou- 
vères, t. H, p. 272.) En Finlande, la fête du loulu est aussi de- 
venue celle de Noël. (Léouzon Leduc, la Finlande, introduct.,. 
p. CYix.) A Guernesey, les paysans croient encore que les diables 
se montrent de préférence à la Saint-Jean et à la surveille de Noël, 
souvenir évident du culte des dieux en ces jours-là. (Redstone, 
Guemsey and Jersey Guide, 2^ édit., p. 101.) 

^ Dans toute la Germanie, on célébrait une fête à Tépoque des 
plus longs jours; cette fête, après Tintroduction du cbristia- 
nisme, fut tour à tour identifiée à la Saint-Jean et à fa Pentecôte. 
On y allumait le nothfeuer ou nodfyr, en frottant l'un contre 
Tautre deux morceaux de bois. Le nodfyr est mentionné dans 
Vlndiculu^ super stitionum, c. xv. La fête des longs jours (Oster- 
jeuer, Easter) fut aussi assimilée à Pâques, d'où le nom imposé 
à ce jour chez le populations germaniques. (Voy. J. Reiske, 
Untersuchung des bei den alten Teutschen Nodfyr, Leipzig, 1696; 
Brand, Observations on popular Antiquities, publisb. by EUû, 
t. I, p. 90 et suiv.). S. Athanase nous dit en effet que les païens 
(ethnici) célébraient Tépoque de Pâques par des festins. {Epistoia 
festalis^XW, § 2, ap. Mai, Nov. Bibliothec, Palrum, t. VI, p. 134.) 

* Les feux de la Saint-Jean étaient si universels en France, qu'il 
est à peine besoin d'en citer ici des exemples. (Voy. mon ouvrage 
Les Fées^ p. 56.) Cet usage paraît dériver de ce qui s'obser- 
tait aux Palilics ou fêtes de Paies , dans lesquelles les bergers 
allumaient des feux de joie. (Diouys. Haiic, Ant. Rom., I, 88; 
TibuU., II, 5, V. 88, sq.; Propert., IV, 4, v. 75, sq.; SchoL 



LA MAGIE ET l' ASTROLOGIE AU MOYEN AGE. 165 

comme une foule d'autres fêtes naturalistes, celle de 
la végétation ou de la plantation des mais ^ 

ad Pers. Satyr., I, 7i ; Ovid., Fast., IV, 795, 805. Cf. Preller, 
Rœmische Mythologie, p. 567.) En Irlande, la fête de la Saint-Jean 
s'appeUe Baal'tinney en Ecosse, Beltin; elle se rattache au culte 
du soleil chez les Celtes. (Brand, Observations onpopular Anti- 
quittes, publish. by EUis, t. I, p. 467 et suiv.) En Sardaigne, les 
feux de la Saint-Jean sont accompagnés de pratiques qui remon- 
tent aux fêtes d* Adonis. (Voy. La Marmora, Voyage en Sardaigne, 
2« édit., t. I, p. 264-265.) Dans toute rAUemagne, ces mêmes 
feux sont en usage. (Panzer, Beitrag zur deiUschen Mythologie ^ 
p. 215 et suiv.) La fête de TËpiphanie, où Ton aUumait aussi 
des feux de joie, se rattachait à une fête solaire (Guilielm. episc. 
Paris., De £e^i&., c» xxvi), dont le nom fut transporté à la com- 
mémoration de l'adoration des mages , bien que, d'après la date 
de la fête des Innocents, cet événement n*ait pu avoir lieu à pa- 
reille époque. Les feux de la Saint-Jean passaient pour mettre en 
fuite les démons, qui apparaissaient ce jour-là, et Vhieraciumoii 
épervière, plante auparavant consacrée au soleil , et qui figurait 
dans les rites alors pratiqués , fut appelée pour ce motif herbe 
de la Saint' Jean ou fuga dœmonum; c'était une des nombreuses 
plantes employées jadis par les druides dans leurs enchante- 
ments, d'où Texpression des herbes de la Saint- Jean, (Martin. 
Arelat., De Supent,, §§ 8, 9. ) Au Tyrol, on croit encore que 
celui qui trouve un trèfle à quatre feuilles pendant les feux de 
la Saint-Jean, peut opérer des enchantements. (I, V. Zingerie, 
Sur les superstitions du Tyrol, dans Zeitschrift fiir deutsche My- 
thologie, publié par J. W. Wolf, 1855, t. I, p. 236.) 

1 Voy., sur les restes de la fête de Maia dans le centre de la 
France, Pierquin de Gembloux, Notice histor, et archéolog. sur 
Bourges, p. 147 ; et sur la fête de la Maye, en Provence, Bouche, 
Histoire de Provence, t. II, p. 566; Noyon, Statistique du Var, 
p. 103. Cf. Monnier et Vingtrinier, Traditions populaires com^ 
parées, p. 503. Des usages analogues existaient en Angleterre à 
la fête du Hobby-day, plantation du mai. (Brand, o. c, t. I, 
p. 125 et suiv.) 



166 CHAPITRE VIK 

Enfin il n'est pas jusqu'à Tusage de clouer sur les 
portes la dépouille des animaux sauvages ^ et d*attribuer 
au renversement de la salière un effet funeste qui ne 
date des temps païens^. 

Le catholicisme s'appropria donc de gré ou de force 
une grande partie des idées et des cérémonies emprun- 
tées aux religions polythéistes qui Tavaient précédé» 
Tout ce qu'il repoussa energiquement comme trop 
décidément païen , comme contraire à ses dogmes, 
comme impur et impie, se réfugia dans la magie, la 
sorcellerie et Tastrologie. Les démons, qu'on n'adorait 
plus au pied des autels furent donc encore invoqués 
quand il s'agissait de découvrir l'avenir, d'opérer quel- 
que maléfice. Ces démons eux-mêmes , on leur attri- 
buait la figure que les anciens avaient prêtée à leurs 
divinités infernales, car l'Hadès et le Tartare des 
Grecs avaient fourni aux chrétiens les traits sous les- 
quels leur imagination se peignait le séjour de Satan, 

Déjà plusieurs Pères de l'Église s'étaient appuyés 
des récits des anciens pour établir la réalité de l'enfer. 
Clément d'Alexandrie cite les mythes racontés par 
Platon ^ ] Eusèbe en fait autant et reconnaît dans la 
description de l'Hadès donnée par le philosophe celle 



< Plin., HisL nat.f XXVIII, 44. On clouait un rostrum lupik 
la porte des maisons de campagne, comme un moyen de conjurer 
les maléfices. 

< Voy. à ce sujet J. Grimm, Deutsche Mythologie^ 2« édit., 
p. 1072. 

» Stromat., V, p. 375; t. II, p. 700, éd. Potter. Clément pré- 
tend retrouver dans le tableau tracé par Platon tous les détails 
de Tenfer des chrétiens. 



LA MAGIE ET L*ASTR0L0G1E AU MOYEN AGE. 167 

du séjour de la perdition \ Cependant les hommes 
sont avertis par les écrits des sages et les oracles de la 
poésie qu'il y a un fleuve de feu et un marais ardent 
préparé aux méchants pour un supplice éternel, écrit 
Micutius Félix ^, et le docteur chrétien ajoute : ces 
choses ont été sues et par les réponses des démons, et 
par celles des prophètes. 

Ces rapprochements entre THadès des Grecs, et le 
Schéoly la Géhenne des Juifs, étaient d'autant plus na- 
turels que les fables des poètes helléniques rappelaient 
beaucoup les traditions de l'Orient, et les Juifs avaient 
eux-mêmes pris à l'Egypte et à l'Assyrie ^ les traits sous 
lesquels ils se figuraient la vie future. Une fois Tassimi- 
lalion opérée, les néophytes appliquèrent au séjour des 
méchants les noms païens de Tartare et d'Enfer *. Les 
récits de l'antiquité passèrent alors forcément dans les 

1 Prxp. evang.f XI, p. oC9, éd. Viger. 

* Oclav, 4. 

^ On ne trouve chez les Israélites^ avant la captivité, que des 
idées vagues sur le Schéol. (Voy. Obry, De V Immortalité de tdme 
chez les Hébreux, Acad, du départ, de la Somme^\%Z% p. 479.) 
Les Juifs rapportèrent de la Chaldée, où les doctrines eschatologi- 
ques remontaient à une haute antiquité (M. Nicolas, o. c. p. 511) 
la doctrine de la métempsycose. (Joseph., Ant, Jud,, XVlil, 1, 
§ 3. Cf. F. Bœttcher, De Infeiis post mortem relmsque futuris^ 
t. 1. Dresde, 1846.) Les Juifs avaient aussi pris aux Égyptiens 
bon nombre de leurs idées sur Tautre vie : < Ëadem cura et de 
infernis persuasio, cœlestium contra, » écrit Tacite {Uist,, Y, 5). 

* Ce nom de Tartarus est appliqué à Tenfer par Abbou , dans 
son poëme sur le siège de Paris (cf. BoUand. , Act. I, Aug. , p. 270); 
par flonorius d'Aulun (^e Imagin. mundiy I, 37j, et se trouve jus- 
que dans les prières de TËgUse. (Voy . Gerbert., Monument, veter. 
liturg. Aleman., t. I, p. 313; Mabillon, De Liturg. gallican.^ 



168 CHAPITRE VU. 

légendes chrétiennes. La "^poésie sacrée demanda de 
même à celle des Grecs et des Romains les descriptions 
de l'Enfer *. On y replaça le Phlégéthon, le Cocyte et 
le Slyx*, la barque de Caron* et les monstres depuis 

p. 21 4, 299.) Les Grecs chrétiens adoptèrent de même le nom païen 
d'Hadès, kH(i, (Theophylact. Balgar.episcop. , In Luc. , 16, p. i61 .) 

^ Dans les épitaphes en vers, on remarque cliez les chrétiens 
remploi des images de Tenfer empruntées à Tantiquité païenne. 
Voy. notamment Tépitaphe de Sobon, évêque de Vienne an 
dixième siècle. (Mémoires de la Société archéologique du midi de 
la France, t. Il, p. 229.) 

' Honorius d'Autan [De Imagin, mundi, I, 37) n'oublie pas le 
Phlégéthon et le Styx dans sa description de Tenfer, puisée en 
grande partie chez les anciens. Raban Maur, dans une de ses 
hymnes, parle du GocyleeldesGharybdes qu'on trouve au Tartare» 
où Satan est enchaîné avec sa troupe rebelle {Oper., t. V^ p. 787). 
S. Chrysostome (Adv. Oppugnaior. vitœ monastic, 11, 10) re- 
pousse toutefois cette assimilation de l'enfer païen à l'enfer 
chrétien. On peut juger par le poème de Nicolas de Bray sur 
les faits et gestes de Louis VIII , et par un passage du Roman 
de la Rose (y. 19990, t. III, p. 248, éd. Méon) combien les 
descriptions que les anciens avaient données des enfers étaient 
devenues populaires en France, grâce au crédit qu'elles y ren- 
contraient. 

' Le souvenir de la barque de Garon se montre manifeste- 
inent dans la vision de l'ermite Jean au sujet du roi Dagobert, 
vision qui est représentée à l'abbaye de Saint-Denis sur son tom- 
beau, et que nous racontent les Grandes Chroniques de Sainl^De' 
nis (liv. I, c. XIX, t. I, p. 381 et suiv., éd. P. Paris}. La nef où les 
diables conduisent Tâme du roi n'est évidemment que la barque 
de Tinfernal nocher. Dante l'a transportée dans son Enfer, et 
Michel-Ange l'a peinte dans sa fresque du Jugement dernier. Elle 
se retrouve à Orviette dans le même sujet exécuté par le pinceau 
de Luca Signorelli , et 6gure au tombeau de Dalmacius à Sémur. 
( Laborde, Monum* de la France^ t. II, pi. 161.) 



LÀ MAGIE ET l'àSTROLOGIE AU MOYEN AGE. 169 

longtemps inventés par la peur^ Les représentations 
des enfers que les artistes anciens exécutaient sur les 
portiques^, sur les vases ^, sur les monuments funé* 
raires^, furent confondues par les chrétiens avec celles 
du séjour des anges rebelles. Elles impressionnaient 
vivement les imaginations auxquelles elles se retra- 
çaient ensuite dans des visions et des rêves regardés 
comme autant de révélations ^, et ces visions ne faisaient 

* Les chrétiens ont placé dans leur enfer le dragon de Proser- 
pine (Nonn., Dionys,, VI, 4, sq.), les centaures, les scyllas, les 
hydres, comme Virgile et Stace Tavaient fait pour le leur, et dont, 
au dire de Démosthène (Adv. Arislogit,, 1, p. 786), les peintres 
montraient dans THadès les méchants tourmentés. — Jadis, 
dans la procession des Folies de Dunkerque, Proserpine était figu- 
rée avec les diables (madame Clément, Histoire des (êtes du dé- 
partement du Nord, p. 75); à Reims, Cerbère était représenté 
près de Satan et de Lucifer. (Leberthais et Paris, Toiles peintes de 
la ville de Reims, 1. 1, p. 289.) 

' Telle était la peinture de l'Hadès, due à Polygnote, qui se 
voyait au Lesché de Delphes (Pausan., X, c.xxviii), et celles que 
Tempereur Adrien avait fait exécuter à Rome. (Spartian., Ha" 
drian, xxv.) 

' On peut voir de ces représentations sur le célèbre vase de 
Ganova (Annal, de Vlnstit. archéol. de Rome, 1837, t. iX, tav. 
d*agg. i), sur celui de la collection Pacileo, à Naples [Archœolo- 
gisch. Zeitung, 1844, n» ii, pi. 13), sur un autre de la collection 
Jatta {[bid., pi. 15). 

^ Ces scènes infernales se rencontrent sur les urnes et dans 
les peintures étrusques ; on y voit figurer une partie des mons- 
tres que Virgile et Stace placent aux enfers. Plante (Captiv., 
V, 4, 1 ) fait allusion à la fréquence de ces représentations en 
Italie : Vidi ergo multa sœpe picla, 

'^ Tels sont la vision d'Ëusèbe de Crémone, rapportée par 
S. Cyrille de Jérusalem (Oper., éd. Touttée, p. 375 et suiv.), 
celles de S. Eucher, évéque d*0rléans, de Bernold (Frodoard., 



170 CHAPITRE Vil. 

que fortifier la croyance à tout ce cortège d'horreurs et 
de tourments jugés indispensable pour épouvanter les 
méchants. Les bouches des volcans et les antres téné- 
breux qui étaient pour l'antiquité des portes de Tenfer * 
continuèrent naturellement d'être regardés comme 
donnant accès à Tinfernal séjour. Le Vésuve, l'Etna, 
THécIa^, étaient encore pris au moyen âge pour de 



Hist, Rhem.f\UfC»Z)f de sainte Cbrislioe.(.BollaDd.,.4c^,iiy2</., 
|j. 6ol.JVoy., pour Thisloire des visions du même ordre, Tij. 
Wright (5. Patrick^s Purgatory, p. i04 et suiv.). Certains au- 
teurs ont soutenu que Dieu envoyait de temps à autre ces visions 
infernales, pour inspirer aux hommes une crainte salutaire. Voy. 
Acbmet., Oneirocrit., 9, ap. Artemid., Oneirocr,^ éd. Rig. 

1 Cette opinion toute païenne (voy. mon Hist. des religions de 
la Grèce antique ^ 1. 11, p. 492) est adoptée par Tertuliien {De 
Pœnitent.t 12}et S. Grégoire leGrand {Moral., IV, 35). S. Pionius., 
selon Tacte de son martyre (Ruinart, Act, prim, martyr, sincer,, 
p. i42}, disait que les volcans et les sources sulfureuses sont 
des soupiraux de Tenfer. Voy. ce que rapporte Cédrénas ( Hist, 
comp.j p. 242) des flammes qui sortaient du mont Besbius, au 
temps de Vespasien , et que certains chrétiens savants déclare-» 
rent être envoyées par les diables. 

* Dans quelques légendes, le Vésuve est donné comme l'entrée 
de Tenfer. Pierre Damien rapporte que Pandolfe, prince de Ca- 
poue , subissait au fond de son cratère les supplices de la dam- 
nation, récit reproduit sur le compte d'autres personnages. (Cf. 
Radulph. Glaber., Chron,, II, 7.) Suivant une légende racontée 
par César d'Heislerbach {Miracul., XII , i3), Berthold , duc de 
Zaehringen, fut brûlé par les diables, après sa mort, dans le feu 
de FEtna, supplice infligé à plusieurs après lui. G. Peucer assure 
que Ton entend de temps en temps près de THécla les gémisse- 
ments des damnés. (Cf. Saxo-Grammaticus, éd. P. Er. MuUer, 
praef., p. i6, 17.) Rusca {De Infemo, I, 39, p. 93) s*appuie sur 
tous ces témoignages , pour faire des volcans des entrées de 



Là magie et l'astrologie au moyen AGE. 171 

véritables soupiraux de l'enfer. Certains théologiens 
prêtèrent foi à ces superstitions et les accréditèrent 
par leurs écrits ^ Le célèbre purgatoire de saint Pa- 
trice, en Irlande est de môme d'origine purement 
païenne -, c'est une métamorphose du vieil enfer drui- 
dique dont les moines ont faitl« purgatoire chrétien'. 
En Egypte, l'impressiop profonde si longtemps en- 
tretenue sur les imaginations par les nombreuses 
peintures de TAmenti * ne s'étaient pas non plus efia- 
cées. On continuait de croire aux divinités malfaisantes 
qui tourmentaient l'âme du mort et la forçaient à 
l'aveu de ses fautes* ^ on mêlait une foule de traditions 

Tenfer. Typhon, que les anciens plaçaiont sons l'Etna (Pindar., 
Pyth., V, 25), était deyenu le diable, et les forges de Vulcain 
celles où se fourbissaient les armes de la justice divine. 

* La preuve en est dans le curieux traité de Rusca sur Tenfer 
(De Inferno et Statu dxmomim ante mundi exïtium, libri K, Milan, 
1621 ,in-4<*). Ce théologien, dans la description qu'il en donne, s'au- 
torise à tout instant des témoignages de Virgile, d'Ovide, d'Apol- 
lonius de Rhodes et d'autres poètes. Le recueil des lieux communs 
des moines Maxime et Antoine, qui fut jadis très- répandu, 
et où se trouve confondu tout ce qui avait été dit des deux en- 
fers, a dû puissamment contribuer à perpétuer les croyances 
païennes. (Voy. Antonin. et Maxim., Sermones, I, 46, p. 252, 
éd. 1609.) • 

' Ce purgatoire était un véritable nécyomantéion , comme 
celui qui existait en Épire au temple de Jupiter Typhon , par le- 
quel Ton descendait aux enfers pour consulter les sorts. (Luc. 
Ampel., Miracul. mundi, 8.) Voy. Th. Wright, S. Patrick* s Pur^ 
gatory, London, 1844. 

' Les peintures de TAmenti ou enfer égyptien étaient placées 
sur les cercueils, dans les rituels funéraires qu'on y déposait; 
elles passaient ainsi sans cesse sous les yeux du peuple. 

^ Dans TAmenU, des génies armés de couteaux gardaient les 



172 CHAPITRE TU. 

tirées de la religion pharaonique à l'histoire des saints 
et des solitaires, histoire dont le démon est le principal 
acteur * . , 

vingt et une portes du palais d'Oslris, le roi des morts. (Leemans, 
Lettre sur les monuments égyptiens du musée de Leyde, p. 246.) 
Les supplices les plus variés et les plus affreux y étaient infligés 
aux méchants. (Cbampollion, Lettres sur l'Egypte, p. 233; Le- 
normanty Musée des monum. égyptiens , pi. 12, n° 8.) Plusieurs 
de ces génies de l'enfer furent naturellement assimilés par les 
chrétiens aux démons. Fidèles à ces antiques croyances, les Égyp- 
tiens après leur conversion, s'imaginèrent que dans Tenfer Tâme 
est interrogée par les démons sur sa conduite passée. Le tren- 
tième et le quarantième jour qui suit la mort, ils célébrèrent 
des messes pour les morts qu'ils supposaient encore errants, et 
qui devaient, selon eux, passer par quarante différentes sortes de 
démons, avant d'être admis à genoux au tribunal du Christ. 
(Vansleb, Histoire de VÉglise d' Alexandrie y ch. xxxvi et xL, 
p. 111, 140.) Cette opinion était visiblement empruntée à la 
croyance égyptienne que Tâme , avant d'arriver devant Osiris , 
qu'elle adorait à genoux, avait successivement à lutter contre des 
monstres ou génies infernaux (voy. E. de Rougé, Études sur le 
rituel funéraire des Égyptiens ^ Rev. archéologique y 1860, p. 79) 
et à redouter le châtiment des quarante-deux assesseurs d'Osiris 
qu'on voit peints ou sculptés sur les sarcophages, debout, la 
plume de la justice sur la tête et le glaive à la main. (Voy. E. de 
Rougé, Notice des momiments égyptiens du Louvre ^ 2« édit., 
p. 116.) L'usage de TÉglise copte rappelle l'opinion adoptée 
par certains rabbins, que, pendant douze mois, l'âme erre près 
des tombeaux, sans pouvoir entrer dans son invisible demeure. 
(Mischmat-Chayim, H, 22, p. 81 ; Tract. Berachoth, fol. 182.) 

^ Les révélations de S. Pacôme , dont de curieux fragments 
ont été traduits du copte par M. Ed. Dulaurier (Paris, 1835), 
nous présentent des restes nombreux des vieilles croyances de 
l'Egypte. Les anges y ont seulement pris la place et le rôle que 
les dieux jouent dans les mythes funéraires consignés dans les 
textes égyptiens (voy. p. 16, 1 7). Une autre composition apocryphe 



LA MAGIE ET l'aSTROLOGIE AU MOYEN AGE. 173 

La transmission des croyances relatives à Fenfer 
ne pouvait qu'avoir pour effet de perpétuer l'emploi 
des conjurations, des évocations démoniaques qui s'y 
rattachaient étroitement. Les astrologues, les devins, 
les sorciers, continuèrent dans l'ombre à pratiquer 
leur art , et le mystère dont ils s'environnaient de 
plus en plus ne fit qu'agir davantage sur les imagi- 
nations. 

Vainement l'Église leur disait qu'ils perdaient leur 
âme par ce commerce avec les démons ; vainement 
elle accompagnait ces avertissements de menaces ter- 
ribles que le législateur séculier sanctionnait par ses 
décrets : la superstition résistait à tout. La curiosité 
chez les uns, chez les autres le désir de se venger d'un 
rival ou d'un ennemi, sans être découvert ; chez un 
grand nombre, celui de s'enrichir , de prospérer sans 
travail et sans effort, d'assouvir ses convoitises : tout 
cela était plus fort que les défenses canoniques et les 
menaces de la loi. Une foule de témoignages prouvent 
que les pratiques magiques et divinatoires se sont 
continuées jusqu'à une époque où le polythéisme sem- 
blait avoir totalement disparu. L'entêtement pour des 
rites païens transformés en opérations magiques s'ob- 
servait surtout en Occident. 

dans le même idiome, la Vie de Joseph de Nazareth {thid.y p. â5), 
fait des décans égyptiens des démons, des monstres aux formes 
variées, qui s'efforcent d'emporter i*âme de Joseph. C'est mol 
pour mot le mythe antique ; on le retrouve dans une autre bio- 
graphie apocryphe du même personnage. (Voy. Thilo» Hisioria 
Josephi fahri lignarii, arabice, codex apocryph, Novi Teêtam.^ 
t. I, p. 1 et sq.) 



174 CHAPITRE VII. 

En Orieni, quoique les empereurs sévissent parfois 
avec Tancienne rigueur, cette pénalité terrible n'em- 
pêchait pas des malheureux de s'obstiner aux supers- 
titions magiques ^ Il n'est pas jusqu'aux pratiques 
de Taruspicine qui n'aient été remises aussi en usage 
par la crédulité populaire^. En 717, peu de temps 
après Tavénement au trône de Léon Tlsaurien, les 
habitants de Pergame, assiégés par les Sarrasins, 
ouvrirent le ventre d'une femme enceinte et se livrè- 
rent sur elle et sur son enfant à des actes dictés par la 
superstition la plus aveugle^. 

Un fait rapporté par Léon le Grammairieri ^ nous 
montre que la foi aux augures était encore générale en 
Grèce, sous le règne de Constantin Porphyrogénète. 
Les monstres continuèrent, durant tout le Bas-Em- 
pire^, d'être pris, de môme que dans l'ancienne Rome, 
pour des présages funestes qu'on ne pouvait écarter 
qu'en leur donnant la mort. Une anecdote rapportée à 

* Voy. Evagr., Hist, eccles,, lib. V,c. iii;Theophyl. Simocatt., 
lib. II, c. XI, XII ; Theophan., Chron., p. 213; Cedrenus, éd. 
Bekker, t. I, p. 594. 

^ Nicélas Choniates, qui vivait en 1206, dit que de son temps, 
eu Asie Mineure, on devinait Tavenir par Tinspection des os sépa- 
rés de la cbair. {Thesaur, orihod, fidei, lii). IV, c. XLii, append. 2.) 
L* usage de consulter la direction de la fumée d'encens existe en 
Géorgie. Voy. Brosset, Additions et éclaircissements à V histoire 
de Géorgie, notice sur les saints Pères syriens sousPharasman V, 
p. 128. 

* Nicephor., Breviar. histor., cap. IX, § 4, p. 3i. 

^ Léon. Grammat., Chronogr,, éd. Bekker, p. 513. 
» Theophyl. Simocall., lib. VI, c. i, § 5, c. 1 1 , § I ; Léon, 
Grammat., éd. Bekker, p. 326. 



LA MAGIE ET l' ASTROLOGIE AU MOYEN AGE. 175 

propos d'un de ces monstres par Théophylacte Simo- 
catta*, indique qu'en Egypte toute idée de la divini- 
sation du Nil n'était point encore totalement effacée. 
« Sous l'empereur Maurice, écrit cet historien ^, il pa- 
rut sur ce fleuve un monstre tout à fait étrange. Menas, 
gouverneur d'Egypte, s'était rendu dans le Delta, pour 
une affaire qui touchait aux devoirs de sa charge. 
Marchant un matin sur le bord du fleuve, il vit s e- 
lever au-dessus des eaux comme un homme d'une 
grandeur efl^rayante, qui avait un visage de géant, 
des veux affreux, des cheveux blonds entremêlés 
de blanc, un visage dont l'ampleur rappelait le visage 
énergique d'un athlète, des reins de rameur, une 
poitrine large , des épaules de héros, des bras ner- 
veux. Il ne se montrait que jusqu'à la ceinture*, le 
reste du corps étant caché dans l'eau, comme s'il eût 
la même pudeur que les personnes honnêtes, qui ne 
montrent jamais leurs organes génitaux. Le gouver- 
neur conjura le monstre, s'il était un démon, de s'éva- 
nouir, sans troubler et sans inquiéter personne ; et s'il 
était un ouvrage extraordinaire de la nature, de ne se 
retirer qu'après que la curiosité aurait été entièrement 
satisfaite. Quelques-uns assuraient que c'était le dieu 
du Nil, que les fables ont rendu si célèbre. » 

La dernière phrase de ce passage de Simocatta 
montre qu'à la fin du sixième siècle, des gens croyaient 
encore à l'existence d'un. dieu Nil, qu'on admettait, 
comme par le passé, qu'il apparaissait de temps en 



^ Theophyl. Simocalt., lib. VII, c. xvi. 
* Photius, Biblioth.f cod. 225, p. 242. 



176 CHAPITRE VII. 

temps sous la forme d^un monstre; Tun des derniers 
philosophes d'Athènes. Isidore de Gaza assurait même 
l'avoir vu de ses veux. 

On ne sacrifiait plus aux dieux, mais on consultait 
les entrailles des victimes et la direction de la fumée 
deTencens; on inscrivait les noms des déités païennes 
sur des talismans qui passaient pour les attirer. On ne 
croyait plus aux divinités de TOlympe, mais on conti- 
nuait de révérer celles des fontaines, des prairies et 
des bocages^. Hécate ou Diane n'avait pas cessé d'être 
regardée comme la divinité ou le démon dessorciers'; 
les cérémonies consacrées jadis dans son culte étaient 
devenues de simples enchantements^. C'était dans les 

* s. Augustin., De Civit. Dei, XXI, 6. 

* Voy. mes ouvrages intitulés : les Fées du moyen âge, p. i9, 
et les Forêts de la Gaule et de l'ancienne France, introd. (Paris, 
1857, in-40). Cf. D. Monnier et A. Vingtrinier, Traditions popu- 
laires comparées, p. 716 etsuiv.; Richard, Traditions populaires 
de V ancienne Lorraine, 2* édit., p. 139. 

3 Les sorciers croyaient chevaucher dans les airs en compa- 
gnie de Diane, que les écrivains ecclésiastiques qualiOaient de 
démon. (Burcbard, Décrétai., XIX, 5, X, 1, 29; S. Maxim. Taur., 
Serm,, XXXll, ap. Galland., BihL vet. Patr., t. IX, p. 401; 
Baluz., CapituL, II, p. 565. Cf. Lobeck, Aglaopham., t. U, 
p. 1091, el J. Grimm, Deutsche Mythologie, p. 260 et suiv.) 

^ C*est ainsi que le sacrifice du porc (xcipca^a'yia), que i*on 
offrait en l^honneur des Lares, le jour de la nouvelle lune (Horat., 
m, Od. xxiii, 2; Il Sot,, V, U), ou de la fête d'Hécate, fut re- 
gardé comme une opération magique, xoiçcit.ot.'tTiio^, (Procop., De 
Bell. Gothic, I, 9, p. 165) Les sacrifices de chiens faits à Hécate, 
la croyance que la déesse s'annonçait par Taboiement de ces 
animaux, expliquent pourquoi on s'imaginait au moyen âge que 
le diable prenait souvent la figure d'un chien noir. (BoUand., 



LA MAGIE ET L*ASTROLOGIE AU MOYEN AGE. 177 

carrefours que les anciens croyaient qu'elle faisait de 
préférence ses apparitions* et cette opinion fit ad- 
mettre au moyen âge que c'était à la croisée des che- 
mins qu'on courait surtout risque de rencontrer le 
malin esprit ^. Des lémurîes se perpétuaient dans les 
lieux où Ton supposait que revenaient des fantômes'. 
Les Sabasies avaient été l'origine des contes sur le 
sabbat, dans lequel l'imagination concentrait pour 
ainsi dire tous les souvenirs des rites païens *. Les évo- 

Act, Sanc(or,y vi sept., p. 724; xxiv maii , p. 436.) On disait 
notamment qu'il suivait sous cette forme le pape Gerbert ; le 
chien appelé Monsieur, qui accompagnait Cornélius Agrippa, 
passait pour être le diable. Déjà Porphyre, pour lequel Hécate 
est un mauvais démon, donne les chiens comme des symboles de 
méchants esprits. Voy. Euseb., Prœp. evang., IV, 23. 

^ La déesse recevait pour ce motif les surnoms de Tpic^ÎTt^ , 
Trivia, Cf. J. Grimm, Deutsche Mythologie, p. 902. 

^ Une foule de contes populaires prouvent cette croyance. 
G^était dans les carrefours et au croisement des chemins que Ton 
appelait le diable. Voy. notamment la légende du diable de Ne- 
derbrak^I, dans J. W. Wolff, Niederlandische Sagen, p. 55 1> 
n° 454.. 

^ Voy., sur des usages de la montagne Noire se rattachant aux 
lémuries, France littéraire, 1839, p. 357, article de M. du 
Ghesnel. Les anciens s^imaginaient que les magiciens pouvaient 
évoquer les lémures. (Horat., Il, Epist. ii, 208, 209.) 

^ Que le sabbat dérive des Sabasies, qui étaient devenues des 
cérémonies licencieuses où l'on adorait Bacchus Sabasius, auquel 
le bouc était consacré, c'est ce qui résulte d'un passage du livre 
intitulé : Josephi Mypomnesticum , c. cxliv, cxlv, ap. Fabric, 
Cad,, pseudep. Veter, Testam,, t. II. Le diable, dans ces cérémo- 
nies^ se montrait à ses suppôts sous la figure d*un bouc. Voy. Vit, 
S. Radegundx, BoIIand., Act. Sanctor., xiii august., p. 81. Cf., 
sur Torigine.des sabasies, mon Histoire des religions de la Grèce 

12 



178 CHAPITRE VII. 

cations faites au nom du diable, auquel les noms d'une 
foule de dieux païens avaient été transportés, s'accom- 
plissaient suivant le môme formulaire que les théur- 
gistes et les mages avaient autrefois adopté ^ Elnfin des 
sorciers continuaient de faire métier d'évoquer les tem- 
pêtes et de produire à leur gré la pluie ^. Des devins et 
des pythonisses trouvaient encore de crédules prati- 
ques qui les interrogeaient , tout en sachant que 
rÉglise condamnait leur coupable curiosité ^. 

On a souvent cité Ténumération qui fut faite de 
ces pratiques, sous le titre à'indicultts superstitionum . 
et paganiarum^ au concile tenu, dans le huitième 
siècle, à Leptines, dans le Hainaut. Ce curieux mo- 
nument nous montre que tout le paganisme subsistait 
bien en réalité sous le nom de magie et de sorcel- 
lerie. Ceux qui s'y adonnaient se rendaient dans des 
maisons retirées (ca«wte), dans des endroits jadis con- 
sacrés {fana)'^ ils y faisaient des sacrifices à Ju- 



anlique^ t. lU, p. 103 et suiv.; et sur le sabbat, Scribonios» De 
Sagarum Natura et Potestate^ Masburgi, 1588. 

1 Voy. a ce sajet J. Graham Dal^feU, The darker Superstitions 
of Scotland, p. 526 et suiv. 

~ Ces sorciers étaient appelés tempestarii. (S. Agobard., De 
Grandine et TonitrUy V, 1, 12, ap. Biblioth. veter. Pair,, t. XIV, 
p. 270; Capitulai'. Karoli Magni, 1, 64, éd. Baluze, t. 1, col. 
1143.) Ils étaient en grand crédit' chez les Goths {Lex Visi- 
goth, VI, 3) et existaient encore au seizième siècle. Voy. Spren- 
ger, Maliens maleficarum ^ XI, 9, 2, p. 431, et J. Grimni, 
Deutsche Mythologie, 2® édit., p. 1041 et suiv. 

3 Voy. ce que Grégoire de Tours rapporte d'une pythonissé qui 
exerçait exactement Tindustrle de nos modernes somnambules. 
{Hist. eccl, Fi'ancot\f V, 14.) 



LA MAGIE ET l'aSTKOLOGIE AU MOYEN AGE. 179 

piter, à Mercure ou à quelque autre dieu ; ils pre- 
naient les augures', tiraient les sorts, évoquaient les 
âmes, façonnaient avec des linges ou de la farine de 
petites idoles qu'ils promenaient ensuite dans la cam- 
pagne, absolument comme Sulpice Sévère nous dit 
que le faisaient les gens des campagnes à l'arrivée de 
saint Martin dans les Gaules ^ Le pape Grégoire III 
porta les mêmes défenses; il interdit les sacrifices 
aux fontaines et aux arbres , la divination, Temploi 
des maléfices les rites magiques, en l'honneur de Ju- 
piter, de Bélus et de Janus, secundum paganam consue» 
tudinem; il gradue les peines et les pénitences selon la 
gravité de ces pratiques coupables , et anathématise 
ceux qui recourent à ces procédés réputés diaboliques 
et qui adorent de la sorte les démons ^. Enfin les Capi- 
tulaires deCharlemagne et de ses successeurs armaient 

le bras séculier contre tous ces restes d'idolâtrie ^. 

« 

^ Les Francs, même après leur conversion au christianUme , 
continuaient de prendre les auspices. (Gregor. Turon., Hiit* 
ecde»., V1I,29.) 

* Sulpic. Sever., De Vit, B, Martini , c. ix. En Allemagne, 
l'usage de promener le vaisseau (navigium) d*Isis se conservait 
encore à Aix-la-Gbapelle en 1155. (Rudolph., Chronic. abbaliœ 
S. TrudoniSj 11, ap. Achery. Spicilegium , t. Il, p. 705. Cf. 
Lersch, Isis, dans les Jahrhûcher des Fereins von Alterthum- 
freunden in Rheinlande^ t. IX, p. 115; J. Grimm, Deutsche 
Mythologie, p. ^15.) La fête du Ghamp-Golot, dans les Vosges, 
où on lance un petit vaisseau, paraît aussi remonter à celle 
d*lsis. 

s Conct/.,éd. Labbe, t. VI, col. 1476, 1482. 

* Voy. ranalyse qui en est donnée par M. le comte A. Beugnot, 
Histoire de la destruction du paganisme en Occident ^ t. II, p. 552 
et suiv. 



180 CHAPITRE VII. 

A peu près à la même époque oh cela se passait dans 
notre patrie, de semblables superstitions se mainte- 
naient en Ecosse, ainsi que nous Tapprend Tabbé 
Cuméanus le Sage , dans son traité Dé Mensura pcsni- 
tentiarum^. Quatre siècles plus tard , Burchard de 
Worms ^, recueillant les défenses portées contre les 
pratiques païennes par les conciles et les souverains 
pontifes, dressa une liste non moins complète que 
Vlndiculus^ où reparaît toute la science magique 
de Tantiquité. En la parcourant, et croirait lire la 
description que Théocrite et Horace nous don- 
nent des opérations d'une magicienne. On y trouve 
mentionnés Tastrologie, les sortilèges, les présages, 
Tofifrande faite aux Parques, les rites observés dans 
les oracles. Il y est plusieurs fois question, sous le nom 
de carmina diabolica^ de prières adressées aux dieux, 
expression qu'on doit traduire par charmes diaboli- 
ques; car ces vers, ces hymnes {carmina)^ n'étstient 
plus, pour ceux qui les répétaient , les élans religieux 
de la poésie, c'étaient de simples formules magiques. 
Burchard est si frappé du caractère antique de toutes 
ces superstitions, qu'il s'écrie : A recta fide deviat^ et 
in errore paganorum revolvitur. 

Les empereurs chrétiens avaient été impitoyables 
envers les magiciens. Plus tard, les mœurs s' étant 
adoucies ou la crainte qu'inspiraient les maléfices 

* Ap. La Bigne, Maxim, veter. Patrum Collect,, t. XII, p. 46 ; 
Cuméanus Scoto-Hibernus , cognomine Sapiens , auteur du sep- 
tième siècle 

< Voy. le passage de Burchard cilé par J. Grimm, Deutsche 
Mythologie, \" édit., p. 23. 



LA MAGIE ET L ASTROLOGIE AU MOYEN AGE. 181 

s'étant atténuée, on se relâcha de cette extrême sévé- 
rité ; on se contenta de lancer l'anathème contre les 
païens endurcis, ou de leur imposer des années de pé- 
nitence, de les mettre, pendant un certain temps, au 
pain et à Teau. 

Qu'on ne croie pas, du reste, que ces superstitions 
n'existassent que chez de grossiers paysans, chez des 
serfs, ou des vilains qui croupissaient dans une incu- 
rable ignorance ; elles régnaient aussi chez les hautes 
classes et parfois jusque dans le clergé. Grégoire III, 
dans son édit, s'adresse aux clercs comme aux laïcs, 
et Guméanus, dans le traité déjà cité, élève les peines 
selon que les coupables de magie sont des laïcs, des 
sous- diacres, des diacres ou des prêtres. L'emploi 
des sortilèges et de la divination se rattachait d'ail- 
leurs à tout un ensemble de croyances' dont déposent 
les chroniqueurs et les historiens, à commencer par 
Grégoire de Tours. Les comètes *, les éclipses ^, étaient 
encore au moyen âge, comme dans l'antiquité, tenues 
presque par tout le monde pour des présages de cala- 

* Voy. Plin., Hist. nat., II, 19. Cf. Theodot., ExcerpL, 70, 
ap. Clem. Alex., Oper,, éd. Potter, t. Il, p. 986; TertuUian., 
Ad Scapul. de persécuta, § 3. « Cometse sunt stellae flammis 
crinit», repente nascentes, regni mutaliones, aut pestilentiam, 
aut bella, vel yentos sestusve portendentps.» (Bed. Venerab., De 
Natur, rerum, c. xxiv.) Voyez ce que disent dans sa Chro- 
nique Raoul Glaber (III, 3) et TAstronome dans sa P^ie de Louis 
le Débonnaire, Cette croyance à la nature prophétique des co- 
mètes existait déjà chez les Juifs (Joseph., De BelL Jadaic, 
Vï. V, 3).' 

' TertuUien {Ad ScapuL, 3) donne les éclipses comme des 
présages sinistres. 



182 CHAPITRK VU. 

mités ou de grandes révolutions, opinion qui fut aussi 
celle de plusieurs Pères de l'Église. On prenait les 
météores pour des signes de la colère divine ^ On 
s'imaginait apercevoir dans Tair les armées célestes, 
les voir venir prêter aux hommes un appui mira- 
culeux^. On continuait de tenir les ouragans et les 
tempêtes pour Touvrage des esprits mauvais dont la 
rage se déchaînait contre la terre. Saint Thomas 
d'Âquin, le grand théologien du treizième siècle, ac- 
cepte cette opinion, tout comme il admet la réalité 
des sortilèges. La croyance aux revenants, c'est-à-dire 
à la possibilité pour les âmes de sortir de leur séjour 
invisible , et de se montrer autour des tombeaux et 
dans les lieux'inhabités, était aussi générale. Ce legs 
de l'antiquité païenne ^ était accepté par les hommes 
les plus éclairés, tout en contradiction que cela fût 
avec le dogme chrétien. Évode, dans sa lettre à saint 
Augustin ^, assure qu'on a vu des morts aller et venir 

1 On voit par S. Maxime de Turin (UornU., p. 705, c. éd. 1618) 
que les chrétiens admettaient de son temps quMi était néces- 
saire de faire du bruit pendant les éclipses, pour empêcher les 
magiciens de nuire à Tastre , superstition toute païenne. (Cf. T. 
Liv., XXXVl, '5 ; Juvenal., Sat. VI, 443 ; Tacit., Annal., I, 24. ) 

* Voy. notamment ce qui est dit au livre V des Grandes Chro^ 
niques de St-Denis; ce que rapportent les chroniqueurs Rigord 
pour l'année 1191, et Frodoard (années 933, 934). Cf., pour la 
même croyance dans Tantiquité, Plin., Hist, nat., II, xlix; II 
Machab., V, 2. 

' Voy., sur cette croyance presque générale chez les anciens, 
Sueton., Calig., 39 ; Sallust., De Dits et Mundo, c. xix ; Macrob., 
In Somn. Scip., I, ix; Propert., IV, Eleg. VU. 

^ Ap. S. Augustin., Episl. LVIII; ap. Oper,, t. IV, p. 449. 



La magie et l'astrologie au moyen AGE. 183 

dans les maisons et se réunir dans les égUses pour y 
prier. Certains Pères de TÉglise n'avaient pas repoussé 
cette superstition, et Origène notamment paraît l'ac- 
cepter K Je pourrais rapprocher les récits de bien des 
auteurs païens et chrétiens y à propos des revenants, 
pour montrer l'étroite filiation des idées 5 je me bor- 
nerai à un seul exemple. On rapporte, dans la légende 
de saint Germain d'Âuxerre, que le pieux évéque pé- 
nétra un jour dans une masure en ruine où la rumeur 
publique disait qu'il revenait un spectre. Saint Ger- 
main ne s'était point laissé effrayer par ces bruits ^ 
mais à peine fut-il entré que le fantôme se présenta 
devant lui, « Au nom de Jésus-Christ, qui es-tu ? lui 
cria Saint-Germain. — Je suis, répondit le revenant, 
1 ame d'un mort qui n'a pas reçu de sépulture. » 
Et, sur la demande du prélat qu'il lui en donnât la 
preuve, le spectre le conduisit près d'un amas de dé- 
combres sous lesquels gisaient des ossements. Saint 
Germain se hâta de les faire rendre à la terre, et le 
spectre ne reparut plus ^. 

En lisant cette anecdote, ne croirait-on pas avoir sous 
les yeux une variante de l'histoire du philosophe Athé- 

* Àdv. Cels. ,yi\, c. IV, p. 697, éd. Delarae. Cf. S. Augustin., 
De Cura gerend, pro mortuis, 10, ap. Oper,^ I, 6, coL 523, et 
ce que dit J. G. Mayer, Uistoria Diaboli, p. 559. 

' BoUand.^ Àct, Sanctor., xxxi jul., p. 211. Rapprochez cette 
légende de ce qui est raconté du spectre que S. Élie Spéléote et 
S. Arsène chassèrent d'une tour en ruine (Bolland., Act. Sanc- 
tor.y XI sept.i p. 856). 11 faut consulter à ce sujet la dissertation 
ntitulée : Le Retour des morts, ou traité pieux qui prouve par 
plusieurs histoires authentiques que les âmes des trépassés re- 
viennent quelquefois par la permission de Dieu^ sur Vimprimé à 



18i CHAPITRE Vil. 

nodore, rapportée par Pline le Jeune S ou une aventure 
que Lucien consigne dans son Amateur de fables^ 
pour nous amuser ? 

Tous les contes débités au moyen âge sur les hans 
ou revenants avaient été apportés de la Grèce, de 
r Italie ou des contrées germaniques. Les verw'ôlfe 
des Allemands^, les loups-garous de notre pays, dont 
le nom n'est qu'une altération du nom germanique', 
les lubins des Normands*, les vampires^ ou vou- 
kodlaks des pays slaves^, fournissaient matière à mille 
légendes -, elles étaient d'autant plus facilement accep- 
tées que les prestiges attribués aux démons permet- 
taient de croire que les magiciens peuvent, par l'aide 
du diable, revêtir toutes les fermes en vue d'abuser les 
hommes; et sur ces superstitions venaient se greffer 

Tolose en 1694, à la suite du Recueil de dissertations anciennes 
et nouvelles sur les apparitions , les visions et les songes , par 
l'abbé LeDglet-Dufresnoy, t. 11 (175â). 

1 Epistol. Vil, 37. 

* Voy. R. Leubuscher, Ueber die Wehrwœlfe und Thierver^ 
wandlungen im Mitlelalter (Berlin, 1840). 

3 Voy. F. Bourquelot, Recherches sur la lycanthropie, dans les 
Mémoires de la Société des antiquaires de France, nouv. série, 
t. IX, p. 192 et suiv. Cf. J. Grimm, Deutsche Mythologie, 2^ éd., 
p. 1048. Nydaull, De la Lycanthropie, Paris, 1599, in-8. 

^ Pluquet, Contes populaires de l'arrondissement de Bayeux , 
2« édit.,p. 14, 15. 

' Voy. D. Calmet, Dissertation sur les apparitions et les reve- 
nants et vampires de Bohême, de Moravie et de Silésie, Paris, 
1751, 2 vol. in-12. 

^ Ou , en tchèque , wlkodlak. Ce sont les Broucolacas des 
Grecs. Voy. Pouqueville, Voyage de la Grèce, 2« édit., t. V, 
p. 555. 



LA MAGIE ET L ASTROLOGIE AU MOYEN AGE. 185 

toutes les fables dont les animaux ont été Tobjet aux 
temps d'ignorance*. 

On verra d'ailleurs, dans la seconde partie de cet 
ouvrage, que des hallucinations et des maladies men- 
tales contribuaient à accréditer ces contes, et même 
en étaient souvent le point de départ. Les histoires 
de revenants se sont transmises jusqu'à nos jours. 

L'idée que la magie est une œuvre diabolique fut si 
générale que les sorciers avaient fini par voir eux- 
mêmes les démons dans les dieux évoqués par leurs 
enchantements; mais ils n'en demeuraient pas pour 
cela moins confiants en leur protection-, ils s'enga- 
geaient à eux par des pactes^, et s'imaginaient aller 
en leur compagnie au sabbat. En cela encore, ils ne 
s'écartaient pas tout à fait de la donnée antique, 
car les Romains croyaient aussi que l'emploi des ta- 
lismans, des charmes, vouait ceux contre lesquels ils 
étaient employés aux puissances infernales. Maleficia 
guis crediiur animas numinibiLs infemis sacrariy écrit 
Tacite'. 

^ Voy. J. G. Th. Grasse, Beitrage zur Literatur und Sage des 
Mittelalters, part. III. 

* La croyance aux pactes avec le diable se répandit sartout 
au quinzième et au seizième siècle, mais elle était déjà accré- 
ditée au douzième et au treizième. Voy. Soldan, Geschïchie der 
Hexcnprcesse, p. 143. Le sorcier vendait au malin esprit son 
âme pour de l'argent , idée répondant à l'expression grecque 
TTiv ^\jxk* àvraXXaça; toû y^^ua'.cu [Pollux, Onom, III, 112). Satan 
marquait ses enfants , comme Dieu marquait les siens par le 
baptême. Voy. J. G. Dalyell, The Darker Superst, of Scotland , 
p. 576. Soldan, p. âOl. 

> Annal, f II, lxu* 



186 CHAPITRE VII. 

Voilà comment se forma une magie nouvelle, magie 
purement diabolique, où les dieux du paganisme 
étaient remplacés par ce que nous appelons aujour- 
d'hui les démons. L'enchanteur, loin de se croire un 
homme inspiré et divin, consentait, pourvu qu'il re- 
cueillit toujours le bénéfice de ses pratiques magiques, 
à n'être plus que le jouet de Satan. 

Ainsi, peu à peii, les antiques divinités de l'Orient et 
de la Grèce furent, en réalité, réduites à la condition 
de génies déchus et malfaisants , d'esprits surnaturels 
encore, maisd*un ordre inférieur, et dont la puissance 
était limitée aux maléfices et aux enchantements. Ces 
dieux, qui se montraient jadis à leurs dévots adorateurs 
sous les traits d'un génie protecteur, ne s'offraient 
plus aux sorciers du moyen âge que sous la figure de 
démons ^ Sulpice-Sévère , dans la Vie de saint Mar- 
tin, en parlant des apparitions qui leurraient nos 
crédules ancêtres alors païens, nous dit que le 
diable se faisait voir à eux, parfois sous les traits de 
Jupiter, souvent sous ceux de Mercure, plus fréquem- 
ment sous ceux de Minerve et de Vénus ^. Aux yeux 
de l'historien ecclésiastique, ces divinités jadis si 
révérées, et dans les attributs desquelles on aperçoit le 

' Le diable, cet immortel vaincu da christianisme, résume 
dans sa large individualité toutes les traditions impures que le 
moyen âge a trouvées éparses dans la cendre du monde ancien. 
G*est le représentant bizarre des vieilles religions évanouies de- 
vant les clartés de la bonne nouvelle (Ânt. de Latour, Luther y 
étude historique, p 129). 

' Nam interdum in Jovis personam , plerumque Mercurii , 
persaepe etiam se Veneris ac Minervae transfiguratum vultibus 
offerebat. De Vit. B. Martini , c. xxiv. 



, LA MAGIE ET l/ ASTROLOGIE AU MOYEN AGE. 187 

reflet effacé du vrai Dieu, ne sont plus que des appa* 
renées démoniaques. 

On peut donc le dire hardiment, l'Europe était à 
moitié païenne au moyen âge ; toutes les vieilles su- 
perstitions avaient pris un déguisement nouveau^ mais 
leurs traits n'avaient pas changé. Les religions de la 
Gaule, de la Germanie , de la Grande-Bretagne , des 
pays Scandinaves et slaves , la mythologie de la Grèce 
et de Rome, vivaient d'ailleurs dans une foule de lé- 
gendes populaires que l'érudition recueille aujour- 
d'hui avec curiosité. Ces légendes, nombreuses surtout 
dans les contrées germaniques, quoique pénétrées 
d'idées chrétiennes, sont presque toutes birodées sur 
un fond païen. En Grèce, on rattache aux Pagania 
le souvenir des rites polythéistes ; on appelle ainsi des 
monstres à tête d'âne et à queue de singe que Ton 
représentait comme adorant la lune dans les carre- 
fours, se nourrissant de reptiles, et dans lesquels quel- 
ques-uns croyaient voir des juifs cherchant le Messie ^ 

Les paysans de la Morée, de l'Épire et de la Thes- 
salie admettent encore l'existence des Esprits des fon- 
taines, des Naïades, des Dryades et des Néréides ^. En 
Crète, les pécheurs prétendent avoir vu quelquefois 
sur le rivage ces champêtres divinités ^. La foi aux 
Motpat ou Mires (les Fata latines) est générale chez les 

' LeoD. Allât. De Quorumd. Grxcor, Opinât, , c. xi; Joban. 
iejunat., In PœnitentiaL, p. 88; Aomocanon , éd. Cotelier, 
n°« 291, 297, 417. 

* LeOD. Allât., c. xx, sq., ap., ejusdem, De Templis GrcB" 
corum recentiorib., p. J62, sq. (Colon. Agripp., 1645). 

> Robert Pashley, Travels in Crete^ t. 11, p. 215, sq. 



188 CHAPITRE VII. 

Hellènes ; on les invoque et on les conjure, à la nais- 
sance des enfants et à Tunion des époux ^ Dans leurs 
chansons^, les Klephtes redisent mille fables dont l'ori- 
gine est toute païenne. En Yalachie, dans la contrée 
qui occupe remplacement de la Mœsie et de la Dacie 
Trajane, Diane n'a pas cessé d'être une déesse, et les 
fêtes jadis célébrées en son honneur ne sont point ou- 
bliées ^ 

En France, les fées, les Faia ou Fatales de l'anti- 
quité^, confondues avec les druidesses, dont le sou- 
venir ne s'était pas totalement effacé, les génies ou 
Lares familiers, devenus des luitons ou lutins, des 
follets, des esprits servants ^, les anciens druides et les 
bardes transformés en enchanteurs^, remplissent les 

• 

' Pouqueviile, Voyage de la Grèce ^ 2» édit., t. VI, p. H8, sq. 

3 Voy. Fauriel, Chants populaires de la Grèce moderne (Paris, 
1824). 

3 A. et Alb. Schott, Walaschiche Sagen, p. 296 (Stuttgart, 
1845, in-8«). 

^ Gensorin., De Die^Nalalif c. vin. 

^ Voy. mon ouvrage intitulé : les Fées du moyen âge, recher- 
ches pour servir à la connaissance de la mythologie gauloise, 
Paris, 1843. 

* C'est ce qui est arrivé notamment pour le barde Merddin ou 
Merlin, si célèbre par ses prophéties (voy. Th. Stephens , rAc? 
Literature of Ihe Kymry, p. âlO et suiv.), et qui occupe une si 
grande place dans nos romans de chevalerie. La légende lui a 
donné un démon pour père , comme nous l'apprennent Giraud 
de Gambrie (Itinerar, Cambriœ) et un passage de la Chronique de 
Nuremberg, imprimée en 1493, fol. cxxxviii. Cf. de la Ville- 
marqué, Contes populaires des anciens Bretons, 2« édit., t. 1, 
p. 43 et suiv.; Galfridi de Monemuta, Vita Merlini^éàlL F. Mi- 
chel et Th. WrighU Paris, 1837. 



' / 



LA MAGIE ET l'aSTROLOGIE AU MOYEN AGE. 189 

romans de chevalerie et les fabliaux ^ . En Angleterre, 
les Dusii^ ces génies noctur-nes des anciens Celtes, ont 
légué leur nom au diable (Deuce) ^, ce qui est arrivé 
aussi pour les Nikr^ Nick^ Mx^ esprits des eaux dont 
les légendes ont cours chez tous les peuples du nord 
de l'Europe ^•, le mot composé Old Nick est devenu le 
sobriquet du tentateur. 

En Ecosse et en Irlande, ce sont les Elfs^ X^sBrow- 
niesy les Cluricaunes^ et bien d'autres génies, héritiers 
des anciens dieux celtes, qui, dans les traditions popu- 
laires^, paraissent sur le premier plan. En Allemagne 
et dans les pays Scandinaves, la troupe de ces divinités 
déchues, réduites au rang de génies malins, de nains, 
d'esprits familiers est innombrable. Ce sont les Trolls^ 
ou Troldsj les Kobolds^ les Elbes ou Aubes^ les On- 
dinSj les Gnomes; leurs espiègleries et leurs malheurs 

La verveine, qui jouait un si grand rôle dans les rites du 
druidisme (Plin., Hist. nat.y XXV, ix), est devenue chez les des- 
cendants des anciens Bretons la plante des enchanteurs (lly- 
siaur*s hudol), Vaversion du diable {cas gan gythraul), 

1 Les épopées du moyen âge, les romans de chevalerie sont 
remplis d*histoires d'enchantements et de magiciens , emprunt 
tées pour la plupart aux traditions celtiques antérieures au 
christianisme. Voy. la Villemarqué , Contes populaires des an-- 
ciens Bretons, 2® édit., t. I, p. 197 et suiv., et F. Von Dobeneck, 
Des deutschen Mittelalters Volksglauben , her. von Jean Paul , 
p. 176 et suiv. 

* S. Augustin., De Civil. Dei^ XV, c. xxiii. Cf. A. Maury, les 
Fées du moyen âge^ p. 89. 

^ Brand , Observations on popular Antiquities, publish. by 
Kllis, t. II, p. 297. Cf. J. Grimm, Deutsche Mythologie, 2^ édit., 
p. .456 et suiv. 

* Voy. Brand, o, c, t. 11, p. 279 et suiv. 



190 CHAPITRE VII. 

défrayent une foule de contes qui ont été recueillis par 
les frères Grimm et par divers amateurs des traditions 
populaires ^ Les Nornes ou Parques du Nord sont 
devenues des sorcières, et nombre de divinités locales 
ont été métamorphosées en diables, en revenants^ ^ le 
nom même ' de diverses divinités persiste encore sous 
des formes altérées dans des usages ou des légendes 
locales. 

Ainsi, à côté des êtres dont le culte a été consacré 
par les enseignements du christianisme, toute une 
mythologie de second ordre, comme les Dit minores 
geniium des anciens, continuait de subsister dans les 
récits populaires et les traditions locales. Ces divinités 
n'étaient pas, au reste, toujours confondues avec les 
démons *, on en faisait parfois des êtres intermédiaires 

^ Il a paru depuis vingt ans en Allemagne une foule de ces 
Sagen et de ces Mœhrchen, On a recueilli ceux du Holstein , du 
Harz, de la Thuringe, de la Souabe, de la Lusace, de la Pomé- 
ranie, de la Prusse, des contrées allemaniques, du Neckar, de la 
Suède, de la Norvège, des Pays-Bas, de la Hongrie, de la Servie, 
de la Valachie, etc. 

' Voy. la savante mythologie allemande [Deutsche Mythologie) 
de M. J. Grimm (2« et S* édit.), etF.-L.-F. von Dobeneck {Der 
Deutschen Mittclalfers Volksglauben), her. von Jean Paul (Berlin, 
1815, in-12) ; F. Panzer, Beitrag zur deutschen Mythologie (Mu- 
nich, 1848). Le sabbat que tenaient en France les sorcières, hé- 
ritières des derniers adorateurs d^Hécate, fut regardé en certaines 
parties de TÂllemague comme rassemblée des Elfs. Voy. E. Will- 
komm, Sagen und Mœhrchen aus der Oberlausitz, t. 1, p. 163, 
le Sabbat des Elfs au Sonnenberg, 

^ Voy. comme exemple Tintéressant travail de M. F. Wœste, 
Sur les traces d'anciennes divinités subsistant dans le comté, de 
Mark [Zeitschrift filr deutsche Mythologie, t. I, p. 384 et sniv.). 



LA MAGIE ET l' ASTROLOGIE AU MOYEN AGE. 191 

entre rhomme et les anges, des espèces de demi -dieux, 
de nymphes qui vivaient, souffraient comme nous, 
mais avaient une existence plus longue que la nôtre 
et possédaient des facultés surnaturelles. Tel était le 
sort qu'avaient jadis éprouvé en Grèce les divinités de 
TArcadie, de la Lydie, de la Carie, de la Crète; après 
que la mythologie hellénique et que le culte des grands 
dieux eut prévalu, elles furent réduites à la condition 
de simples héros, de nymphes et de génies. 

L'Église tenta de nouveaux efforts pour effacer ces 
derniers vestiges du paganisme. En 1389,raSorbonne 
s'émut de l'attachement que l'on montrait pour toutes 
ces chimères, et renouvela contre elles les défenses et 
les anathèmes. Le célèbre Gerson nous a conservé ses 
décisions dans un traité contre Tastrologie ^ Les pra- 
tiques de sorcellerie et de divination qu'il a relatées 
reproduisent l'ensemble des superstitions déjà con- 
damnées par rÉglise, quatre ou cinq siècles aupa- 
ravant. 

Dante plaça dans un des cercles de son Enfer les 
astrologues et les devins. Et, au sentiment de compas- 
sion qui s'emparait de lui en face de ces curiosités 
coupables punies par un étrange renversement du 
corps humain, le poète fait dire à son guide: 

Ghi è piu scellerato di colai 
Gh'al giadicio divin passion porta. 

G. XX, 29, 30. 



} Tractatus an lictat chrisiiano initia rerum observare ex cce- 
lesdum siderum ra^^icclu. (Ap. J. Gerson., Oper,^ 1. 1, coL 22, sq.) 



192 CH. VII. — LA MAGIE ET l'aSTIIOL. AU MOYEN AGE. 

Ces défenses et ces menaces ne furent qu'à moitié 
efficaces, et nous verrons plus loin que le retour 
vers rétude de l'antiquité ramena des esprits même 
éclairés à des croyances qu'on aurait pu croire, en Oc- 
cident, définitivement effacées de la conscience hu- 
maine. 

L'Eglise cherchait d'ailleurs la magie partout. Dès 
que des esprits indépendants se faisaient à eux-mêmes 
leur foi religieuse, ils se voyaient accusés de pacte 
avec le démon. C'est ce qui arriva pour les Albigeois, 
les Vaudois, les Cathares, les Templiers, dont les con- 
ciliabules, les assemblées étaient assimilés au sabbat*. 
La science, l'art, d'un autre côté, étaient soupçonnés 
de magie. Virgile fut transformé en enchanteur^ et 
le pape Gerbert même ne put échapper à de pareilles 
accusations^. Aussi' un catholique fanatique du sei- 
zième siècle, Thomas Stapleton, s'écriait-il : Crescit 
cum magia hceresis, cum hceresi magia*, 

1 Voy. Soléoin, GeschichtederHexenproc€sse,p, 132, 142. 

* Voy. J. G. Th. Graesse, Beitrœge zur LUeratur und Sage des 
Mittelalters, part. m. Th. Wright, Narratives of sorcery and 
magiCf 2« édit., t. I, p. 99 et suiv. 

* Vincent. Bellovac, Specul, histor, XXIV, xcviii. Vincent de 
Beauvais, dont le livre résume la science de son temps , ajoute 
une confiance absolue à Tinfernale puissance de la magie. 

* Voy. Soldan, ce. p, 304, 



CHAPITRE VIII 



LA MAGIE ORIENTALE. 



Le fait qui se passait dans le monde chrétien pen- 
dant le moyen âge se reproduisait presque avec les 
mêmes caractères en Asie et dans tous les pays mu- 
sulmans. L'héritage des anciennes religions était ac- 
cepté par les nouvelles, et devenait la base d'une magie 
et d'une astrologie découlant de cette source antique 
à laquelle nous sommes remonté dans les précédents 
chapitres. 

Les juifs, une fois qu'ils eurent abandonné la loi 
mosaïque pour suivre les prescriptions multipliées et 
puériles de la Mischna^ tombèrent dans un monde de 
superstitions qui laissa rentrer librement les pratiques 
païennes. La doctrine des anges et des démons reçut 
des rabbins de nouveaux développements, et ces es- 
prits inférieurs finirent par constituer un vaste pan- 
théon démonologique qui encombra le culte d'une 
foule d'observances ridicules et la tradition d'un nom- 
bre incroyable de légendes fantastiques ^ Les dé- 
mons ne furent en réalité, comme les anges, que des 
personnifications des agents de la nature. Chaque 
partie de l'univers fut mise sous le gouvernement d'un 

' Voy. Wilh. Wiener, Sippurim, eine Sammlung jûdischer 
Volkssagen, Mythcn, Legenden^ u. s. /. Prague, 1848. 

13 



194 CHAPITRE VIII. 

esprit céleste, ce qui conduisit à en multiplier singuliè- 
rement le nombre. On arriva jusqu'à en compter deux 
mille cent qui président, selon les rabbins, aux herbes 
dont la terre est couverte*, et leur nombre total s'éleva 
à neuf cent mille ; il y en eut pour tous les phénomènes 
et pour toutes les actions de la vie; chaque planète, 
chaque étoile, chaque météore obtint le sien. Les doc- 
teurs affirmèrent que la différence des sexes existe chez 
les anges, lesquels ont chacun des noms particuliers^, 
qui entrent dans la composition des charmes et des 
conjurations. Les démons placés sous le commande- 
ment de Samaêl, l'ange de la mort, qui a pris la place 
de Satan ^, sont créés les uns du feu, les autres de l'air 
ou de l'eau et de la terre ; les juifs en distinguent de 
trois sortes : les premiers ressemblent aux anges, les 
seconds aux hommes, les troisièmes aux bêtes ; les 
uns et les autres sont comme les anges pourvus d'ailes 
et connaissent l'avenir. Aussi Samaël a-t-il sous ses or- 
dres les magiciens et les enchanteurs*. Les démons, 
disent les rabbins, sont mâles et femelles, et engen- 
drent comme nous \ Habitant les lieux déserts ou 
impurs^, ils affectionnent les fumiers, les cloaques, les 
lieux obscurs. On voit que c'est la même doctrine que 

> Voy. P. Béer, Geschichte^ Lehren und Meinungen aller rc- 
ligxœsen Sekten der Juden, t. I, p. 95, iiO. 

* J. Bartolocc. de Celleno , Bibliotheca magna rabbinica, 
Rome, 1675, l. I, p. 227 et sq. 

' Béer, o. c, t. I, p. \ 10. 

^ Bartoloccio do Celleno, Biblioth , t. I, p. 523. 

' Barloloccio de Celleno, Biblioth,, t. I, p. 207 et sq. 

* Voy. le Jatkuth Rubenu 



LA MAGIE ORIENTALE. 193 

professaient les premiers chrétiens. La croyance à un 
démon incube, Liliih^^ et aux sorcières n'était pas 
moins vivace chez les juifs que chez les chrétiens. 
Pour chasser les démons, il faut recourir, selon les 
rabbins, aux incantations et aux prières-, mais les 
magiciens, qui se sont liés à eux par un commerce abo- 
minable, les évoquent à l'aide de certaines formules ^. 
L'emploi des charmes , des talismans de toute sorte , 
furent la conséquence naturelle de cette conception 
démonologique -, aussi ont-ils joué un rôle considérable 
dans la vie des juifs pendant le cours du moyen âge. 

En général , tout ce que les chrétiens ont rapporté 
de la magie se trouve répété par les juifs comme par 
les Orientaux' ^ et l'astrologie prit à son tour place à la 
suite de ces superstitions. Le Talmud en a consacré 
les principes et l'usage^. Il se forma une astrologie 
toute rabbinique, découlant en partie de l'ancienne 
astrologie chaldéenne ^. 

Les musulmans, qui ont emprunté tant d'idées aux 
juifs, leur ont aussi pris la démonologie , l'astrologie, 
enfin toutes les superstitions magiques. Les djinns ou 

* Van Dale , De Origine ac Progressu idololalrix, p. 1 ii , sq. 
Amstel, 1696. 

* Voy. ce que dit Michel Glycas, Annal. y pars III, éd. Bekker, 
p. 343. Cf. Cbwolsohn, Die Ssabierund SsabismuSf t. 11^ p. 139. 
Cf. A. Maccaul, The Old Paths or a comparison ofthe principles 
and doctrines of modem judaism, p. 232 et sui?. 

' Voy. ce qui est dit des magiciens dans Bar-Hebraeus» Nomo- 
canon, ap. Âng. Mai., Scriplor, veter. Vatican. Collect.^ t. IX. 

^ Moed Katon, fol. 28, col. 1 ; Schabbath, fol. 156, col. 1. 
Cf. Comment, in Sepher Jetzirah, fol. 98, col. 1. 

' Chwolsohn, /. t.; A. Maccaul, The Old Paths, p. 2if et suiv. 



196 CHAPITRE YIII. 

génies qui sont mentionnés dans le Coran et que re- 
doutent fort les disciples de Mahomet, prennent chez 
eux la place des démons ; on en rapporte à peu près 
les mêmes histoires que les rabbins débitent sur le 
compte des mauvais anges ^ Ces démons apparaissent 
sous des formes de monstres et d'animaux ^. Les secta- 
teurs de Mahomet distinguent deux espèces de magie : 
la magie divine et la magie diabolique. La première 
opère par la vertu des mots sacrés, à Taide d'anneaux 
ou de tah'smans sur lesquels sont gravés les noms de 
Dieu, des anges, de Salomon et des prophètes 5 la se- 
conde, par des invocations aux djinns et des formules 
enchantées. Il existe une foule de talismans, sur les- 
quels sont ordinairement écrits des passages du Coran ^. 
Les musulmans les tiennent pour une sauvegarde in- 
faillible contre les charmes et les sortilèges, se fondant 
sur l'exemple de Mahomet. La Prophète, disent-ils, 
avait été Tobjet d'un enchantement de la part d'un juif 
nommé Lobald. Il était tombé dans un affreux état 
d'accablement. On ignorait quels étaient les charmes à 

* Coran, ch. lxxii. Voyez, sur les djinns, A. Timoni, Des An- 
ges, des Démons f des Esprits d'après les musulmans [Journal 
asiatique, 5® série, t. VII, p. 159); E. W. Lane, An Account of 
the manners and customs of the modem Egyptians , t. 1 , p. :283 
et suiv.; t. Il, p. 276 et suiv. 

' Les musulmans admettaient, comme les chrétiens au moyen 
âge, que le diable peut prendre la forme d'un chien noir. Voy. 
Silv. de Sacy, Extrait de Tabari, ( Acad. des inscript, et belles- 
lettres, i. XLViH, p. 073.) 

' Voy. les savants et intéressants détails donnés par M. Rei- 
naud, Description des monuments musulmans du cabinet Blacas, 
l, U, p. 3â3 et suiv* 



Là magie orientale. 197 

Taide desquels le magicien avait enlevé au Prophète 
les forces et la santé ; mais Dieu envoya à Mahomet 
deux anges qui Tinstruisirent de tout, lui révélèrent où 
étaient cachés les objets diaboliques, et lui apportèrent 
deux sourates ou versets qui eurent la vertu de faire 
cesser les enchantements*. Les musulmans possèdent 
aussi des coupes et des miroirs magiques^ ^ d'autres de 
leurs miroirs représentent les planètes, des thèmes gé- 
néthliaques^ et se rapportent à Tastrologie^^ car cette 
science chimérique demeure en honneur chez les Ara- 
bes et tous les peuples islamistes. Quoique défendue 
par le Coran , les sultans ne manquent jamais d'y re- 
courir dans les grandes occasions\ Un mélange de 
croyances païennes et d'idées musulmanes en constitue 
le fond ^ 

En Perse, où l'islamisme est encore pénétré d'idées 
mazdéennes^ les mêmes superstitions reparaissent. Le 

^ Reinaud, o. c, t. H, p. 326. 

• Ibid.yp. 337, 40!. 
8 Ibid., p. 405. 

^ E. W. Lane, The Thoiisand and one nights, translafed in en^ 
glish, t. I, p. 166. Voy. Hammer, Ueber die Talismanender Mos- 
limen, dans les Mines de V Orient , t. IV, p. 155. 

' Voy. ce que dit d'Obsson , Tableau général de Vempire ollo^ 
many t. 1, p. 109. Cf. Reschid-Eddin, Histoire des Mongols , 
tra.d. Quatremère, t I, p. 17 

• Voy. Hammer, Ueber die Sttrnbilder der Araber und ihrer 
eigenen Namen fUr einzelne Sterne, dans les Mines de VOrient^ 
t. I, p. 1 et suiv. 

'' La doctrine des cinq imans est empruntée à celle des Âm- 
schaspands (Reiuaud, Cabinet Blacas, t. Il, p. 183). Les schyites 
ont de plus adopté une angélologie qui rappelle beaucoup celle 
de VAvesta, Voy. Journal asiatique, 5^ série, t. Vil, p. 151. 



«198 CHAPITRE Vin. 

Coran ne triompha pas d'un coup de la religion natio- 
nale, et jusqu'au dixième siècle il resta debout de 
nombreux autels d'Ormuzd*. Les vieux mythes de 
YAvesfa persistèrent comme légendes et traditions 
héroïques, ainsi qu'en fait foi le Schah-Nameh ^. Les 
rêveries astrologiques, associées à ces mythes^, se 
transmirent avec eux, particulièrement chez quelques 
sectes \ On continua de croire à la possibilité d' en- 
chaîner le diable par des talismans ^ et d'opérer des 
prodiges par certaines formules ou certaines herbes. 

^ Vers 960, il y avait encore debout en Perse un grand nom- 
lue de pyrées. (Voy. Chwolsohn, Die SsaMer und Ssabismus y 
t. I, p. 285 ; le passage deMassoudi cité par J. de Hammer dans 
les Mines de VOrient, t. I, p. 4.) Le mazdéisme s'était répandu 
d'ailleurs assez avant dans les régions du Caucase, où il sub- 
sista longtemps. Voy. Masudi, transi, by Sprenger, t. I, p. 436 
cl suiv. 

^ Voy. à ce sujet R. Hotb, Die Sage von Dschernschid, dans 
la Zeilschfi/t der Deiitschen Morgcnlœndisch. Gesellscha/l , 
ann. 1850, p. 422 et suiv. 

' Suivant une légende qui rappelle beaucoup Thistoire des ma- 
ges de rÉvangile de S. Matthieu, et que nous rapporte Mirkbond, 
Ardescbir, prince de la dynastie des Sassanides, étant devenu 
mailre de Tempire perse, ht mettre à mort, sur le conseil 
de Sassan, son aïeul, tous les descendants de Tun et Tautre sexe 
des princes de la dynastie précédente, des astrologues lui ayant 
prédit que la couronne lui serait ôtée et passerait à un descen- 
dant d'Aschek. Voy. Hist. des Sassanides, trad. SiW. de Sacy, 
p. 282. 

^ La secte des Sipasiens, par exemple, professe une doctrine 
presque exclusivement fondée sur Tastrologie. {Dabistan^ transi, 
by Troyer, t. I, p, JO.) 

* C'est ainsi que Thabmouras enchaîna le diable. (Firdoasi, 
Livre des Rois, trad. Mobl, t. 1, p. 45.) 



LA MAGIE ORIENTALE. 199 

Les Dévas des Aryos avaient été transformés par les 
sectateurs du mazdéisme en des esprits malfaisants et 
pervers ; les divinités mazdéennes devinrent à leur 
tour pour les schyites des démons*. Les dews ou divs 
n'en subsistèrent pas moins, mais ils ne furent plus 
dans rimagination populaire que des géants, des dé- 
mons d'un ordre inférieur ayant à leur tête Tfrit^. En 
général, les vestiges des religions de l'Assyrie, de la 
Syrie, de la Perse subsistèrent dans la magie, ou furent 
recueillis par des sectes telles que les Druses, les No- 
saïrites, lesYezidis*, les Motasilites^, les Ansayriens*, 
qui en réalité ne procèdent point du Coran, et ne doi- 
vent être regardées que comme des formes nouvelles 

1 Près fies ruines de Ctésiphon se trouve un tumulus où exis- 
tait sans doute un pyrée, et qui porte le nom de Gabri bena^ 
c'est-à-dire le Temple des Guèbres, Suivant la tradition popu- 
laire, chaque nuit les démons s*y rassemblent et dansent autour 
de la flamme qui s'échappe de terre. (G. Keppel^ Personal Nar- 
rative of travels in BabylomOy Assyria, etc , 3<^ édit., t. I,p. 126.) 

• Voy. A. Timoni, Des Anges et des Démons d* après les musul- 
mans, (Journ. asiatique, 5« série, t. VU, p. 461.) 

' Layard, Ninivehand its remainSy 1. 1, p. 297. London, 1849. 
Les Yezidis reconnaissent une hiérarchie angélologique ou dé- 
monologique qui est empruntée au mazdéisme et au christia- 
nisme (Layard, t. I, p. 298 j, et, comme nos sorciers du moyen 
âge, ils ont accepté Tidée qui leur a été imposée par la foi nou- 
velle, que leur dieu n'est qu'un des mauvais anges {Melek Taous); 
ils s'efforcent toutefois de le réhabiliter. Cf. Cbesney, The Ex- 
péditions for the survey of the rivers Euphrates and Tigris, t. I, 
p. 113. 

• Ascb-Scharistani, Religionspartheien , ubers. von Theod. 
Haarbrûcker, t. I, p. 41 et suiv. 

• F. Walpole, The Ansayrii and the Assassins. London, 18S1, 
t. II, p. 225 et suiv., p. 342 et suiv. 



200 CHAPITRE VIII. 

qu'ont prise les vieux polylbéismes asiatiques'. De 
même que les diverses sectes gnostiques, le mani- 
chéisme, issu (lu mazdéisme^, avaient accueilli des pra- 
tiques et des talismans où le christianisme repoussait 
un héritage trop visible de la magie antique, les sectes 
musulmanes se prêtèrent plus aisément, à raison de 
leur origine, à l'introduction de la magie. 

L'Inde eut dès le principe sa démonologie comme 
sa magie. Dans les Védas^ il est question d'esprits 
malfaisants, toujours en lutte avec les divinités, tou- 
jours hostiles à Thomme ; et le chantre Arya invoque 
sans cesse Indra contre les Rakchasas, qui prennent 
mille formes humaines ou bestiales, qui apparaissent 
sous la figure de chiens, de loups, de chats-huants ou 
de vautours ^. 

Outre ces êtres impures, il y a tout le cortège des 
Asouras *, véritables démons, les Déiyas^ les Dasyous^ 
les Sanacas^ personnifications de l'obscurité, à la tête 
desquels est placé Vritra*. 

1 Voy. Silvestre de Sacy, Exposé de la religion des Druses, 
Inlrod., t. 1» p. 26 et suiv.j Ph. Woitf, Die Druzen iind ihre 
Vorlœufer^ p. 24 el suiv. Leipzig, 1815. 

* Qtiis dabit retributionem servili sectae manicbaeoram, qui 
inhabilantes sedentin tenebris instar viperarum et basiliscoram, 
et serviunt astrologiae ac magicis artibas seclae Cbaldaeorum erro- 
ribus Babylonicae terrx (S. Jacob. Nisib.> Se/m. ///,§6yp. 52,53). 

* Voy. notamment Hig.-Véda, sect. V, livre vu, bymn. ii,trad. 
Langlois, 1. 111, p. 181. 

* Voy. mon Essai sur la religion des Aryas, (Rev, archéolog,^ 
iO« année, p. 4.) 

^ Les dasyous, qui sont devenus des démons, des enchanteurs, 
des magiciens, étaient à l^origine des populations aborigëaes 



LA MAGIE ORIENTALE. 201 

Pour éloigner ces influences malfoisantes, on eut 
recours aux incantations et aux exorcismes. On pro- 
nonçait pendant le sacrifice des formules magiques ; 
on lançait des imprécations contre les auteurs des 
maléfices ; on adressait des bénédictions à ceux qui, 
par leur mérite, assuraient Teflicacité des offrandes. 
L'ensemble de ces incantations et de ces prières s'ap- 
pelait atharvângiras ; aux brahmanes était originaire- 
ment dévolu le soin de les réciter. Plus tard, ces 
formules furent réunies dans un livre spécial qui prit 
rang après les trois Védas^ ou livres sacrés, sous le 
titre de Brahman-Véda^ c'est-à-dire Véda dont la 
connaissance est nécessaire au brahmane, nom auquel 
se substitua dans la suite celui à' Alharva-Véda, Ce 
livre est composé en partie de fragments empruntés 
au Rig- Véda^ en partie d'incantations et de recettes 
magiques ayant pour effet d'assurer la réussite des en- 
treprises, de guérir les maladies et d'écarter les mau- 
vais présages. Un. commentaire spécial, le Gopatha- 
BrâÀmana, a pour but d'expliquer et d'éclaircir le 
mérite des formules et des paroles sacramentelles. A 
des prêtres particuliers, aux Goptris ou Angiras^ fut 
dévolue la mission spéciale d'écarter du sacrifice les 
influences malignes, de réciter les prières de VAihar- 
va- Véda^ et de là le nom A' Angirasa^ donné aussi à 
ce livre ^ . 

de l*lDde, soumises ensuite par les Aryas. Voy. à ce sujet Vivien 
de Saint-Martin, Étude sur la géographie et les populations du 
nord-ouest de Vinde, p. 98 et suiv. 

1 Voy. Max Mûller, A History oj ancient sanskrit literature, 
p. àAo et suiv. London, 1850. 



202 CHAPITRE Vllt. 

Ainsi consacrées par le culte, les cérémonies magi- 
ques ne firent que prendre chez les Hindous un plus 
grand développement, et toute leur littérature est 
pleine des merveilles de la Mâyâ ou magie. Ce mot 
exprime proprement en sanscrit Tintelligence envi- 
sagée dans sa puissance d'action, mais il s'entend 
surlout de la possession des forces et des moyens 
surnaturels. La Mâyâ, qu'on a fini par identifier à 
l'illusion, appartient aux Dévas, aussi bien qu'aux 
mauvais Génies. Les œuvres magiques de ceux-ci sont 
détruites par celles d'Indra, le plus puissant des en- 
chanteurs, le possesseur des artifices invincibles 
mâyâviny. Les Hindous avaient donc de la magie une 
idée toute semblable à celle des chrétiens. Les mira- 
cles, c'est-à-dire la magie de Dieu, l'emportant toujours 
sur les prestiges des démons. Les Hindous admirent 
aussi comme les Égyptiens, la possibilité pour l'homme 
de dominer les dieux à l'aide de formules d'incan- 
tation. Toutefois, à leurs yeux, ce n'est pas tant par 
des enchantements que par des actes méritoires, des 
austérités, qu'on y réussit. Le tapas ou la mortifi- 
cation poussée jusqu'au complet mépris de sa per- 
sonnalité assure, avec la félicité suprême, l'empire 
sur toutes choses^. Une secte, celle des Jangams, 
va plus loin-, il est dit dans un de ses livres sacrés, 
la Basava Pourana^ qu'un saint du nom de Nambi 
avait fini, à force d'austérités, par faire de Çiva un 

* Voy. F. Nève, Essai sur le mythe des Ribhavas, p. 382. 

* Bochinger, La f^ie contemplative, ascétique et monastique 
chez les IJmdous, p. 60. 



LA MAGIE ORIENTALE. 303 

véritable esclave qui obéissait à ses moindres désirs K 

Par la vertu des mantras ou invocations, les magi- 
ciens de l'Hindoustan prétendent accomplir une foule 
de prodiges, et on les voit souvent lutter entre eux de 
puissance 5 ils composent des charmes, ils opèrent des 
maléfices suivant le même ordre d'idées , et par les 
mêmes procédés qu'employaient nos sorciers au 
moyen âge ^. 

Ainsi, sur les bords du Gange, des révolutions reli- 
gieuses analogues aux nôtres ont donné naissance aux 
mêmes superstitions et conduit les esprits aux mêmes 
chimères. 

Le crédit de la magie dans l'Inde tient à ce que les 
jongleurs y ont, comme les harvis en Egypte, poussé 
fort loin l'art d'en imposer aux yeux, qu'ils sont en 
possession de nombreuses recettes pour opérer d'ap- 
parentes merveilles ; les relations de voyages sont rem- 
plies du récit de leurs prestiges. 

L'astrologie est également pratiquée chez les Hin- 
dous *, ils l'ont appropriée à leurs idées sur les astres, et 
ils attribuent à ceux-ci des influences diverses^. Sans 
doute qu'ils ont emprunté cet art chimérique à la 
Grèce et aux Arabes, dont ils ont reçu l'astronomie. 

Le bouddhisme, en héritant des superstitions du 
Çivaïsme chez les sectateurs duquel il recruta surtout 

^ G. R. Browo, Essay on Ihe creed, customs and Ulerature oj 
the JangamSf daius le Madras Journal of Ulerature^ t. XI, p. 164 
(1840, !«' semestre). ^ 

' Dubois, MœurSf Institutions et Cérémonies des peuples de 
l'Inde^ t. II, p. 62 et suiv. 

3 Dubois, 0. c, p. 50 et suiv. 



204 CHAPITRE VIII. 

ses partisans, accueillitles superstitions magiques dont 
les peuples dravidiens étaient infatués. Les traités 
connus sous le nom de taniras nous offrent ces super- 
stitions associées aux idées bouddhiques*. Les disci- 
ples de Çakya-mouni puisèrent leur démonologie dans 
le brahmanisme ^ ^ ils transformèrent en démons les 
anciens dieux ^ et pour eux la magie et les enchante- 
ments étaient un effet de leur puissance^. Cette magie 
bouddhique présente la plus grande ressemblance 
avec la magie de l'antiquité grecque. Si Ton en croit 
ce qui se raconte à Ceylan ^, les dieux du Çivaïsme, de- 
venus des démons, se conduisent à peu près comme 
nos diables, 
^nfin rislamismC) en pénétrant dans THindoustan, y 

^ Voy. E. Burnouf, Introduction à l'histoire du bouddhisme, 
l. I, p. 522 et suiv. 

* K. Upham , History and Doctrine oj budhism, p. 130. Les 
bouddhistes reconnaissent huit classes de démons. 

^ A Ceylan, Maha-Dëva, le grand dieu du Çivaïsme , est de- 
venu Màba-Sohou, le plus puissant des démons. Çiva, qui n'est 
autre que Maha-Déva, passe pour père de Bhoutésa, le prince des 
démons. Voy. J. Callaway, Yakkun Nattannawa, p. 58, 63; 
Stevenson, Ante-Brahmanical Religion of the Hindus, dans les 
Transactions of the royal Asiatic Society, t. Vlll, p. 338, 

* J. Callaway, o. c, p. 25. 

'^ Voy. le Kolan Nattannawa , à la suite du Yakkun Nattant 
nawaj p. 60. On voit par cet ouvrage que le grand diable Maha- 
Sobou, comme le diable chrétien, se montre surtout aux sorciers 
dans les carrefours ; c*est là quMl se tient pour boire le sang des 
victimes, ce qui fait voir que c'était à la croisée des chemins 
que les Hindous sacrifiaient dans le principe à Ci va , comme les 
Grecs le faisaient à Hécate. L'astrologie est de plus très-populaire 
chez les bouddhistes de Ceylan. (Upbam, o. c, p. 127.) 



LA MAGIE ORIENTALE. 205 

apporta sa démonologie et sa magie, qui s'y compli- 
quèrent d'une foule de superstitions découlant des 
croyances du pays. On peut lire dans le curieux ou- 
vrage d'un naturel du Dekkan, Djaffour Schourrif *, 
tout l'exposé de celte magie orientale. Il y a des céré- 
monies et des sortilèges pour les divers actes de la 
vie, surtout pour les différentes périodes de l'enfance, 
pour découvrir les choses cachées 5 il existe des procé- 
dés compliqués pour faire les charmes (pulità) et com- 
poser les amulettes [iawiz), pour prendre Thoroscope 
des malades, des exorcismes pour chasser les démons 
et des formules pour commander aux esprits. Toutes 
ces pratiques suivies par les magiciens musulmans de 
l'Inde sont aussi plus ou moins mêlées de rites décou- 
lant du Çivaïsme ou du brahmanisme. Les mahomé- 
tans hindous peuplent de djinns la partie basse du 
firmament, et ces djinns ne sont en réalité que les 
Dévas. Ce qui était arrivé en Occident pour le mot 
démon s'est reproduit chez eux pour le mot sanscrit 
Bhouta; il signifiait dieu avant l'introduction de l'is- 
lamisme, mais il s'applique actuellement à des esprits 
malins et errants. Ces Bhoutas étaient les divinités 
topiques ou locales dont le culte subsiste chez la popu- 
lation des campagnes, et que les prédicateurs de la foi 
nouvelle ont chassées, exorcisées comme des démons, 
imitant en cela les apôtres de l'Évangile, qui, la croix 
et le goupillon à la main, s'imaginaient chasser les dé- 
mons cachés selon eux sous les noms des faux dieux. 

* Qnnoon-e-islow, or the cusloms ofthe moosulmans of ïndia 
iraDSl. hy G. A. Herklots (London, 183â, in-8°). 



206 CHAPITRE Vlll. 

Dans Tarchipel de la Sonde et les Moluques, où le 

bouddhisme et l'islamisme ont successivement pé- 
nétré, les dieux d'abord vainqueurs ont été asservis 
par de nouveaux venus ; chaque génération de démons 
correspond à une génération de dieux antérieurs. Dans 
le Sunda, à l'ouest de Java, pays dont la population 
est aujourd'hui presqu'en majorité musulmane, si 
quelque individu a eu vainement recours à la formule 
sacramentelle : // ri y a de Dieu que Dieu; s'il n'a pu 
obtenir avec les paroles du Coran que ses vœux fussent 
exaucés, il a recours aux démons, et ces démons, il les 
évoque la nuit dans les paiapaan , c'est-à-dire les an- 
ciens sanctuaires des divinités locales; il s'imagine 
alors les voir apparaître sous mille formes ; mais ce n'est- 
qu'à force d'incantations qu'il parvient à les soumettre 
àsesexorcismes^ 

En Chine, la magie et la divination sont pratiquées 
sous diverses formes, depuis la plus haute antiquité ^. 
Les chin^ esprits dont le culte constituait la religion 
primitive de l'empire ^, et auxquels on continue d'a- 
dresser des offrandes à certaines époques, prennent 
parfois le caractère d'esprits méchants. Selon les 
Chinois, plusieurs d'entre eux répandent les maladies 

* Journal ofthe indian archipelago, ann. i850, p. 121, article 
de M. Jon. Rigg. 

2 Voy. le mémoire du P. Cibot sur la magie des Chinois, dans 
les Mémoires concernant les Chinois, t. XIV et XV, dont un ex- 
trait a été donné par Klaprolh {Asiatisches Magazin^ t. II, p. 224 
et suiv. Weimar, 1802). 

' Stronacb, dans le Journal ofthe indian archipelago, 1848, 
p. 3o0. 



LA MAGIE ORIENTALE. 207 

pestilentielles ; des démons à un pied infestent les 
montagnes ^ Les Chinois attribuent à ces êtres pervers 
les formes les plus bizarres et les plus repoussantes, et 
celui qui les évoque ne le fait conséquemment que 
mû par de détestables intentions. Les Tao-ssé asso- 
cièrent à la doctrine de Bouddha une grande partie 
de$ superstitions de Tancienne religion chinoise *, ils 
reconnaissent des Tcàong-siéy ou esprits malfaisants et 
tentateurs qui ne s'éloignent que des gens vertueux ^. 
Ils condamnent toutefois l'emploi fait des sortilèges en 
vue de donner à autrui le cauchemar ou de lui nuire. 

Le bouddhisme, en Chine comme dans Tlnde, trouva 
une magie fondée sur la théologie locale ] il la repoussa 
comme Tœuvre des mauvais démons -, il anathématisa 
ceux qui présidaient aux passions criminelles ; mais il 
accepta les bons esprits, tels que celui du foyer et les 
trois Chi qui habitent notre corps. 

Partout le même fait s'est donc passé-, les dieux 
détrônés, ainsi que les Titans de la fable grecque, an- 
ciennes personnifications des forces de la nature 
adorées d'abord comme des divinités, ont été précipités 
dans Tenfer. Benjamin Constant en avait le premier 
consigné la remarque^, et la vérité qu'il a découverte a 
reçu, par des recherches plus complètes et plus pro- 
fondes que les siennes, une éclatante confirmation. 

^ Voy. Bazin , Notice d'une cosmographie fabuleuse attribuée 
au grand Yu, dans le Journal asiatique, 3« série, t. VIII, p. 346, 
349. 

' Voy. la traduction du Livre des récompenses et des peines y 
par M. Stan. Juliin, p. iU, 512. 

' Stan. Julien, o. c, p. 345. 



CHAPITRE IX 

LA MAGIE ET L*ASTROLOGIE DEPUIS LA RENAISSANCE 

JUSQU'A NOS JOURS. 

Je n'entreprendrai pas de retracer la triste histoire 
de la magie et de Taslrologie dans les temps modernes, 
de raconter les fureurs de la superstition et les lamen- 
tables poursuites dirigées contre les dupes de spécu- 
lations chimériques. Je n'aurais qu'à répéter ce qui a 

déjà été tant de fois écrit. Au siècle dernier, Gérolamo 
Tartarotti composait un livre curieux* où se trouvent 
consignés, avec plus de science que de critique, une 
foule de faits relatifs à la sorcellerie, mais que 
l'auteur n'a pas l'esprit assez libre pour juger. Garinet, 
dans son Histoire de la magie en France ^, donna le 
premier un aperçu de ces déplorables erreurs. Alexan- 
dre Bertrand, dans ses ouvrages sur le somnambu- 
lisme et le magnétisme animal ^ , analysa les cas les 
plus célèbres de magie et de sorcellerie qui avaient 
épouvanté notre pays, et entreprit d'en éclairer l'his- 
toire, à l'aide d'expériences poursuivies par lui avec 
ardeur et bonne foi. Depuis, le docteur Calmeil dans 
son savant ouvrage sur la folie^, a porté le flambeau 

^ Del Congresso noUurno délie lame^ lihri tre. Roveredo, 1 119, 
in-i». 

* Histoire de la magie en France, 1818, in-S®. 

3 Trailé du somnambulisme , 1822, in-8° ; le Magnétisme ani- 
mal en France f 1826, in-8<>. 

^ De la Folie considérée sous le point de vue palholx>giqu€, phi- 



LA MAGIE DE LA RENAISSANCE A NOS JOURS. 209 

de la pathologie mentale dans les ténèbres que la 
crédulité et la peur avaient obscurcies. Récemment 
M. Louis Figuier, dans son Histoire du merveilleux 
dans les temps modernes ^^ a su donner de la nou- 
veauté à ces épisodes de rhumaine superstition, qu'il a 
jugés en homme raisonnable et comme on doit le faire 
à notre époque. D'autres ouvrages moins explicites nous 
ont appris divers événements empruntés au même 
ordre d'aberrations. En Ecosse, J. Graham Dalyell, 
en recueillant curieusement les superstitions de son 
pays, a consacré plusieurs chapitres de son précieux 
ouvrage^ à l'histoire moderne de la sorcellerie. Wal ter 
Scott, dans ses Lettres sur la démonologie et la sorcel- 
lerie ', avait déjà traité pour l'Ecosse le même sujet 
avec autant d'esprit que de raison. Un des érudits les 
plus intelligents de la Grande-Bretagne, M. Thomas 
Wright, a fait depuis paraître sur la magie et la sorcel- 
lerie * deux volumes pleins de recherches, et qui com- 
plètent l'histoire des superstitions d'origine païenne 
en ce pays, histoire dont il nous avait donné uii excel- 

losophique , historique et judiciaire^ depuis la renaissance des 
sciences en Europe jusqu'au dix-neuvième siècle. Paris, 1845, 
2 vol. in-8o. 

» Paris, 1859, 2 vol. in-12. 

* Jhe Darker Superstitions ofScotland.Gl^LSgoy/, 1855, in 8", 
livre plein de rechercbes et de faits curieux. 

' Letters on Demonology and Witchcraft^ addressed to C, G. 
lockhart, Paris, 1851. 

* Narrative of sorcery and magie from the most authentic 
sources, 2« édil. Londqn, 1851, 2 vol. Cet ouvrage est assuré- 
ment un des meilleurs qui aient été publiés sur les procès de sor- 
cellerie. 

14 



210 CHAPITRE IX. 

lent spécimen dans son livre sur le Purgatoire de 
saint Patrice ' . L'Allemagne a aussi consacré à la ma- 
gie et aux croyances qui s*y rattachent plusieurs ou- 
vrages, où Ton ne trouve malheureusement pas tou- 
jours toute la critique désirable. Sans parler des écrits 
d'Eckhartshausen, qui sont moins des exposés histo- 
riques que des recherches théoriques, le curieux 
ouvrage de G.-C. Horst doit être signalé comme un 
des recueils où se trouve le mieux déroulée la chaîne 
de ces sombres superstitions^, dont il a réuni tous les 
témoignages dans un répertoire spécial^. On ren- 
contrera des faits d'un haut intérêt dans louvrage de 
J. Gœrres, intitulé \à. Mystique chrétienne ^\ mais c'est 
une composition dictée par un esprit plus enthou- 
siaste, plus crédule qu'inteUigent , plus érudit que 
sagace. Le livre de Soldan ^ sur les procès des sorciers 
est dicté par un esprit plus critique, et offre un tableau 
fort savant et fort étudié des saturnales de la raison et 

* s. PatricICs Purgatory, an Essai on the legends ofpurgaiory^ 
hell and paradise, London, i8i4. 

* Dxmonomagie oder Geschichte des Glaubens an Zaubereiund 
dasmonischer Wunder mit besonderer Beruchsichtigung des Hexen- 
processes seit den Zeiten Innocentius der Achtens. Francfort, 
1818, 2 vol. in-So. 

s La Bibliothèque magique {Zauberbibliothek). M. Graesse en a 
donné la table détaillée, ainsi que celle de Touvrage publié sous 
le même titre par Hauber. 

* Die Christiche Mystik, ouv. trad. en français par Ch. Ste- 
Foi (Paris, 1855). Le 5® vol. est consacré à la mystique diabolique. 

* W. G. Soldan, Geschichte der Hexenprocesse aus den Quellen 
dargestellt. Stutlgard, 1843, in-8°. Il faut aussi consulter D' G. 
Trummer, Vorirœge iiber Tortur, Hexenverfolgtmgen, Vehmye- 
richte. Hamburg, 1845, in-8<>. 



LA MAGIE DE LA RENAISSANCE A NOS JOURS. 211 

(le la foi. Entin V Histoire de la magie d'Ennemoser^, 
bien qu'il ait le mérite de renfermer l'exposé chrono- 
logique de toutes les opinions et les pratiques liées à 
la magie, n'a cependant pas saisi le lien étroit qui 
unit le polythéisme antique aux superstitions dont les 
conciles, les officialités et les parlements ou les tri- 
bunaux n'ont pas cessé de poursuivre avec acharne- 
ment les derniers restes. 

Quoi qu'il en soit de la valeur de plusieurs de ces 
ouvrages, leur lecture suffira pour connaître la der- 
nière phase de la magie et de l'astrologie, et ce serait 
entreprendre un travail inutile que de refaire l'exposé 
de ces procédures, dont la célébrité a défrayé jusqu'à 
la littérature légère. 

Ce qu'il me reste à rechercher avec plus d'attention, 
c'est la dépendance étroite où la magie est demeurée, 
jusque dans les temps modernes, des superstitions an- 
tiques. La renaissance avait réveillé le goût des anciens, 
qui s'était comme évanoui dans le vide fait par la 
scolastique. En Italie, en France, en Allemagne, en 
Angleterre, on courut s'abreuver à la lecture des phi- 
losophes païens, et la beauté du langage d'Homère, 
de Virgile, de Platon, de Cicéron et de Plutarque, ra- 

* Geschichte der Magie. Leipzig, 1844, in-S». On devra con- 
sulter, pour la bibliographie de la magie, le catalogue publié par 
J.-G.-Th. Grsesse, sous le titre de : Bibliotheca magica et pneu- 
maticoy 1843, in-8'', qui forme le répertoire le plus complet qui 
ait jamais été composé. M. Ferdinand Denis, dans son Tableau 
historique, analytique et critique des sciences occultes (Paris, 
1830, in-18), a donné aussi une bibliographie fort intéressante 
de la matière. 



212 CHAPITRE IX « 

mena naturellement pour leurs opinions religieuses 
un penchant qui, un siècle auparavant, aurait été traité 
d'hérésie. On se plut à retrouver chez ces auteurs les 
opinions que le christianisme avait consacrées, et, sous 
le prestige de l'admiration, on se laissa aller sur la pente 
du paganisme. Aussi vit-on plusieurs érudits de ce 
teriips revenir aux théories philosophiques condam- 
nées par l'Église, et, à l'abri du commentaire, repren- 
dre et développer les doctrines de la philosophie po- 
lythéiste. Lorenzo Valla, mort en 1457, Poggio Brac- 
ciolini, mort deux ans après ^, Janozzi Manetti, de 
Florence, enlevé aux lettres la même année que Pog- 
gio, Hermolao Barbaro de Venise, Angelo Poliziano, 
Marsilio Ficino surtout, remirent -en honneur les doc- 
trines de la philosophie platonicienne et stoïcienne, et 
laissèrent percer pour elle une préférence qui n'était 
pas sans hardiesse. Une foule d'amis des lettres en Ita- 
lie, comme le cardinal Bembo, ne dissimulaient pas 
leur faible pour l'antiquité, et préféraient ouvertement 
les beautés des auteurs païens à tous les traits d'élo- 
quence des docteurs de l'Église. 

Ce retour vers les anciens, s'il eut l'avantage d'é- 
purer le goût, d'ennobUr l'esprit, de donner à la 
pensée plus d'indépendance et d'originalité, avait aussi 
ses dangers. Les eaux auxquelles on s'abreuvait étaient 
plus savoureuses que pures, et la philosophie, en ren- 
trant dans les écoles dégagée des entraves de la sco- 
lastique,y ramenait les spéculations du platonisme. La 

1 Voy., sur Laurent Valla et Le Pogge et leurs opinions» Ch. 
Nisàrd, les Gladiateurs de la république des lettres ^ t. I, p. i17 
et suiv., 200 et suiv. 



LA MAGIE DE LA RENAISSANCE A NOS JOURS. 213 

théorie des influences démonologiques, Tastrologie, 
la magie, trouvèrent de la sorte, au nom de la science, 
un accueil que leur refusait la religion, et- les rêveries 
de l'antiquité furent étudiées et remises en circulation 
par les amis des lettres. La nature n'était pas d'ailleurs 
à cette époque assez connue dans ses lois pour qu'on 
ne s'imaginât point qu'il y intervient des forces surna- 
turelles et des agents merveilleux, et le physicien avait 
toujours alors son petit côté de magicien. Le secret dont 
il aimait à s'entourer, le langage bizarre et technique 
qu'il s'était fait, achevaient d'entretenir chez le vul- 
gaire une créance que les expérimentateurs ne repous- 
saient pas absolument. De là la réputation de sorcier 
faite à Albert le Grand , Roger Bacon, Arnauld de Vil- 
leneuve, Raymond Lulle. 

Il s'opéra en conséquence un syncrétisme nouveau. 
Toutes les folies de la théurgie se mêlèrent à des idées 
réellement chrétiennes. Déjà, au commencement du 
douzième siècle, Michel Psellus avait fait revivre, en 
Grèce, la démonologie néoplatonicienne ^ Le vieil 
héritage de l'alchimie égyptienne, qui s'était trans- 
mis de loin en loin chez d'obscurs adeptes, les pro- 
cédés généthliaques qui n'avaient point cessé d'être 
pratiqués en secret par les devins, et dont les traités 
n'étaient pas tous anéantis, furent repris avec fu- 
reur. Paracelse^, Corneille Agrippa ^, mêlaient à leurs 

1 Woy.De Operatione dcBmononum, éd. Boissonade. i838,in-8. 

* Voy. les traités de Paracelse, intitulés : Archidoxorum de 
Secretis natures mysteriis libn decem ( 1570, in-S»), De Secretis 
crea/k>ni« (Strasbourg, i 575): 

' Voy. Cornélius Agrippa, De Occulta philosophia^ lib. III, 



su CHAPITRE IX. 

doctrines magiques et alchimiques le nom de pres- 
que toutes les divinités païennes. Les alchimistes 
croyaient la nature gouvernée par des forces fatales 
qu'ils assimilaient aux démons des philosophes anciens 
et dont ils cherchaient à se rendre maîtres. Les astro- 
logues, qui pressentaient rétroite solidarité de tous les 
phénomènes du monde et de la vie, cherchaient dans 
les astres les indices de la destinée à laquelle nous con- 
damnent notre organisation et notre caractère. L'as- 
trologie fit fureur. Déjà, au quatorzième siècle , en 
Gastille, dont une des métropoles, Tolède, était un 
foyer de magie ^, Alphonse X s'en était montré fort 
entiché. Charles V s'en occupa avec passion^. Il fit 
venir d'Italie, où cette science était très-cultivée, le 
père de la célèbre Christine de Pisan, afin de s'en 
mieux instruire, et c'est pour réfuter les erreurs ac- 
créditées par cette protection royale que Gerson com- 
posa, près d'un demi-siècle plus tard, son Traité sur 
les As/rologues. Le livre n'eut pas plus d'efiicacité 
contre la superstition régnante que celui qui sortit, 
dans la suite, de la plume de Pic de la Mirandole. 
Louise de Savoie, mère de François P% fort entêtée 
d'astrologie, voulait faire de Corneille Agrippa son 
devin ^ mais, peu confiant dans un art dont il n'était 

c. XVII. Agrippa divise les esprits en six classes, et adopte à peu 
près la hiérarchie néoplatonicienne. 

^ Voy. D. Pedro de Rojas, G. de Mora, Historia de la impérial 
ciudad de Toledo^ part. II, p. 621. La magie était nommée, pour 
ce motif, scientia Toletana, 

3 Voy. ce que dit à ce sujet M. Henri Martin dans son Hèsloire 
de France y l. VI. 



hH MAGIE DE LA RENAISSANCE A NOS JOURS. 215 

pas pourtant désabusé, le philosophe n'accepta auprès 
d'elle que la charge de médecin. Michel Nostradamus 
trouva près de Catherine de Médicis et de Charles IX 
une confiance que lui refusaient ses compatriotes : nul 
n'est prophète dans son pays^! Ses prédictions, ramas 
de sentences énigmatiques et ridicules, en ont imposé 
depuis à bien des gens. Son second fils, qui voulait 
suivre ses traces, fut, il est vrai , moins heureux. Un 
astrologue italien, Cosimo Ruggieri, aVait inspiré à la 
femme d'Henri II son goût pour la divination par les 
astres. Cardan, qui savait si bien estimer la magie 
pour ce qu'elle vaut , admettait Tinfluence des astres, 
Campanella écrivit sur l'astrologie et la magie K Henri 
Estienne, dans sa jeunesse, il est vrai, avait tiré des 
horoscopes. Nos rois n'étaient pas plus sages 5 Henri IV 
lit venir l'astrologue et médecin Larivière, au moment 
de la naissance de Louis XIII, et, quand Anne d'Au- 
triche accoucha de Louis XIV, un astrologue, Morin, 
se tenait caché dans l'appartement pour tirer l'horos- 
cope du futur monarque. Ce dernier fait nous montre 
qu'on commençait à avoir honte de sa crédulité : c'est 
que, depuis un demi-siècle, Sixte V avait rendu contre 
les astrologues son motu proprio, qui eut plus d'effet 

1 De Sensu rerum et Magia libri quatuor. Le développement 
du titre de cet oavrage fait connaître la pensée de Campanella, 
car il porte : « Pars mirabilis occultae philosophiae, ubi demon- 
stratur mundum esse Dei vivam slaluam beneque cognoscentem 
omnesque illias partes partiamque particulas sensu donatas 
esse, alias clariori, alias obscuriori, quantus sufficit, ipsarum 
conservation! ac totius in quo consentiunt et fere omnium na- 
turae arcanorum rationes aperiuntur. » Francfort, 1620» in-i**. 



316 CHAPITRE IX. 

contre les devins que les ordonnances édictées en 
1493,1560,1570. 

La première de ces ordonnances, dite CH du prévôt 
de Paris^ avait été rendue contre les charmeurs^ devi" 
neurs^ invocateurs de mauvais et damnés esprits^ né^ 
géomanciens et toutes gens usant de mauvais arts , 
sciences et sectes prohibées et défendues par notre mère 
Église^. 

En Angleterre, les rois sévirent avec non moins de ri- 
gueur, mais autant d'impuissance. Un acte d'Henri YIII 
déclare que le crime de magie et de sorcellerie sera 
réputé félonie, et enlève à celui qui en est accusé le 
bénéfice d'invoquer le titre de clerc ou de prêtre. Sous 
Jacques P% la peine de mort est prononcée contre les 
sorciers dont ce roi, infatué des opinions démonolo- 
giques^, redoutait singulièrement la puissance. 

En Allemagne, l'astrologie ne comptait pas moins 
d'adeptes. L'empereur Rodolphe II était, comme jadis 
Julien, constamment entouré d'astrologues et de de- 
vins, de magiciens et de sorciers. Il s'était fait tirer 
son horoscope par Tycho-Brahé, et l'apparition de la 
comète de Halley en 1607 l'avait jeté dans un grand 
effroi. Kepler, malgré son génie, sacrifiait à la super- 
stition du temps. Ce qui est digne de remarque, c'est 
que devins et magiciens, pour pratiquer leur art, 
étaient presque toujours obligés de faire violence à 
leur propre conscience. Il y avait sans doute chez eux 



1 Isambert, Ordonnances, t. XI, p. 251. 
* Jacques !«' a écrit sur la démonologie un livre en forme de 
dialogue (Edimbourg, 1591.) 



LÀ MAGIE DE LÀ RENAISSANCE A NOS JOURS. 217 

un fond d'incrédulité ^ mais lés décisions des théolo- 
giens ne les rassuraient pas sur la légitimité de leurs 
pratiques, et tout eii appelant à leur secours les génies 
élémentaires dont ils peuplaient la nature, ou la divi- 
nation par les astres, ils étaient pris parfois de la 
crainte d'avoir alFaire au démon. Ce reste de supersti* 
tions religieuses, associé à une superstition scientifi- 
que, ne rendait, aux yeux de TÉglise, que plus coupa- 
bles les magiciens. La curiosité était évidemment plus 
forte que les scrupules de conscience, mais ces scru- 
pules avaient des jours de victoire. D ailleurs, comme 
Ta fort bien montré le docteur Calmeil, la démono- 
lâtrie avait fini par constituer une véritable épidémie 
mentale, par absorber en elle presque toutes les formes 
de Taliénation, et la foi pas plus que la raison ne pou- 
vait triompher d'une erreur devenue une maladie. 
Ceci nous explique comment, malgré les lois ecclésias- 
tiques et les lois civiles, les magiciens continuèrent 
d'exister et de trouver des dupes. 

Les quinzième, seizième et dix-septième siècles sont 
pleins de procès de sorcellerie qui ont été racontés par 
les historiens que j'ai rappelés au commencement de 
ce chapitre. Les théologiens écrivirent de gros et 
d'indigestes traités contre la magie, dont ils peignaient 
les abominations sous les couleurs les plus sombres ^ 
Les conciles répétèrent les anathèmes déjà tant de fois 

^ Le nombre des ouvrages sur la démonolôgie et contre la 
magie composés aux seizième et dix-septième siècles, est con- 
sidérable. La plupart reproduisent les assertions de Sprenger, 
de Nider, d*Henri Institor. On peut consulter à ce sujet la Bi' 
bliotheca magica et pneumatica de J. G. Th. Grâsse« 



218 CHAPITRE IX. 

prononcés. En 158S, ceux de Reims, de Tours, de 
Bordeaux et de Bourges voient leurs décisions à cet 
égard sanctionnées par Grégoire Xfll. Tous les di- 
manches, au prône de la messe paroissiale, les évéques 
prescrivirent d'excommunier les sorciers *. 

L'Eglise avait encore trop de puissance dans l'État 
pour que la tolérance et la raison pussent adoucir des 
rigueurs qui trouvaient leurs complices dans la supers- 
tition publique. En 1643, le cardinal Mazarin écrivait 
à révéque d'Ëvreux, pour lui marquer sa satisfaction 
du zèle qu'il avait apporté dans un procès de sorcel- 
lerie^. En 1672, le roi ayant voulu qu'on sursit à un 
procès intenté à un grand nombre de magiciens, le 
parlement de Rouen adressa à ce sujet une requête à 
Louis XIV, réclamant la poursuite des prévenus*. 

Savants qui voyaient dans la magie un moyen d'ar- 
racher aux esprits de la matière et aux agents de la 
nature leurs secrets et leurs procédés, dévots qui 
condamnaient dans cet art un commerce abominable 
avec les suppôts de l'enfer, juges fanatiques qui vou- 
laient purger la société de tous les imposteurs et les 
impies, gens frivoles que la curiosité poussait à inter- 
roger des enthousiastes ou des charlatans, croyaient 
également à la magie. Des jurisconsultes, comme Jac- 
ques Sprenger^, Jean Bodin et Henri Boguet, écri- 

^ Voy. ee que dit le Dictionnaire des cas de conscience, à Par- 
ticle Sorcellerie. 

* Voy. la lettre dans Garinet, p. 328. 

^ Voy. la requête dans Garinet, p. 337. 

* Son livre, \e Maliens malejiearum, écrit en 1487, imprimé 
poar la première fois en 1389, a eu de nombreuses éditions. 



LÀ MÂGIE DE LA RENAISSANCE A NOS JOURS. 219 

vaient des traités sur la procédure de sorcellerie ^ Wie- 
rus enregistrait toutes les réponses et les billevesées 
des prévenus et donnait, d'après eux, dans son livre De 
Prœstigiis dœmonum^^ le catalogue complet et la figure 
des esprits infernaux. Pierre de Lancre, non moins 
fanatique et non moins crédule, se faisait une grande 
réputation de démonographe et admettait la réalité de 
tous les aveux arrachés par la torture à des malheu- 
reux accusés de maléfices '. Les hommes les plus 
sensés parlaient en conséquence de la magie avec une 
réserve mêlée de crainte ^5 tous les sceptiques mômes 

J. Sprenger était, ainsi qu*HeDri Institor, qui écrivit sur le même 
sujet, juge des sorciers en Allemagne. C'est dans ces ouvrages 
pleins de rêverie, et qui respirent un sombre fanatisme, que Jean 
Nider puisa le fond de son tormicarium de maleficiis, Voy., sur le 
livre de Sprenger, Parcbappe, Recherches hist. et crit, sur la dé- 
monologie et la sorcellerie ; le Maillet des sorcières, Rouen, 1843. 

* L'ouvrage de J. Bodin, de la Démonomanie des sorciers, pa- 
rut en 1587 et fut traduit en latin et en italien. Boguet, grand 
juge de Saint-Claude, en Franche-Comté, mort en 1616, donna 
un Discours sur les sorciers, Lyon, 1608. 

s La première édition d« l'ouvrage de J. Wierus est de i565. 

* Le livre de P. de Lancre est intitulé ; Tableau de l'incon- 
stance des mauvais anges et des démons, Paris, 1612, in -4°. On 
trouve écrit dans le même esprit un livre de l'avocat P. Massé, 
ayant pour titre : De V Imposture et Tromperie des diables, en- 
chanteurs ,' noueurs d'aiguillettes et autres, Paris, 1S79, in-S*». 

^ « Que penser, écrit La Bruyère, de la magie et du sortilège? 
La théorie en est obscurcie, les principes vagues, incertains, et 
qui approchent du visionnaire ; mais il y a des faits embarras- 
sants, affirmés par des hommes graves qui les ont vus ; les ad- 
mettre tous ou les nier tous parait un égal inconvénient, et j'ose 
dire qu'en cela comme en toutes les choses extraordinaires et 
qui sortent des communes règles, il y a un parti à trouver entre 



220 CHAPITRE IX. 

n'osaient point en rire ^ L'astrologie judiciaire finit 
par se discréditer en présence des démonstrations 
évidentes de Tastronomie. Les comètes, dont Cassini 
découvrit les révolutions périodiques, perdaient leur 
funeste influence^, bien que quelques esprits arriérés 
se soient entêtés depuis à les prendre pour des signes 
de la colère céleste ^. Mais la magie qui tenait à l'em- 
ploi de pratiques fondées sur des phénomènes physio- 
logiques et pathologiques, à peine alors entrevus par 
les médecins, demeurait encore, pour la grande ma- 
jorité, un objet d'inquiétude ou d'effroi. Les parle- 
ments, on vient de le voir, persistaient à sévir contre 
elle^. Jusqu'au milieu du dix-huitième siècle, on en 
soutint la réalité ^, bien que son domaine se démembrât 

les âmes crédules et les esprits forts. » Legendre, dans le sep- 
tième volume de son curieux Traité de l'opinion^ publié en 1733, 
a consacré plusieurs chapitres à la magie, dont il évite de com- 
battre toutes les prétentions. 

^ Bayle déclare que ne croire rien ou croire tout sont des 
qualités extrêmes qui ne valent rien ni Tune ni Tautre [Réponse 
aux questions d'un provincial^ ch. xxxix.) 

^ Jusqu'à cette époque, on persistait à voir dans l'apparition 
des comètes de mauvais présages, 

' Au commencement du dix-huitième siècle, les comètes ins- 
piraient encore une grande frayeur aux matelots normands. (Voy. 
G. Maucel, Joum, d'un bourgeois de Caen, p. 2!^7.) Joseph deMais- 
tre, qui avait le fanatisme du passé et se cramponnait à toutes 
les vieilles croyances, soutient encore que les comèies sont des si- 
gnes du courroux de Dieu et que Taslrologie n'est pas absolument 
chimérique. (Soirées de Saint-Pétersbourg, Z^ éd. t. II, p. 317.) 

^ Les lois contre la magie daflieurèrent en vigueur en Angle- 
terre jusqu'au règne de George II. • 

* Un sorcier fat encore brûlé , par un arrêt du parlement de 



LA MAGIE DE LA RENAISSANCE A NOS JOURS. 221 

tous les jours au profit de la physique, de la chimie ou 
de la médecine. Ce furent les esprits forts du com- 
mencement du dix-septième siècle qui s'efforcèrent 
les premiers de combattre le préjugé régnant, de dé- 
fendre de malheureux fous ou d'indiscrets chercheurs 
contre les tribunaux. Il fallait pour cela du courage, 
car on risquait, en cherchant à sauver la tète du pré- 
venu, de passer soi-même pour un affîdé du diable, ou, 
ce qui ne valait pas mieux, pour un incrédule. Les 
libres penseurs, les libertins, comme on les appelait 
alors, n'avaient que peu de crédit ; généralement fri- 
voles dans leurs négations, ils ne mettaient au service 
de leur cause qu'un bon sens vulgaire qui effarouchait 
comme de l'athéisme, et qui choquait profondément 
les fidèles habitués à ne compter le bon sens pour rien, 
quand il s'agissait d'orthodoxie. 

Gabriel Naudé poussa plus loin la hardiesse et afficha 
son opinion dans un livre publié en 1625, sous Je titre 
à^ Apologie pour les grands hommes accusés, de magie. 
Il est vrai que ceux dont il prenait la défense étaient 
morts depuis longtemps et n'avaient à craindre que 
pour leur mémoire *, son livre, quoique prudemment 
dédié à un président du parlement de Paris, porta 
quelque ombrage à la justice et ne put se réimprimer 
qu'à l'étranger ^ Cyrano de Bergerac, mort en 1655, 

Bordeaux, en 1718. (Voy. Garioet, o. c, p. 236. > La réalité delà 
magie a été soutenue par Daugy, dans son Traité sur la magie, 
lesorlilége, les possessions, etc. (175:2^ in-lâ). 

^ La vanité de la magie put seulement être soutenue librement 
en France au commencement du dix-huilième siècle.. Abr. de 
Saint- André, médecin de Louis XV, fit paraître en i 7â5 ses Let~ 



222 CHAPITRE IX. 

dans des lettres qui ne furent publiées, il est vrai, 
qu'après sa mort et imprimées en Hollande, niait ou- 
vertement l'existence des sorciers, appelait les pré- 
tendus effets de la magie la gazette des sots^ le Credo de 
ceux qui ont trop de foi; il mettait en lumière toutes 
les folies du temps et les pièges où tombait la crédulité. 
Ces sages protestations n'eurent que peu de retentis- 
sement ; elles avaient le tort de devancer les lumières 
du siècle. 

Poursuivis, traqués par les magistrats, anathéma- 
tisés par l'Église, les magiciens se vengèrent en faisant 
porter la responsabilité de leur crime sur deux papes 
des plus orthodoxes, Léon III et Honorius IIF. Déjà 
Gerbert avait été accusé de magie. Ils forgèrent, sous 
le nom de ces pontifes, deux livres de sorcellerie, 
VEnchiridion et le Grimoire^ qui ont été plusieurs fois 
réimprimés^ et dans lesquels se trouvent réunies 
toutes les ridicules recettes de leur art imaginaire. 

La vieille tradition rabbinique qui faisait de Salomon 
un enchanteur fut mise à contribution pour composer 
un livre analogue à ces grimoires, les Clavicula Salo- 
monis ad filium Roboam^ dont il existe trois rédactions 



très au sujet de la magie , des maléfices et sorciers , dans les- 
quelles il rend raison des effets les plus surprenants qu'on ayait 
jusqu*ators attribués aux démons. 

< Voy. ses lettres XH et XHI sur les Sorciers, dans ses CEuvres, 
t. I. Amsterdam, 1709. 

* L'édition originale du Grimoire du pape Honorius est de 
1oJ5. On y trouve souvent joint le grimoire du pape Léon et 
trois lettres latines du cordelierNobilibus, célèbre astrologue qui 
fut pendu et brûlé à Grenoble en 1609 pour crime de magie. 



LA MAGIE DE LA RENAISSANCE A NOS JOURS. 223 

en français. De même le nom d'Albert le Grand servit 
de passe-port à un recueil de recettes magiques qu'on 
a souvent réimprimé avec de nombreuses variantes. 
Le Vinculum Spirituum^ composé par un sorcier en 
renom, passa surtout pour contenir des conjurations 
auxquelles nul esprit ne pouvait résister, et eut pour 
ce motif une vogue extrême ^ 

Au milieu de toutes les puérilités dont ces livres de 
magie fourmillent, on reconnaît encore la trace des 
antiques croyances dont elles étaient sorties, plus de 
vingt siècles auparavant 5 il s'y mêle des restes d'évo- 
cations néoplatoniciennes et d'adorations des divinités 
infernales. Il y est question des esprits élémentaires, 
de ceux de la terre, de l'air et du feu ^. Le diable y 
intervient en compagnie des anciens dieux déguisés 
eux-mêmes en démons^. 

Ainsi finirent les sciences occultes, qui avaient tant 
occupé nos pères ^. L'héritage de leurs superstitions 

^ Voy. les détails donnés sur ces livres dans d'Artigny, Nou- 
veaux Mémoires d'histoire^ de critique et de littérature, t. J, 
p. 29 et suiv. Paris, 1749, in-12. 

' Un magicien, qui fui condamné en 1609, soutenait gue Pair 
est rempli d*esprils, lesquels sont les âmes des morts. Voy. le 
Mercure français pour \^^%, p. 347. 

' Lors de la réforme, les plus fanatiques protestants associè- 
rent la figure du pape et des ministres de VÉglise catholique aux 
démons qu'ils voyaient dans leurs rêves. Les autorités de TËglise 
se voyaient donc à leur tour réduites à la condition de mauvais 
génies, et étaient menacées du même sort que les dieux qu'elles 
avaient vaincus. 

^ Cependant, en plein dix-neuvième siècle (i 803, lB15),rabbé 
Fiard, dans ses Lettres magiques, ses Instructions sur les sor^ 



224 CHAP. IX. — LA MAGIE DE LA RENAISS. A NOS JOtRS. 

fut dissipé par les progrès de la raison, mais la crédulité 
parait être une maladie incurable de Tesprit humain, 
et quelque vigoureuse que semble notre constitution 
mentale, elle est exposée à des maux passagers, à des 
défaillances dont je crois saisir autour de nous d'alar- 
mants symptômes. Les illusions de la magie ne se 
sont pas totalement évanouies, et pour le comprendre 
il faut, comme je vais le faire dans la seconde partie 
de cet ouvrage, étudier les circonstanôes et les phéno- 
mènes qui les ont entretenues et propagées. 

ciers et ses Lettres philosophiques sur la magie , soutint encore 
Texistence actuelle d*un grand nombre de suppôts de Tenfer. 
En 1821, Berbiguier publia un livre pour établir que Tunivers 
est rempli de farfadets. Ces opinions ont été reprises et défen- 
dues depuis dans des ouvrages encore récents. 



SECONDE PARTIE 



NOTICE PRÉLIMINAIRE 



Si la magie eût exclusivement reposé sur la crédulité 
et le mensonge, son règne n'aurait pas été de si longue 
durée, et Tavénement des sciences y eût mis certaine- 
ment fm. Mais cet art prenait son origine dans des phé- 
nomènes singuliers , propres à certaines afïections , 
certains troubles nerveux ou qui se manifestent pen- 
dant le sommeil. Les enchanteurs et les sorciers 
s'attachaient à les faire naître, ils avaient découvert 
des procédés pour en accroître et en étendre les 
effets ; ils s'entouraient de tous les moyens capables 
d'agir sur le moral et sur le physique. Ce furent ces 
phénomènes, inconnus d'abord dans leur principe, qui 
enracinèrent la foi à la magie et abusèrent souvent des 
esprits éclairés. Les enchanteurs et les magiciens étaient 
parvenus, à l'aide de pratiques diverses, à provoquer 
chez autrui un ordre déterminé de rêves, à engendrer 
des hallucinations de toute sorte, à amener des accès ^ 

15 



â26 * NOTICE PRÉLIMINAIRE. 

d'hypnotisme, de somnambulisme, de catalepsie, de 
manie, dans lesquels on s'imaginait voir, entendre, 
toucher les êtres surnaturels, converser avec eux, 
éprouver leur influence, assister aux prodiges dont la 
magie disait posséder le secret. Public, enchanteurs 
et sorciers étaient également dupes. Nul ne se rendait 
compte des illusions et des impressions décevantes 
qu'appelait l'emploi de procédés regardés comme des 
charmes, des sortilèges, des opérations magiques, 
ou que produisait la maladie ou le rêve. Les uns et les 
autres affirmaient de bonne foi avoir été transportés 
dans un monde surnaturel, avoir pris part à des actes 
chimériques et mensongers. 

L'antiquité, en nous léguant par la magie ses vieilles 
superstitions, nous transmit aussi les pratiques aux- 
quelles cet art avait recours. Les pratiques se modi- 
fièrent quant aux accessoires, le fond ne changea pas. 
Et l'on retrouve encore là les mômes transformations de 
croyances signalées dans la première partie de ce livre. 

Il nous reste maintenant à étudier ces procédés, à en 
rechercher les destinées depuis les temps anciens jus- 
qu'à nos jours. Peu nombreux, bien que très-variés dans 
leurs effets, ils peuvent être rattachés à quatre sources. 

loLes songes qui se produisent, soit d'eux-mêmes, 
soit à la suite d'une préparation convenable, dans 
l'état de sommeil complet ou incomplet. 

2^ Les hallucinations et le délire engendrés par les 
affections mentales et nerveuses. 

3» L'influence de la volonté et de l'imagination sur 



NOTICE PRÉLIMINAIRE. 227 

notre économie, celle de la contemplation prolongée 
sur le système nerveux, chez des personnes d'une or- 
ganisation faible ou excitable. 

4» Enfin les états d'hypnotisme , de catalepsie , de 
somnambulisme déterminés par l'emploi des narco- 
tiques, des anesthésiques, ou par une surexcitation de 
rinflux du moral sur le physique. 

Ces quatre sources suffisent à expliquer ce qu'il 
y a de réel dans la magie. On y pourrait joindre les 
phénomènes purement physiques dont la philosophie 
naturelle nous a ré\élé les lois et permis de reproduire 
à volonté les curieux effets. Mais, par la manière dont 
ils étaient jadis mis en usage, ces procédés rentrent 
dans la catégorie des artifices et des fraudes qui ont 
occupé une si grande place dans la magie, et ne sau- 
raient par conséquent être compris dans ce qui peut 
être appelé le merveilleux réel. Les causes naturelles 
avaient été découvertes, seulement les enchanteurs les 
tenaient cachées au public. 

L'ouvrage d'Eusèbe Salverte sur les sciences occultes 
renferme d'ailleurs un aperçu de cette magie dont les 
secrets, une fois divulgués par la physique et les presti- 
digitateurs, ont abouti à ce qu'on a appelé la magie blan- 
chcy par opposition à celle qui continuait de s'adresser 
aux prétendues communications démoniaques. Je n'ai 
donc pas à m'occuper de la magie physique, telle que 
l'entendent Porta, Hildebrand, Caramuel, le P. Rircher ', 

* On peut consulter sur cette magie physique le curieux ou- 



228 NOTICE PRÉLIMINAIRE. 

et qu'exercent aujourd'hui avec une prodigieuse adresse 
un Robert Houdin ou un M. de Gaston. Elle a pour but 
de nous amuser ou de nous instruire, non de nous faire 
admettre une psychologie chimérique qui remplit notre 
esprit de vaines et dangereuses spéculations, et peut 
nous conduire à la folie. 

La magie pathologique, car tel est le nom que Ton 
pourrait donner à celle dont je vais suivre le dévelop- 
pement par rhistoire, a lancé dans un spiritualisme 
transcendental et arbitraire des hommes distingués, des 
imaginations brillantes et fécondes ; elle a été Taliment 
des visionnaires qui, le diable une fois mis hors de 
cause, ont cherché dans les hallucinations et les extases, 
les songes et les crises nerveuses, des preuves à l'appui 
de la réalité des chimères poursuivies par eux comme 
la découverte d'un monde surnaturel. Cette magie est 
tout ce qui subsiste encore de merveilleux dans notre 
siècle de science positive et expérimentale. Pour en 
bien comprendre les illusions, il suffit de constater 
qu'elle appartient, comme le merveilleux purement 
physique, aux superstitions d'un autre Âge, et que, 
malgré ses allures philosophiques ou religieuses, elle 
aboutit à ces mômes égarements qu'avaient consacrés 
les religions de l'antiquité. 

vrage intitulé : Bnefe ûber die naturîiche Magie an sir W, Scotif 
von Dav. Brewster, obersetzt von F. Wolff (Berlin, 4835). 



CHAPITRE PREMIER 

APERÇU SUR L*EMPLOI DES SONGES COMME MOYEN DE DIVINATION 
DANS l'antiquité ET AU MOYEN AGE. 



Le rêve est un phénomène qui, tout ordinaire qu'il 
soit, a constamment étonné les hommes ; de tout temps 
s'y sont rattachées des croyances superstitieuses et des 
craintes puériles. Dans l'antiquité grecque, il existait 
des devins qui faisaient, pour de l'argent, métier d'in- 
terpréter les songes. La divination par les songes était 
pratiquée en Egypte, en Assyrie, en Judée. J'ai, dans 
un de mes ouvrages , résumé les principales formes de 
ce mode d'interroger l'avenir ^ Les interprétations, 
d'une nature ordinairement arbitraire ou fantastique, 
reposaient cependant en partie sur des observations 
exactes et des coïncidences qui ne sont pas purement 
chimériques. Les images bizarres qui s'offrent à nous 
pendant le sommeil sont fréquemment le reflet des 
sensations internes que nous éprouvons, et se trouvent 
conséquemment dans un rapport étroit avec la santé 
ou la maladie \ Aussi les médecins ont-il pu quelque- 



^ Histoire des religions de la Grèce antiqueyi. H, p. 447'€t suiv. 

* Les personoes soumises à la dièle ou souffrant de la faim 
révent de repas délicieux; les personnes qui observent une conti- 
nence forcée, d*embrassements amoureux. Voy. A. de Haller, EU- 
menta Physiologiss cor ports humant, lib. XVil, sect. 5, t. V, p. 623. 



230 CHAPITRE PREMIEB. 

fois trouver dans les songes un précieux moyen de 
diagnostic*. Hippocrate^, Aristote^, Galien*,* et un 
grand nombre de praticiens et de physiologistes mo- 
dernes^ ont reconnu qu'il n'est pas sans utilité d'in- 
terroger les rêves du malade. Non-seulement les songes 
sont un véritable miroir de Tétat physiologique ou 
pathologique, ils trahissent de plus la disposition d'es- 
prit du dormeur; ils décèlent les pensées qui l'ont 
préoccupé durant la veille, celles môme dont la trace 
s'est effacée de son esprit ^ ils font surgir des idées qui 
se trouvaient pour ainsi dire en nous à l'état latent, et 



^ « Nam medici, ex quibûsdam rébus et advenientes et cres- 
tentes morbos intelligunt, nonnullae eliam valeludinis slgDiûca- 
lionem, ut boc ipsum pleni enectine simus, ex quodam génère 
somniorum intelligi posse dicuntur. » (Cicer. , De DivinaU^ 
II, 69). Arnauld de Villeneuve rêva, une nuit, quMl était mordu 
au pied, et le jour suivant il se développa à cet endroit un ulcère 
cancéreux. Conrad Gesner crut en rêve être mordu au sein gau- 
che, d'où il conclut quMl devait avoir en cette région une lésion 
profonde ; et^ en effet, peu de jours après, s*y déclara un anthrax 
auquel succomba le célèbre naturaliste. 

* Hept ivuirvîwv, c. XI 11. 

3 njpi ivuifviwv, ap. Parva Naturalia et Problem.f XXX, p. 471. 

* Galien a écrit un court traité sur le diagnostic par les 
songes. Voy. Opéra, éd. Kuhn, t. VI, p. 833. 

* Voy. Alberti, De Vaticinus œgroiorum, Halle, 1724, in-4®; 
Barthez, Nouveaux Éléments de la science de Vhomme, 2^ édit., 
t. n, p. 148 et suiv.; Virey, De la Physiologie dans ses rapports 
avec la philosophie, p. 195 et suiv.; Double, Considérations se- 
méiologiques sur les songes , dans le Journal général de méde- 
cine y t. XXVn, p. 129 et suiv.; Burdach, Traité de physiologie, 
trad. Jourdan, t. V, p. 205 et suiv.; Moreau (de la Sarthe), art. 
RÊv^, dans le Dictionnaire des sciences médicales. 



APERÇU SUR L*EBfPLOI DES SONGES. SSl 

c'est ainsi que certaines personnes ont en rêve com- 
posé des vers, des discours, de la musique ^ et même 
fait des découvertes scientifiques *. L'attention n'étant 
pas distraite pendant le sommeil par une foule de per- 
ceptions extérieures, la faculté de la mémoire acquiert 
une très-grande puissance, ou, pour parler plus exac- 
tement, la réminiscence s'opère avec un degré de vi- 
vacité qu'on n'observe guère durant la veille. En 
sorte que des faits ou des choses que nous croyions 
avoir oubliées ou dont nous n'avions plus même la 
notion, s'ofirenttoutàcoup à notre esprit, quand nous 
dormons, avec le caractère d'une inspiration. De là To- 
rigine divine ou surnaturelle qu'on a prêtée aux rêves; 
de là le caractère prophétique que toute l'antiquité leur 
supposait^. 

Une autre circonstance a contribué à répandre cette 
fausse opinion. Dans le songe, notre personnalité se 
dédouble, pour ainsi dire •, car, ainsi que l'a remarqué 
Descartes, l'âme est dans l'impossibilité de réagir 

' Longet, Traité de physiologie y t. I, part, ii, p. 4i8. 

' Les anciens attribuaient surtout ce caractère aux songes 
lucides (ivap'^eîç) [Platon., Crito, § 2), appelés par les Latins, c/ara 
somnia (Cicer., De Divinat., \, 27]. Ces rêves sont parfaitement 
décrits par l'auteur du traité De Mysteriis jEgyptiorum (lll, 2, 
p. 60, éd. Gai.), et par^Iius Aristide. Quelques auteurs les ont 
appelés psychiques (voy. Macario, dans les Annales médico-psy- 
chologiques du système nerveux y t. Vlll, p. 184 et suiv.), parce 
que ce sont en effet ceux où les facultés ^e Tâme, abandonnées 
à une sorte d'automatisme, reproduisent avec le plus de suite 
Tenchaînement des souvenirs et des idées latentes, et leur asso- 
ciation, s*effectuant ainsi logiquement, peut conduire à saisir des 
vérités^ à faire de réelles découvertes. 



232 CHAPITRE PREMIER, 

contre les impressions que les sens font sur elle, état 
qui nous rend comme étrangers à nous-mêmes ^ Nous 
sommes donc entraînés à attribuer à autrui, à des 
personnes imaginaires, les paroles mentales que nous 
prononçons, les idées qui nous préoccupent ou nous 
agitent. Sous Tempire d'une crainte religieuse, de la 
croyance à des esprits célestes, nous les voyons en 
rêve 5 nous leurs prêtons des discours et des actes en 
harmonie avec nos propres convictions, avec nos ap- 
préhensions ou nos espérances. 

C'est ce qui explique ces pressentiments qu'on a 
enregistrés dans Vhistoire avec une curiosité mêlée 
de superstition^. L'inquiétude ou le désir, qui n'étaient 
pas bien prononcés durant la veille, prennent en songe 
une vivacité plus grande et se traduisent par des vi- 
sions qui se sont trouvées parfois en conformité avec 
la réalité naturellement pressentie. 

Les anciens devins avaient reconnu tous ces faits, 
sans en découvrir la cause naturelle, l'origine pure- 
ment physiologique. Ils recherchaient les moyens les 
plus propres à donner aux rêves le caractère de luci- 
dité et d'inspiration qui étonne ou effraye notre esprit, 
et à provoquer durant le sommeil par le lieu, les sen- 
sations communiquées, les circonstances dans les- 
quelles il a commencé, ces visions, ces songes clairs 
et ces intuitions qui avaient à leurs yeux une origine 
surnaturelle. Je viens de rappeler l'influence qu exer- 



^ Voy. De^cartes, Œuvres^ éd. Cousin, t. X, p. 157, Lettres. 
* Voy. Deleuze, Mémoire sur la faculté de prévision, publié 
par Mialie (Paris, 1836, in-8°). 



APERÇU SUR l'emploi DES SONGES. 233 

cent sur le rêve les faits qui, pendant la veille, ont 
vivement impressionné Timagination ; il y faut joindre 
celle qu'ont les substances ingérées dans Testomac, 
rinspiration de certaines vapeurs narcotiques ou 
même l'onction de certaines pommades ^ Aussi les 
prêtres attachés aux oracles où les réponses étaient 
données en songe, recouraient-ils à tous ces procédés; 
ils faisaient choix de grottes ténébreuses comme Tantre 
de Trophonius^, ou de localités d'où s'exhalent des 
vapeurs sulfureuses, d'acide carbonique, et auxquelles 
leur aspect eQrayant avait valu le nom de portes de 
t enfer ^ A%charonium^ de plutonium^. On trouvait en 
Grèce et en Asie Mineure plusieurs de ces antres du 
fond desquels s'échappaient des sources thermales. 
A Hiérapolis, dans la Phrygie pacatienne, existait, près 
du temple de Cybèle, une caverne de ce nom ^. A la 
fin du cinquième siècle de notre ère, alors que le 
temple de la déesse avait été complètement aban- 
donné, par suite de l'interdiction du paganisme, le 
philosophe Damascius, demeuré fidèle aux vieilles 
croyances de sa patrie, descendit avec un de ses com- 
pagnons dans le charonium^ malgré le danger qu'il y 

• 

1 Je reviendrai sur remploi de ce procédé au chapitre iv. 

• Maxim. Tyr., Dissert., XIV, 2. Voy. mon Histoire des reli- 
gions de la Grèce antique, t. Il, p. 489. 

' Galen., De Usu parlium, VU, 8 ; Plin., Hist, nat,, U, 93, 95 ; 
Lucret., VI, 7, 62; Virgii., ^weid., VU, 568; Claudian., De 
Rapt, Proserpin,, II, 330 ; Cicer., Dé Divinat,, I, 36. Voy. mon 
Histoire des religions, 1. 11^ p. 489, 492. 

^ Voy. ce qu*en disent Pline {Hist. nat., II, 95) et Apulée (De 
MundOf c. xvii.). Cf. Âmmian. Marcellin., XXIII, vi. 



S34 CHAPITRE PREMIER. 

avait, disait-on, à y pénétrer. Il en sortit sain et sauf, 
selon ce qu'il rapporte, mais à peine fut-il de retour 
chez lui qu'il eut un rêve dans lequel il lui semblait 
être Atys, le dieu phrygien, amant de Cybèle, et as- 
sister aux hilaries, fête qui se célébrait en son hon- 
neur ^ 

Nul doute que ce songe n'eût été provoqué chez Da- 
mascius par le gaz qu'il avait respiré. Entré dans le chcu^ 
ronium^ l'esprit tout rempli de la pensée de la déesse 
et plein de foi en son culte, il dut, dans le rêve qui 
résulta de l'action du gaz, évoquer l'époque regrettée 
où Cybèle recevait encore de pieuses adorations ; son 
rêve fut le reflet de ses pensées. Les galles ou prêtres 
de Cybèle, qui avaient eu seuls jadis le droit de péné- 
trer dans l'antre, se donnaient de même à volonté, en 
respirant le gaz, des accès de fureur enthousiaste, dans 
lesquels on les croyait inspirés par la déesse ^. 

Ce qui se passait en Phrygie se reproduisait dans 
les autres charonium . Strabon ^ nous apprend qu'à 
celui d'Acharaca, situé entre Tralles et Nyssa, les 
malades trouvaient dans ses eaux thermales un sou- 
lagement à leurs maux , et que les dieux leur révé- 
laient en songe le moyen de se guérir, ou leur appor- 
taient au moins quelque adoucissement à leurs dou- 
leurs. . 

Ailleurs les exhalaisons déterminaient simplement 
des accès de délire, des hallucinations, qui étaient 

1 Damasc, Vit, Istdor.y ap. Phot., Bihlioth,, cod. 2i2, édit. 
Bekker, p. 344, 345. 
' Voy. ce que dit Dion Cassius, LXVIII, xxvii, p. ii42. 
» XIV, p. 630. 



APERÇU SUR L^EMPLOI DES SONGES, 235 

prises tout naturellement pour des communications 
divines ^ 5 c'est ce qui se passait à Delphes et à Lé- 
badée^ et dans ces grottes où se cachaient, disait-on, 
les nymphes. Aussi ces déesses étaient-elles regardées 
comme ayant produit le délire qui s'emparait des vi- 
siteurs ^. Les prêtres provoquaient encore, chez ceux 
qui consultaient les oracles, les songes, les visions, 
par un jeûne prolongé préalable ^, par des breuvages 

^ Oribase parle d*une fontaine de TÉtbiopie qui donnait le 
délire à ceui qui étancbaient la soif à ses eaux. Voy. Rufas 
Ephesius, éd. Matlbsei, p. 193. 

' Arislot., De Mundo, § 4. 

^ De là le nom de vu|i.<poXr.77TGt, lymphaii, qui leur était donné. 
Voy. mon Histoire des religions de la Grèce antique, t. H, p. 475. 
et ce qui est dit au ebapitre suivant. 

* Pausan., I, c. 34; Pbilostrat., Vit, Apollon, Tyan,, I, 8. 
Afin de provoquer cbez la pythie de Delphes des hallucinations 
et des rêves qui étaient pris pour des révélations, on la soumet- 
tait aussi à un jeûne ; ceux qui venaient consulter Toracle d'Am- 
phiaraiis et ceux qui se rendaient au charonium de Nyssa devaient 
également jeûner. (Voy. le mémoire de Hardion , dans les Mé- 
moires de Vancienn$ Acaclémie des inscriptions et belles-lettres, 
t. III, p. 179 sq.) Galien (Comment, in lib, I Hippocrat, Praed,, 
ap. Oper., éd. Kuhn, t. XVI, p. 525), remarque que lors- 
qu'on rêve à jeun, les songes sont plus clairs. Ce que nous dit 
aussi Tertullien : « Jejuniis autem, nescio an ego solus, plu- 
rimum Ita somnium, ut me somniasse non sentiam ; nihtl ergo 
sobrietas, inquis, ad banc partem. Imo tanto magis ad hanc 
quantum et ad omnem , si et ad superstitionem , multo am- 
plius ad religionem. » (De Anima, 27.) Les Indiens Schawnis 
jeûnaient pour se donner des songes prophétiques. ( Af^. de 
J, Tanner, trad. Blosseville, t. H, p. 547.) Jadis, dans les neu- 
vaines, où se manifestaient tant devisions et d'apparitions, on 
prescrivait le jeûne. Voy. le curieux exemple de vision déterminée 



236 CHAPITRE PREMIER. 

narcotiques ou des potions stupéfiantes^ qu'ils leurs 
administraient. 

On comprend donc aisément le crédit dont jouirent 
longtemps les oracles où se pratiquait ce que Ton ap- 
pelait Yincubaiion. Les visions qu'avaient les mala* 
des, et dans lesquelles leur apparaissaient les divinités 
médicales, semblaient des preuves évidentes de l'ori- 
gine surnaturelle et divine de ces oracles. Les guéri- 
sons miraculeuses qui s'y opéraient confirmaient cette 
croyance, et de véritables pèlerinages avaient lieu aux 
temples d'Ësculape, d'Isis, de Sérapis^, toutes divi- 
nités qui passaient pour se communiquer en songe à 
leurs adorateurs. Ceux qui venaient interroger Sérapis 
dans son temple de Canope, y dormaient la nuit pour 
que le dieu se révélât à eux pendant leur sommeil ^. 
C'est ainsi qu'en agirent les amis d'Alexandre, à l'occa- 
sion de la maladie dont il mourut^. « Ceux qui vont 
consulter en songe la déesse Isis , écrit Diodore de 
Sicile ^, recouvrent la santé contre toute attente. Plu- 
sieurs dont la guérison était regardée par les médecins 
comme désespérée, à cause de la difficulté du traite- 

à la suite d*un long jeûne chez un individu dont Desgenettes a 
décrit la maladie dans la Décade philosophique f an. X, c^ tri- 
mestre, p. 517 et suiv. 

* Voy. ce que je dis plus loin à ce sujet. 

' Voy^, sur le culte de Sérapis, le mémoire de Preller, dans les 
Berichte iiber die Verhandlungen der Kœnigl, Sachsisch, Gtsell' 
schaft der Wissenschaften zu Leipzig, i85i, p. 196 et suIy. 

' Strabon (XVU, p. 80t) dit qu*il s*opérait au temple du dieu 
de nombreuses guérisons. 

^ Ârrian.» De Exped» Alex,, VU, 7, § 8 ; Strabon, L c. 

» 1,25. 



APERÇU SUR l'emploi DES SONGES. 237 

ment de la maladie, ont été sauvés de la sorte, et 
d'autres qui étaient privés tout à fait de Tusage de la 
vue ou de quelque autre partie du corps, en se réfu- 
giant, pour ainsi dire, dans les bras de la déesse, furent 
rendus à la jouissance de leurs facultés. » Des inscrip- 
tions du temps font foi de ces guérisons K L'incubation 
se pratiquait de même pour Isis : en Egypte et en Grèce, 
la déesse se montrait çn songe aux malades qui ve- 
naient l'implorer dans son sacellum^ près du temple 
d'Esculape Ârcbagète, à soixante-dix stades de Ti- 
thorée ^. A Lébédos en Lydie , les malades allaient 
dormir dans le temple des dieux Sotères, qui leur ap- 
paraissaient durant leur sommeil; c'est vraisembla* 
blement avec la même espérance, que certaines gens 
venaient se livrer au sommeil dans un temple de Sar- 
daigne mentionné par un écrit attribué à Âristote ^. 
Pausanias nous apprend qu'il existait en Laconie, sur 
le chemin d'OEtyle àThalames, un temple dédié à Ino, 
oit ceux qui s'endormaient avaient aussi des révélations 
de la déesse^. Dans la Chersonèse, la déesse Hémithée 
opérait les mêmes miracles qu'Isis 5 elle se montrait 
en songe aux infirmes, leur indiquait clairement les 
remèdes à employer *, et plusieurs malades attaqués de 



* On a découvert des înscriplions grecques qui consacrent de 
pareilles guérisons dues à Esculape et à Sérapis. Voy. Boeckh, 
Corp, inscript, Grxcor., l. 111, n° 3980 ; Egger, Sur une inscrip- 
tion grecque rapportée du Sérapéum de Mcmphis^ dans la Revue 
archéolog,, nouv. série, (1860), t. I, p. 115 et suiv. 

* Pausan., X, c. 32, §9. 

» TertuUian., De Anima, 2". 

* 111, c. XXVI, S i. 



238 CHAPITRE PREMIER. 

maux désespérés , écrit Diodore de Sicile^, recou- 
vraient ainsi la santé. Au charonium de Nyssa, c'étaient 
les prêtres eux-mêmes qui allaient consulter la divi- 
nité en songe et qui faisaient connaître les remèdes 
aux malades '^. Dans le temple d'Esculape, près de Ti- 
Ihorée, un lit était disposé pour l'incubation ^, prati- 
quée là comme dans presque tous les sanctuaires du 
dieu ^. 

On sait quelle influence l'imagination exerce sur la 
marche de certaines maladies, surtout sur celle des 
maladies nerveuses. Une impression profonde, sou- 
daine, détermine souvent une révolution qui peut avoir 
les plus heureux comme les plus funestes effets, et il 
est incontestable que sous l'empire d'une foi vive aux 
dieux comme aux saints, desguérisons pour lesquelles 
la médecine était impuissante ont été obtenues. Ces 
cures réputées miraculeuses s'opéraient surtout dans 
les temples où avait lieu l'incubation, grâce à la convic- 
tion profonde du malade qu'il guérirait par la vertu 
du remède qu'il avait rêvé. La foi devait être en effet 
une bonne partie de l'efficacité du remède. Les écrits 
d'iËlius Aristide nous en fournissent la preuve^. Ce 
rhéteur, dont la fervente dévotion pour les divinités 

• 

» V, 58. 

* Eustath., Schol. in Dionys» Perieget^ v. 1153, p. 813, édil. 
Beriih. 

> Pausan., X, c. 33, § 1. 

* Voy. mon Histoire des religions de la Grèce antique^ t. H, 
p. 462 et saiv. 

^ L*incubaiion se pratiquait encore dans le temple d'Esculape, 
à Epidaure, au temps de saint Jérôme (fin du quatrième sièclo] ; 



APERÇU SUR L*EMPLOI DES SONGES. 239 

médicales a rempli presque toute la vie, obtenait, en 
les consultant incessamment, des remèdes à ses maux*, 
il en porte lui-même le témoignage. On sait d'ailleurs 
que les malades ont souvent un sentiment instinc- 
tif de la médication qui leur est nécessaire, et ce sen- 
timent se révélait dans les songes par les paroles prê- 
tées aux divinités que leur imagination y faisait in- 
tervenir. 

Le christianisme ne pouvait déraciner facilement 
un genre de divination qui apportait avec lui tant de 
bienfaits, et dont la réalité semblait établie par de si 
surprenantes guérisons^ Faute d'y réussir, il chan- 
gea les noms, et des saints vinrent annoncer aux 
malades les remèdes que leur révélaient auparavant 
les dieux. 

L'empereur Constantin avait consacré à Tarchange 
Michel deux églises dans les environs de Byzance ; 
Tune se trouvait au lieu nommé Anaplous ( 'ÂviicXoui; ) 
sur la rive gauche du Bosphore, en allant de la Pro- 
pontideauPont-Euxin^; Fautre était située presque 
en face, sur la rive opposée, au promontoire nommé 
origiiiairement Proocthœ (np6oxQoi) et plus tard, par 
corruption, Brochœ ( Bp^yci ). 

c In delubris idolorum dormiens (écrit-il), ubi stratis pel- 
libus hostiarum incubare soliti erant, ut somniis futura cognos- 
cerent. Quod in fano iËsculapii usque hodie error célébrât ethni- 
corum. » {fn Isaix, cap, lv, p. -482, ap. Oper,^ t. H, éd. Mart.) 

1 Voy. i£l. Aristîd., Oral, in JEsculap.,, ap. Oper , éd. Jebb, 
t. I, p. 88, sq.; Sacr, Serm, I; ibid., p. 273, sq., Serm. IV, 
p. 321, sq. 

« Procop., DejEdijUm, 1, 8, éd. G. Dindorf, p. 197; G. Codin., 
De jEdific, Constanlinop,^ p. 1!5, éd. Bekker. 



240 CHAPITRE PRKMIKR. 

La seconde de ces églises ayait remplacé un temple 
que la tradition donnait comme ayant été consacré par 
les Argonautes ^ Voici ce que nous dit à ce sujet 
G. Cédrénus, dont le témoignage est confirmé par d*au- 
très chronographes, Jean MalalasetNicéphoreCalliste. 

« Les Argonautes au nombre desquels étaient le 
Thessalien Jason, PoUux, Hylas, Télamon et plusieurs 
autres, voulant, pour se rendre en Colchide, passer 
par le détroit qui conduit au Pont-Euxin, tuèrent dans 
un combat naval Cyzicus, qui régnait sur les bords do 
THellespont et voulait s'opposer à leur passage. Ils 
s'emparèrent de Cyzique, ville principale de ces pa- 
rages ; mais ayant appris ensuite que Cyzicus était de 
la même race qu'eux, les Argonautes, afin d'expier le 
meurtre du prince, élevèrent en ces lieux un temple 
magnifique; ils envoyèrent consulter l'oracle qui 
existait aux Thermes, afin de savoir d'Apollon à quelle 
divinité ils devaient le consacrer. L'oracle leur ré- 
pondit : « Faites tout ce qui peut allumer le courage et 
servir à la gloire ; je vous ordonne de révérer un dieu 
unique qui règne au haut des cieux, et dont le verbe 
incorruptible (Xd^o; S<pOi'co(;) s'incarnera dans le sein 
d'une vierge ignorée. » Ce dieu traverse l'univers 
comme un trait enflammé et lui rendant la vie, il le 
donne en présent à son père. Que ce temple soit con- 
sacré à cette vierge, dont le nom est Marie ^. » 

1 La source de cette tradition se trouve dans les Argonau* 
tiques (Apollon. Rhod., Argon., U, 490, sq ; Orph., Argon»f 
570, sq. Cf. Apollodor., Biblloth., \, 9, § iS). 

* G. Gedren., Hist. comp,, p. ii9, 120> éd. Bekkrr, t. I, 
p. 209, 210. 



APERÇU SUR l'emploi DES SONGES. 241 

11 est à peine nécessaire d'ajouter que le chrono- 
graphe chrétien met ici dans la bouche d'Apollon 
un de ces oracles apocryphes que, sous le nom des 
sibylles, les néophytes avaient forgés pour prêter aux 
païens eux-mêmes l'aveu de la divinité de Jésus ^ 
Ces prétendues réponses des dieux, souvent citées 
par les Pères de l'Église, trouvaient chez les Grecs 
une créance presque universelle; et Cédrénus, qui 
écrivait au milieu du onzième siècle et compilait des 
témoignages de toutes dales et de toutes mains, leur 
a visiblement demandé la réponse que la tradition 
païenne devait présenter dans des termes fort diffé- 
rents. Car ce que le chronographe ajoute prouve 
que la soi-disant Marie n'était autre que la déesse 
Rhéa, 

« Les argonautes, continue en effet Cédrénus, ins- 
crivirent cet oracle en caractères d'airain sur un 
marbre au-dessus de la porte du temple qu'ils consa- 
crèrent à Rhéa. Sous le règne de Zenon , ce temple 
fut converti eu une église placée sous l'invocation de 
la Mère de Dieu. De Cyzique, les argonautes passèrent 
dans la Propontide, mais Amycus, à la tète d'une 
troupe, s'opposa à leur marche. Les vaisseaux des 
aventuriers allèrent alors chercher un abri au fond 
d'une anse solitaire dont les bords étaient tout couverts 
de forêts. En ce lieu, les argonautes furent témoins 

1 Voy. à ce sujet Texcellente édition qu'a donnée des Om-i* 
cula sibyllina M. C. Alexandre. L'épitbète d'â^OiTcç, appliquée 
au verbe dans la réponse que cite Cédrénus , est fréquemment 
donnée à Dieu dans ces oracles. Voy. H, 219, V, 297, 357, 496, 
VUI, 50. 

16 



242 CHAPITRE PREMIER. 

d'an prodige. Ils virent paraître dans le ciel un 
personnage d'une grandeur démesurée, ayant les ailes 
d'un aigle, et, prenant ce prodige pour un augure qui 
leur indiquait d'aller combattre contre Amycus, ils 
suivirent l'avertissement, tuèrent ce chef et élevèrent 
après la victoire un temple au lieu où le personnage 
ailé leur était apparu. Le temple reçut d'eux le nom 
de SosthénioTiy en mémoire de la manière dont ils 
avaient été sauvés du danger. C'est ce même temple 
que dans la suite Constantin, sur un avertissement qui 
lui fut donné en songe, consacra à l'archange Michel, 
après avoir fait élever un autel à l'orient. » 
Jean Malala ajoute à ce sujet quelques détails : 
«Constantin, écrit-il, s'étant rendu au Sosthénion 
et ayant jeté les yeux sur la statue placée dans ce 
temple, reconnut que c'était l'image d'un ange vêtu du 
costume de moine chrétien ^ Saisi d'admiration pour 
ce lieu et son édifice , il demanda à Dieu , dans ses 
prières, de lui faire connaître quelle était la puissance 
céleste qui s'y trouvait représentée*, puis, s'étant couché 
au même endroit, il fut instruit par une vision noc- 
turne du nom de l'ange, qu'il voulait savoir. S'étant 
éveillé incontinent, il se leva, et, se tournant vers 
l'orient, il fit sa prière. Il consacra ensuite à l'archange 
Michel le lieu où il avait prié ^. » 
Nicéphore Calliste', qui vivait au commencement 



) Constanlin prit vraisemblablement pour celle cl^on ange la 
figure du personnage ailé qui était apparu aux argonautes. 
> Joh. Malal., Chronog,, IV, p. 79, éd. Dindorf. 
5 Hislor, eccles., VH, 50, t. I, p. 520, éd. F. Duc. 



APERÇU SUR l'emploi DES SONGES. 243 

du quatorzième siècle, donne un récit plus circons- 
tancié. Je transcris ici ses paroles : 

« L'illustre Constantin, ayant été appelé par une 
affaire dans le pays où était ce temple, vit la statue 
qu'avaient élevée les argonautes. Ayant conçu une 
grande admiration pour ce pays, il y resta quelque 
temps et raconta à ceux qui l'accompagnaient le fait 
suivant, qui lui était arrivé à l'occasion de la statue. 
Au moment où il allait se livrer au sommeil, une 
image semblable à la statue du Sosthénion lui était 
apparue. (( Je suis, lui dit-elle, Michel, le général des 
puissances célestes, soumises au dieu Sabaotb, le gar- 
dien de la foi chrétienne , qui t'ai secouru contre les 
tyrans impies, à cause de ta piété et de ta foi en lui. » A 
son réveil, Constantin s'empressa de donner des ordres 
pour la décoration du lieu où il avait eu cette vision ; 
il fit élever avec une extrême magnificence et à grands 
frais un autel à l'orient, ce qui a attiré depuis long- 
temps dans cet endroit un grand nombre d'habitants de 
Constantinople et d'étrangers. L'archange y fit de fré- 
quentes apparitions. Tous ceux qui étaient menacés de 
quelque événement fâcheux, de quelque danger immi- 
nent, qui se voyaient atteints d'un mal inconnu, d'une 
maladie incurable, obtenaient là, en implorant Dieu, 
une miraculeuse protection. Suivant une croyance 
qui repose sur un témoignage certain, le divin ar- 
change Michel se rend visible en ce lieu et lui donne 
ainsi une vertu salutaire. Voilà pourquoi cet endroit a 
reçu, depuis une époque fort ancienne, le nom de 
Michaelion. » 

Cette église de Saint-Michel d'Asie fut comme celle 



244 CHAPITftE PREMIER. 

de Saint-Michel d'Europe, située de l'autre côté du 
Bosphore, restaurée par les ordres de Justinien ' . On 
voit par le récit précédent que l'empereur Constantin 
avait pratiqué dans le temple du dieu païen inconnu, 
qu'il croyait être saint Michel, Tusage antique de Tin- 
cubation, lequel se continua longtemps après lui. Or, 
Polybe nous apprend qu'en l'emplacement de ces deux 
églises de Saint-Michel, souvent confondues depuis, à 
raison de leur commune dédicace, à Tarchange, s'éle- 
vaient les temples de deux divinités médicales. Voici 
comment s'exprime l'historien grec : a La bouche 
du Pont-Euxin est appelée Bosphore de Thrace, et 
a cent vingt stades de long ; sa largeur n'est pas par- 
tout la même. La bouche par où l'on sort de la Pro- 
pontide commence au détroit qui s'étend entre Chal- 
cédoine et Byzance, et dont l'ouverture est de quatorze 
stades. Celle par oh l'on sort du Pont s'appelle Hiéron ; 
c'est là qu'on dit que Jason, revenant de la Colchide, 
sacrifia la première fois aux douze dieux. Cet endroit, 
quoique situé en Asie, n'est distant de l'Europe que 
de douze stades, au bout desquels, vis-à-vis, on trouve 
le temple de Sérapis dans la Thrace ^. » 

J'ai déjà dit plus haut que Sérapis était invoqué par 
les malades qui venaient chercher ses consultations en 
dormant dans son sanctuaire. Quant à Jason, il se con- 
fondait avec Apollon Jasonius ou Cyzicien, divinité mé- 
dicale présidant aux sources thermales qui existaient 



^ Procop., DejEdific.y 1,8, p. 199, éd. Dindorf; DucaîMichael, 
Ncpot., Bislor. Byzant., p. 242, 243, éd. Bekker. 
* Poiyb., Histor,, IV, xxxix, p. 08-99, éd. Scbweigbaeuser. 



APERÇU SUR l'emploi DES SONGES. 245 

en cet endroit ^ Cest cet Âpoilon que, suivant le récit 
de Cédrénus, les argonautes envoyèrent consulter. 
On lui donnait aussi le nom de Psean, ou guérisseur, 
et Artémidore ^ nous apprend que cette divinité se 
montrait souvent en songe aux malades pour annoncer 
le retour a la santé. Il n'y a donc point de doute que 
le Sosthénion et le temple d'Anaplous n'eussent été 
dans le principe consacrés à deux divinités médicales, 
et que Tusage de Tincubation s*y soit continué après 
leur dédicace à saint Michel. Le scoliaste d'Apol- 
lonius de Rhodes^ ajoute d'ailleurs que le hiéron 
élevé par les argonautes avait été dédié à Apollon 
Jasonius. 

Les deux Michaelions devinrent le théâtre habituel 
des apparitions de l'archange. Voici ce que nous dit 
l'historien ecclésiastique Sozomène. 

« L'église la plus célèbre et la plus fréquentée, tant 
par les gens du pays que par les étrangers, est celle 
qui est bâtie à l'endroit nommé Hestise ^ : on Tappelle 
maintenant Michaelion -, elle est à droite de ceux qui 

1 Jason se confoDciait avec Jaso, une des divinités de la santé 
chez les Grecs. (Pausanias, I, 34, § 2; Ârisioph., PluL, 70t ; 
SchoL adhJ. MX. Aristid., In Asclep,, 1. 1, p. 46.) Voy. Panoflo, 
Die Heilgxlter der Griechen, p. 260, sq., et mon Histoire des re- 
ligions de la Grèce antique^ U I, p. 307, 450. 

*^neirocrit., Il, p. 214, éd. Reiff. 

> Schol, ad Apollon. Rhod. Argon, , I, 967. L^auteur des Ar^ 
gonautiques donne à cet Apollon le surnom d*£c6a5t05, ou pro* 
lecteur des débarquements, parce que le dieu avait protégé le 
débarquement des argonautes. 

* Èarîxt, e'esl-à-dire les foyers, Hestiae était près d*Anaplou5. 
(G. Codin, De Originib, Constant inop.^ éd. Beklier, p. 8.) 



246 CHAPITRE PREMIER. 

vont à la ville par le Pont-Euxin ^ il n'y a que trente- 
cinq stades par mer, mais il y en a plus de soixante- 
dix par terre, quand on côtoie le golfe. Elle est ainsi 
nommée parce que Ton croit que Tarchange Michel 
y est apparu. Je puis rendre témoignage des bienfaits 
que j'ai reçus par son intercession, et la vérité de ce 
que j'en assure sera confirmée par Texpérience de 
plusieurs personnes qui, ayant eu recours à Dieu dans 
leurs maladies et leurs disgrâces, ont senti du soulage- 
ment. Je serais trop long si je voulais rapporter en 
détail ces guérisons miraculeuses, mais je ne puis 
omettre celle d'Aquilin, célèbre avocat, avec qui je 
suis tous les jours au barreau K Je dirai donc ce que 
j'en ai vu et ce que j'en ai appris de lui-même. Ayant 
été attaqué d'une fièvre violente qui procédait de 
l'excès de la bile, il prit une médecine. A peine l'eut- 
il prise qu'il la rejeta, et l'efifort qu'il fit dans ce vo- 
missement répandit de telle sorte sa bile, que sa peau 
en demeura toute teinte-, il ne gardait plus depuis lors 
de nourriture, et les médecins désespéraient de sa 
guérison. Étant comme à demi mort, il ordonna à ses 
domestiques de le porter à l'église, dans l'espérance 
ou d'y guérir ou d'y mourir. Quand il y fut. Dieu lui 
apparut durant la nuit et lui commanda de prendre 
un breuvage composé de miel, de vin et de poivre. Il 
en fut guéri, bien que les médecins jugeassent cette 
potion trop chaude pour une maladie procédant de la 

' Cette anecdote a été reeueiUie par plusieurs hagiograpbes. 
Elle est notamment rapportée dans la Légende dorée de Jacques 
de Voragine, c. cxv, p. 646, sq., éd. Grasse. 



APERÇU SUR l'emploi DES SONGES. 247 

bile. J'ai appris que Probien, médecin de la cour, fut 
aussi guéri au Michaelion , par une vision extraordi- 
naire, des douleurs qu'il éprouvait aux pieds. Il s'était 
fait chrétien et approuvait toutes les maximes de notre 
religion, hormis qu'il trouvait étrange que les hommes 
eussent été sauvés par la croix. Lorsque ce doute 
agitait son esprit, il eut une vision dans laquelle lui 
apparut la croix placée sur Tautel de l'église, et où il 
lui fut déclaré que depuis que cet instrument avait été 
consacré par les souffrances du Sauveur, il ne se ferait 
plus rien sans elle, par le ministère des anges ou des 
hommes, soit pour le bien commun de l'Eglise, soit 
pour l'utilité particulière de chaque fidèle. N'ayant pu 
raconter tous les miracles opérés dans cette église, j'ai 
choisi ceux-ci entre les autres*. » 

L'historien ecclésiastique nous montre donc que le 
culte des divinités médicales avait été transporté à 
saint Michel, regardé comme le génie de la méde- 
cine ^. Les apparitions qui venaient frapper en songe 
l'imagination des consultants, les remèdes qui leur 
étaient révélés, furent successivement attribués à 
Apollon ou à Sérapis et à l'archange. 

Le fait qui se passa aux Michaelions du Bosphore 
n'est pas le seul que nous offre l'histoire de cette épo- 
que. Nous trouvons également dans le culte de saint 
Gôme et de saint Damien un exemple de la transfor- 
mation chrétienne des mêmes pratiques et des mêmes 

' Sozomen., Il, 3. 

^ Suivant quelques auteurs, c'était à un autre archange, à 
Raphaël) qu'appartenait le soin de présider à la médecine. (Ori- 
gen., De Princip,^ I, 8, I.) 



248 CHAPITRE PREMIER. 

superstitions. Suivant la légende', Côme et Damien 
avaient souffert le martyre sous le règne de Dioclétien, 
à Eges en Cilicie. Or, cette ville était célèbre par le 
culte d'Esculape. On l'y honorait sous le surnom de 
Soter (SwTifjp) ou sauveur, et à'Iairos ('la-cpiç) ou 
médecin. L'incubation se pratiquait dans son sanc- 
tuaire ^. La dévotion à saint Côme et à saint Damien 
s'étant répandue dans la Grèce, sans qu'on connût 
pour cela leur histoire, ainsi qu'il est arrivé pour 
tant d'autres confesseurs, les deux martyrs eurent 
une église àByzance au quartier de Blachernes. Une 
nuit, ils apparurent en songe à l'empereur Justinien 
qui était atteint d'une maladie grave, et le guérirent ^. 
On voit là un souvenir des apparitions miraculeuses 
que faisaient vraisemblablement en Cilicie Côme et 
Damien, dans l'église élevée en leur honneur à la place 
du temple d'Esculape. Justinien, en reconnaissance 
de leur assistance, fit remplacer par un temple magni- 
fique le modeste sanctuaire que le patriarche Proclus 
leur avait construit au Zeugma^ sous le règne de 
Théodose II *. La nouvelle de la guérison de l'empe- 
reur s'étant répandue, la dévotion à l'égard des deux 
saints ne fit que devenir plus fervente -, on les invoqua 
désormais contre les maladies sous le surnom des 



^ Bolland., Act. Sanctor,^ xxvii sept., p. 423, sq. 

* Philostrat., Vit. Apollon. Tyan., 1, 10, i\ ; Euseb., De yu. 
Constant,, III, 66. Il y avait aussi en Cilicie un oracle de Mop- 
sus, que l'on consultait par Tincubation. (Plutarch., De Ora4:uL 
Defect., 45; Origen., Adv. Cels., VII, 35.) 

' Procop., Dêjediftc.j p. 193, éd. Dindorf. 

^ G. Codin., De édifie. Constant,, p, 93, éd. Bekker. 



APERÇU SCR l'emploi DES CONGES. 249 

saints anargyres ( 0eot àvap^ipoi )'• Cette circons- 
tance fit naturellement croire que Côme et Damien 
savaient la médecine, et plus tard, dans les légendes 
dont ils furent le thème ^, on les donna comme ayant 
exercé de leur vivant la profession médicale. Bientôt 
médecins et chirurgiens les prirent pour patrons. Une 
foule de guérisons furent dues à leur intercession, à 
l'attouchement de leurs prétendues reliques^. Dès 
lors les deux martyrs apparurent souvent en songe 
aux malades, pour leur révéler les remèdes à suivre *, 
les mêmes miracles furent aussi rapportés en grand 
nombre de saint Cyr et de saint Jean % qui avaient 
pris en Egypte la place de Sérapis. On en raconta 
des cures avec des circonstances presque identiques à 
celles qui avaient été opérées dans le temple du dieu. 
La chaîne de ces superstitions, bienfaisantes à cer- 
tains égards, ne s'était donc pas brisée^*, à elles se 



^ J. Malal., Chronogr., XI, p. 304, éd. Dindorf. 

' Id,, ibid,; BoUand., Act. Sanctor,, xxvii sept., p. 425, sq. 

' Bolland., o. c, p. 456. Cf. Baillet, Vies des SaintSf nouv. 
édit., t. VI, p. 361, sq. 

* « Référant etiam pleriqae, apparere eos per visum languen- 
tibus et qaid faciant indicere. » (Gregor. Turon., De Gloria 
martyr., I, 98.) 

' Voy. Ang. Mai, Spicilegium Romanumf t. III, p. 323, 417, 
652, 661. 

f Voy. ce qui a été dit plus haut du puits de Sainte-Tègle, au 
pays de Galles, p. 157. Cf. SS. Cyri et Johan. Miracula. Il est à 
remarquer que le culte des saints Cyr et Jean était en grande 
dévotion à Alexandrie et à Cnnope, villes d^Égypte, où Ton con- 
sultait Sérapis par Tincubation. (Voy. Sopbroh. , Laudes in 
SS. Cyr et Johan. ^ Spicil. Roman,, U lll, p. 45, 46 ; Miracula^ 



SSO GHAPITHE PHEMŒR. 

rattachait la divination par les songes, pratiquée près 
des tombeaux. Isale ^ reprochait déjà aux Juifs d'y 
aller dormir en vue d'obtenir des rêves prophétiques , 
usage qu'Hérodote nous apprend avoir ausai existé 
chez les Nasamons^, et qui se pratiquait aux tombeaux 
d'Amphiaraûs, d'Amphilochus, de Calchas, lesquels de- 
vinrent de la sorte des oracles *. Une lettre de l'em- 
pereur Julien nous apprend qu'une superstitition ana- 

p. iOS.) La légende de ces saints montre clairement que leur 
culte s'était substitué à celui du dieu égyptien (o. c, p. 74 
ft sq.). Suivant le recueil de leurs miracles, un sous-diacre, du 
nom de Théodore, s*étant rendu dans Alexandrie au Tétrapyle, 
et s'y étant endormi, vit en songe un dragon (Sérapis), mais 
bientôt après les saints Cyr et Jean lui apparurent, chassèrent le 
démon et lui indiquèrent un remède qui le guérit de la goutte, 
dont il souffrait étrangement. {HiracuL, 36, p. 408.) La substi- 
tution de ridée chrétienne à l'idée païenne se montre ici claire- 
ment. On raconta que les saints guérissaient des maux pour 
lesquels la magie (le culte de Sérapis et d'Esculape) était im- 
puissante (o. c, p. 556). 

* Is., LXV, IV. 

^ Herodot., (V, 179. De là la vogue que prit en Libye la dé- 
votion pour saint Cyr et saint Jean. {Spicileg, Rom., t. III, p. 380, 
5i8, 182.) Le même fait était rapporté par Héraclide et Nym- 
pfaodore. (Tertullian., De jéninmy 33.) Tertullien nous apprend^ 
d'après Nicandre, que, dans le même but, les Celtes passaient 
la nuit près des bûchers où avaient été consumés les corps des 
braves. 

^ Herodot., VIII, 134; Pausan., I, 34^ § 3; Strabon., VI, 
p. 284; Dion. Cass., LXXO, 18, p. 469, éd. Sturz; Plutarch., 
VU. Aristid., § 19, p. 523, éd. Reiske; Virgil., jEneid., VI, 59; 
Plaut., Curcul.j I se, i, 2, 61. Voy. mon Histoire des religions, 
t. II, p. 459. Cet usage se retrouve encore chez les Tcherkesses 
(Klaprolb, Tableau du Caucase, p. 99). 



APERÇU SUR l'emploi DES SONGES. 251 

logue régnait chez les Égyptiens. Ce prince reprend 
les alexandrins d'aller dormir sur la pointe d'un 
obélisque renversé, afin d'avoir des songes prophé- 
tiques K 

Les neuvaines faites au moyen âge près des tom* 
beaux et des châsses des saints ne paraissent pas avoir 
d'autre origine. Elles rappellent les visites aux Asclé^ 
pions. On allait dormir dans les églises, afin de recevoir 
des grâces particulières et d'obtenir la guérison de ses 
maux ^. En certains lieux, comme à Tabbaye de Saint- 
Hubert, dans les Ardennes, des formes toutes païennes 
se conservaient encore au dix-septième siècle et pro- 
voquaient les plaintes de quelques théologiens ^. Di- 
verses chroniques et notamment celle de Frodoafd^, 
témoignent de la persistance de ces dévotions antiques 
et de la crédulité qui les entretenait. 

D'ailleurs l'Église n'avait pas absolument rejeté la 
divination par les rêves ; elle l'admettait encore, pourvu 
que ceux-ci eussent le caractère d'une inspiration 
divine. Il est question dans la vie des saints d'une 
foule de rêves donnés pour miraculeux. Un évéque 

^ Julian., Epist,, 58, p. HO, éd. Heyier; Muratori, Anecdot, 
GrœCy l. V, p. 327. Cf. la note de Neander ù ce sujet, Allge^ 
meine Geschichte der christlichen Religion und Kircfif^ 2« édit., 
t. 111, p. 79, 80. 

* Voy. ce que rapporte Grégoire de Tours de la basilique 
Saint-Martin (ffistor. Francor., VHI, 16). 

' Voy. l'examen des guérisons opérées par l'étole de saint 
Hubert, dans le P. Lebrun, Histoire des pratiques supentitieuseSy 
2«édit , t. Il, p. 1,sq. 

* ChroniCf ann. 033, ap. D. Bouquet, Historiens de France, 
t. Vin, p. 1800, 



252 CHAPITRE PREMIER. 

chrélien, Synésius ', Tesprit imbu, il est vrai, des doc* 
trines alexandrines, avait, au cinquième siècle, com- 
posé un Traité sur la divination par les songes, qu'il 
écrivit une nuit dans une sorte de rêve vigil, et qu'il 
envoya à la célèbre Hypatie^. Albert le Grand croyait 
aussi à ce genre de divination ^. 

Il est une classe de rêves qui prenaient surtout dans 
ces temps d'ignorance un caractère merveilleux. Ce 
sont les images fugitives et presque toujours bizarres, 
parfois même effrayantes, qui se présentent à nos yeux 
clos ou à demi fermés, lorsque le sommeil nous gagne. 
Ces visions, qui constituent de véritables hallucinations 
et que j'ai décrites et étudiées d'une manière circons- 
tanciée dans un travail spécial , sous le nom d'hallu- 
cinations hypnagogiques ^ , sont surtout fréquentes 
chez les personnes nerveuses et disposées à la car- 
dite. Elles apparaissent sans être appelées, et persis- 
tent quelquefois plusieurs secondes; elles sont comme 
les rêves, auxquels elles fournissent leurs éléments. 



* Voy. H. Druon, Elude sur la vie el les œuvres de Synésius , 
p. 248 et suiv. (Paris, 1859). 

* Déjà, chez les Jaifs, les Thérapeutes cherchaient dans les 
songes des communicalions divines. (Philon., De VitaeConlempUy 
éd. Mangey, p. 473.) Ce mode de divination fut plus tard con- 
damné par TÉglise, bien que celle-ci admît que certains rêves 
pouvaient avoir un caractère prophétique; mais à ses yeux 
rhomme ne devait pas les demander par la voie de la divina- 
tion. Voy. le traité de Pierre d'Ailly, intitulé : De Falsis Pro- 
pheiiSy dans les œuvres de J. Gersou, col 535. 

* De Somno et P^igilia^ ap. Oper,, t. V, p. 107. 

* Voy. Annales médico^psychologigites du système nerveux, 
t. XI, p. 36 et suiv. 



APERÇU SUR l'emploi DE& SONGFS. 233 

provoquées par les images qui ont frappé la vue pen* 
dant la veille, par les pensées qui ont traversé notre 
imagination, par les réflexions qui ont préoccupé 
notre esprit. Leur variété, leur étrangeté sont vrai- 
ment prodigieuses, et dépendent surtout du degré plus 
ou moins grand de pléthore des petits vaisseaux du 
cerveau et d'excitation du système nerveux. Celui qui 
éprouve ces hallucinations ne dort point encore; tou- 
tefois elles ne se manifestent à lui que quand son at- 
tention se détend, que son esprit commence à entrer 
dans le vague et une sorte d'état passif. On comprend 
combien de pareilles visions devaient impressionner 
des gens crédules ou peu éclairés. Les diables, les es- 
prits, les anges y jouaient naturellement un rôle con- 
sidérable, la tête de ces personnes étant toute remplie 
de leurs images^, et c'est par ce phénomène qu'il faut 
expliquer bon nombre des apparitions dont abondent 
les hagiographes et les livres de magie. Les chroniques 
et les livres mystiques relatent aussi des faits qui se 
rapportent manifestement au même genre de visions^. 
Les cauchemars^, les rêves qui miroitent encore de- 

1 Je suis fort sujet à ces hallucinations hypnagogiques ; elles 
m'offrent le plus souvent des images hideuses , des ligures re- 
poussantes. D'autres fois, ce sont des paysages ou des personnes 
qui me sont personnellement connues. 

* On peut consulter à ce sujet la Vie des Pères du désert» 
' Le cauchemar, ou rêve avec anxiété et oppression, était 
attribué par les Grecs à un démon nommé Éphialtès (ÉQiâXrTi;] ; 
les peuples de race germanique y voyaient Telfet des embrasse- 
ments d'un esprit nocturne quMIs appelaient inœre ou inar, nom 
d'où sont dérivés Tanglais nightmareel le français cauchemar. Le 
superstitieux rêveur croyait être chevauché par le démon (cok- 



254 CHAPITRE PREMIER. 

vant les yeux au moment du réveil, fournissaient aussi 
à la crédulité populaire un puissant aliment. Le dor- 
meur s'imaginait être lutine par un esprit , oppressé 
par les impurs embrassements d'un démon incube 
ou succube^ Cette croyance à un commerce charnel 
avec les démons régna dans toute l'antiquité, et les 
chrétiens en héritèrent^. L'homme qui avait été en 
proie à un de ces rêves fatigants et lubriques s'ima- 
ginait, en s' éveillant, voir s'enfuir le diable qui l'avait 
tourmenté pendant son sommeil ^. Revenu à lui- 
même, il supposait s'être réellement transporté dans 
les lieux que lui retraçait son imagination, avoir con- 
versé avec les anges ou les démons, et toutes les anti- 
ques superstitions dont les enseignements nouveaux 
auraient dû l'avoir désabusé revenaient alors à son 

che-mar de caîcare, le witch-rlding du peuple anglais) ; mœhre 
signifie jument. Voy. Keysler, Antiquitates selectx Septentrion 
nalesj p. 407, sq.; J. Grimm, Deutsche Mythologie, 2* édit., 
p. 453; J. Brand, o. c, t. III, p. 154, et surtout Soldan, 6e$- 
chichte der Hexenprocesset p. 150 et suiv. 

* L*origine de cette croyance s'explique par le fait qu*une sen- 
sation voluptueuse en rêve est presque toujours accompagnée 
a'un sentiment désagréable. (Voy. Boeth., Scot. Hist.^ VIU, 
p. 149 ; Dalyell, The Darker Superstitions of Scotland, p. 600.) 
On donnait le nom de succube au diable qui s*unissait charnelle- 
ment à l'homme, celui (Vincube au cauchemar dans lequel le dé- 
mon semblait vous étouffer du poids de son corps. Voy., sur les 
incubes, F. Leuret, Fragments psychologiques sur la folie, 
p. 257 et suiv.; L. F. SzaLtkoyiski , Recherches sur les halluci- 
nations, p. 104 et suiv. 

^ Voy., à ce sujet, Soldan, Geschichte der tiexenprocesse ^ 
p. 117. 

3 Voy. ce que rapporte dans sa Chronique^ Raoul Glaber, 11^ 1 1 . 



APERÇU SUR L*EMPLOI DES SONGES. 255 

esprit comme ces souvenirs d'enfance, ces frayeurs 
du premier âge, qui s'emparent de nous et se ravi- 
vent pendant le sommeil. Lorsque nous dormons, la 
volonté étant absente, tous les sentiments instinctifs, 
les penchants naturels se donnent libre carrière 5 nous 
ne nous dominons pas, nous nous laissons aller à 
toutes les impressions qui naissent du mouvement au- 
tomatique et en quelque sorte spasmodique de l'encé- 
phale ^ et les idées que ces impressions font naître, les 
actes imaginaires qu'elles déterminent, sont précisé- 
ment ceux que nous accomplirions par la seule impul- 
sion des sens, du caractère, des habitudes innées ou 
acquises, si la réflexion et mille considérations qui nous 
échappent en songe ne nous retenaient. 

L'homme qui rêve est donc placé sous la dépen- 
dance immédiate de la nature, il en réfléchit plus fidè- 
lement les influences. De là le caractère à la fois intuitif 
et fantastique du songe ^ le dormeur vit dans l'illusion, 
mais ses illusions sont la représentation exacte des mo- 
difications qui s'opèrent dans son cerveau et son éco- 
nomie. On comprend donc que plusieurs d'entre elles 
puissent se rattacher à des états maladifs, à des per- 
versions des sens; elles rentrent par conséquent dans 
la classe des hallucinations proprement dites, dont il 
sera question aux chapitres suivants. 



I 



/ 



CHAPITRE II 



ORIGINE DEMONIAQUE ATTRIBUEE AUX MALADIES 
NEMVEUSES ET MENTALES. 



Les anciens n'avaient pas plus saisi le caractère na- 
turel et Torigine physique des maladies qu'ils n'avaient 
reconnu la constance des phénomènes de l'univers. 
La même idée qui leur faisait substituer, aux forces par 
lesquelles il est régi, des esprits personnels et des in- 
dividualités divines, des démons ou des dieux, les 
conduisit à attribuer les maladies et le trépas à l'action 
surnaturelle de divinités ou de génies irrités. La mort se 
présentait-elle avec un caractère tant soit peu étrange, 
entourée de circonstances qui sortaient dé l'ordinaire^ 
ils s'imaginaient que l'individu frappé avait reçu d'un 
^tre invisible le coup fatal. 

Les maladies, et surtout les épidémies et les affec- 
tions nerveuses, étaient plus particulièrement réputées 
surnaturelles -, les premières , à cause de leur appa- 
rition inopinée, de leurs effets contagieux et meur- 
triers ; les secondes, à raison de leur origine mysté- 
rieuse, des troubles profonds qu'elles apportent dans 
l'intelligence , les mouvements musculaires et la sen- 
sibilité. 

Une épidémie venait-elle à éclater, on supposait 
qu'un dieu l'avait envoyée par vengeance ou par un 



POSSESSION DÉMONIAQUE. 257 

juste courroux. On s'empressait alors de chercher quel 
motif avait pu provoquer sa colère-, on s'efforçait de 
Tapaiser par des sacriQces, de conjurer les effets du 
mal par des cérémonies, des purifications ou desexor- 
cismes. La légende racontait qu'on avait vu le dieu 
parcourir les airs, répandant au loin la désolation et la 
mort. Dans les combats mômes, l'emploi de tant de 
moyens meurtriers, inventés de bonne heure par les 
hommes , ne suiBsait pas à l'imagination pour expli^ 
quer le carnage, et l'on voulait encore que des divi- 
nités sanguinaires semassent au milieu de la bataille 
les blessures et le trépas ^ 

La folie, Tépilepsie, tarage, la catalepsie, l'hystérie, 
et toutes les affections qui s'y rattachent , furent et 
demeurèrent longtemps un sujet d'étonnement et une 
cause de terreur superstitieuse. L'agitation furieuse 
du malade» les hallucinations auxquelles il est en 
proie, les cris qu'il pousse, l'aspect sinistre et effrayant 
que prennent ses traits, le désordre qui règne dans ses 
mouvements, les paroles étranges qu'il prononce, 
tout cela semblait la preuve qu'un esprit malfaisant, 
irrité, s'était emparé de sa personne 5 et ce qui con- 
firmait celte fausse opinion, c'était la perte visible où 
était alors le malade de sa liberté et de sa raison. Car le 
fou attribue presque toujours ses actes, ses discours, à 
d'autres qu'à lui, à des êtres, à des personnes invisibles 
qui le poursuivent et l'obsèdent. Quoi de plus propre 
à faire naître la croyance à des démons qui se seraient 
introduits dans nos organes que cette sensation ner- 

1 Yoy. mon Histoire des religions^ t. I, p. 284 et suiv. 

17 



268 CHAPITRE 11. 

veuse particulière éprouvée dans T hystérie, et d'après 
sa nature désignée par les médecins sous le nom de 
boule hystérique ^ ? Le malade sent monter de Thypo- 
gastre au cou comme un globe , qui aurait pénétré, 
on ne sait comment, dans son économie. Ces con- 
strictions, ces étranglements, ces mouvements invo- 
lontaires accusent chez les personnes atteintes de ma- 
ladies nerveuses comme une puissance étrangère qui 
les domine et les subjugue. Les violents accès de 
colère auxquels une irritabilité excessive entraine Té- 
pileptique, l'aliéné , l'hystérique ^^ que le retour pé- 
riodique des crises détermine chez le malheureux in- 
fecté de virus rabique, cette écume de Tun, ce besoin 
de frapper de l'autre, cette envie de mordre de Thy- 
drophobe ^, ces incitations au meurtre dont sont sai- 
sies certaines jeunes filles, à l'apparition des règles, 
semblaient autant de preuves incontestables de la pré- 
sence d'un esprit malfaisant dans le corps du malade. 
De là l'idée qu'il était possédé^ idée que l'opinion gé- 
nérale lui faisait partager. Cest ainsi qu'il s'expliquait 
à lui-même les fausses sensations de piqûre, de four- 
millement, d'oppression, de pesanteur sous la peau et 

^ Voy., à ce sujet, Landoozy, Traité complet de Vhystériet 
p. 33. Le P. Brognoli {Alexicacon, 1668, 2^ part., p. 129, col. ij 
parle de celte boule que sentait une jeune Olle hystérique, comme 
d*un effet de la possession démoniaque. 

* Ainsi que Ta remarqué le docteur Réveillé-Parise, dans la 
Physiologie des hommes livrés aux travaux de V esprit ^ plus le 
système nerveux est excité, plus il s'affaiblit ; et plus il s'affai- 
blit^ plus il est disposé à Texcilation. 

* Voy. , sur ces divers symptômes de Thystérie, Landouzy, 
0. c, p. 83* 



POSSESSION DÉMONIAQUE. 2S9 

dans les viscères, si fréquentes dans Thypocondrie et 
Taliénation mentale ^ 

Gomme on ignorait que l'imagination et la pensée 
peuvent, en certains cas, agir automatiquement, ce 
qui, comme je Tai dit plus haut, se produit également 
dans le rêve ; que les muscles et les nerfs sont sujets, 
en vertu de leur constitution , à des battements, à des 
convulsions soudaines, on supposait qu'un esprit sub- 
stituait sa volonté à la nôtre et produisait ces entraî- 
nements délirants, ces idées irrésistibles, ces spasmes 
et ces tremblements, symptômes de la folie et des 
affections nerveuses. 

Cette fausse notion de phénomènes purement pa- 
thologiques appartient à tous les peuples placés dans 
les mômes conditions de superstition et d'ignorance. 
La croyance à la possession n'a pas été moins géné- 
rale que la foi à la magie, et les prétendues merveilles 
opérées par celle-ci trouvaient comme leur vérifica- 
tion dans les effets singuliers mis sur le compte des 
démons. 

Pour s'en convaincre , il suffit de passer en revue 
les idées que se sont faites des affections nerveuses 
toutes les nations de l'antiquité ou les populations 
barbares. 

Les Grecs des premiers âges regardaient en général 
les maladies comme envoyées par les dieux, et ayant 
reconnu que les changements atmosphériques, j'ar- 
deur extrême du soleil, sont des causes fréquentes 

^ Voy., sur ces sensations, J.-J. Virey, De la Physiologie dans 
ses rapports avec la philosophie^ p. 198. 



260 CHA1»1TRE 11. 

il'é|ii(létnies, c'était surtout à Apollon ou à Artcmis ou 
Diane, sa sœur, qu'ils attribuaient ces fléaux. Sui- 
vant eux , les deux enfants de Latonc perçaient de 
leurs flèches les malheureux qui tombaient atteints 
par le mal^ VOdyssée^ parlant d'un homme en proie 
à une maladie violente, dit qu'un démon cruel le toui^ 
mente ^pdée liée à celle qu'exprime ailleurs Homère, 
quand il représente les mauvaises actions des hommes 
comme une folie ( axy) ) envoyée par les dieux. Pytha- 
gore pensait que les maladies qui attaquent Thomme 
et les animaux sont dues à des démons répandus dans 
l'air'. Aristophane appelle cacodémonie (xaxoSat|i.5vta) 
le plus haut degré de fureur *. Le verbe grec démç' 
niser ( 5aijJLov(Çeiv ) s'employait dans le sens de délirer^ 
extravaguei\ parler en insensé^ parce qu'on supposait 
qu'un démon s'exprimait alors par la bouche du dis- 
coureur ^ Un homme était-il saisi tout à coup de folie, 
on disait qu'une divinité s'était emparée de lui pour le 
punir de quelque impiété, de quelque blasphème. La 
folie d'Ajax^, celle des filles de Prœtus qui s'imagi- 
naient avoir été changées en vaches, nous montrent 
que celle croyance remonte aux temps héroïques. 
Démarate et son frère Alopécos furent pris de manie 



» Voy. mon Histoire des religions de la Grèce antique, t. I, 
p. 127, 291. Cf. Ëgger, dans la Revue archéolog,, 1860, p. 1 17. 

• STU-jfipo; ^à cl fx?*« ^aîuwv (Odyss., V, 296). 
s Diogen. Laert., VIII, 1, § 32. 

* Plutus, V. 30i. 

* Uesychius, p. 875, éd. Albert. 

• Sophocl,, AJax, 45, 277, 852; Pindar., Aein., VU, 2S; 0\id., 
ATelaiH., XIII, i-595. 



POSSESSION DÉMOISIAQUE. 261 

furieuse ( Twapaçpovificrav ) , après avoir trouvé la statue 
d'Artémis Orthosia ; et on vit là une action de la 
déesse*. La folie dont fut attaqué Quintus Fulvius^ 
nous est représentée comme une punition envoyée 
par Junon Lacinienne, dont il avait dépouillé à Locres 
le temple des tuiles de marbre qui en formaient la 
couverture. 

Suivant la doctrine du plus grand nombre des phi- 
losophes grecs, chaque homme a pour guide un démon 
particulier, dans lequel était personnifié son individua- 
lité morale^: on admit alors tout naturellement que 
les fous, les furieux, les insensés, doivent le délire qui 
les agite à ces esprits conducteurs, tandis que les hom- 
mes sages tels qu'un Pythagore, un Socrate, un Platon, 
un Diogène, étaient redevables de leur sagesse à Tex- 
cellente nature de leur démon familier*. Une halluci- 
nation faisait croire à Socrate qu'il obéissait à un génie 
intérieur dont il entendait la voix^ dont il écoutait les 
conseils , hallucination évidemment née de la doctrine 
accréditée de son temps ^. Les fous reçurent donc le 
nom d'énergitmènes ( èvepYo6[j.svoi) , de démoniaques 
(Sai[xovt6XYîirTot) de possédés de Dieu (Oe^XYjx-cot), dans 
ridée qu'un souffle de la Divinité les inspirait, qu'un 



I Pausan., 111, 16, § 6. 

8 Valer. Maxim., 1, 2, 5. 

3 Voy. ma note dans Guignlaut, Religions de VantiquUéy 1. 111, 
part. 5, p. 873 et suiv. 

♦ Maxim. Tyr., Dlsserl. XV, p. 263, éd. Reiske. 

» Voy. Lélul, Du Dnnon de Socrate, 2* édil. (Paris, 18o6, 
in-12.) 



26â CHAPITRE II. 

dieu agissait en eux K Platon, dans son Phèdre^ sou- 
tient que le plus souvent un dieu est le principe. Tu- 
nique auteur du désordre intellectuel^ Plutarque^ 
dit que les démons demandent quelquefois qu'on leur 
livre le corps des hommes pour les tourmenter, et 
quand ils ne peuvent l'obtenir, de fureur, ils frappent 
les villes de contagion et les champs de stérilité. Sui- 
vant les divinités aux persécutions desquelles on 
croyait les aliénés en butte, ceux-ci recevaient des 
noms différents. « Si le malade imitait le bouc, écrit 
Hippocrate*, s'il grinçait des dents, et que son côté 
droit fût en convulsion, la Mère des dieux était regar- 
dée comme la cause de la maladie *, s'il parlait d'un 
ton dur et plus fort qu'à l'ordinaire , on le comparait 
à un cheval, et on attribuait son mal à Poséidon ; s'il 
ne retenait point ses excréments, Hécate Enodia en 
était, assurait-on, la cause ; lorsqu'il parlait d'un ton 
aigre et vif comme les oiseaux, le mal était produit par 
Apollon Nomios \ écumait-il ou frappait-il du pied , 
Ares était réputé l'auteur de la maladie. Toutes les fois 
qu'une personne était saisie de frayeur et de crainte 
pendant la nuit, qu'elle était hors d'elle-même, qu'elle 
sautait à bas du lit, pour courir hors de sa chambre, 
c'étaient des pièges qui lui étaient tendus : Hécate et les 
héros prenaient possession d'elle. » 
Le nom de [juxvia donné par les Grecs à la folie 



* Voy. Egger, dans la Rev. archéolog.^ 1860, p. 115. 

* Voy. mon Histoire des religions, t. Il, p. 468 et strîv. 
' De Oracul, Defect., 14 et sq. 

^ De Morb, sacr., ap. Oper.^éd, Kahn, 1. 1, p. 592. 



POSSESSION DÉMONIAQUE. 263 

furieuse était dérivé du radical man^ men signifiant 
âme des morts, lequel se retrouve sous la forme mânes 
dans la langue latine ; en effet les Latins pensaient 
que le furieux était agité par les mânes, par la déesse 
Mania, la mère des lares et des mânes. Les hallucina- 
tions des fous étaient prises pour des spectres, des 
lémures qui les poursuivaient. A Rome , on appelait 
en conséquence l'insensé larvarum plenusy larvatus ', 
c'est-à-dire celui que troublent les larves ou fantômes: 
parfois on le qualifiait de cerriius ^^ parce qu'on le 
supposait en butte à la vengeance de Gérés, la déesse 
de la terre, celle qui garde dans son sein les âmes des 
morts ^. L'épilepsie, était pour les Romains comme 
pour les Hellènes, une maladie sacrée, lues deifica. 

On chassait les démons du corps de l'homme par 
des purifications, des sawifices et certaines formules 
sacramentelles. Une loi de Zaleucus prescrit à celui 
qui s'est approché d'un méchant démon de se réfu^ 
gier à l'autel des dieux, et de s'adresser aux hommes 
vertueux pour être purifié de tout mauvais penchante 

1 Horat., H, Satyr.y m, 273; De Arte poetica, 435. Les Grecs 
croyaient de même que les démons venaient se montrer aux 
bommes sons des formes hideuses. Voy. l'histoire du démon de 
Tém«sse (Pausan., VI, 6). 

* Plaut., Amphytr., act. Il, se. ii. 

* On croyait que les âmes des morts, en revenant sur terre, 
produisaient des maladies et troublaient les esprits. Voy. Lu- 
cian., Philops.f 16; Pauly, Encyclop. de Vantiquitéy art. Magie, 
p. UI2. 

^ Voy. Sallier, Remarques sur le traité de Plutarque sur la 
superslilion , dans les Mémoires de Vancienne Académie des in- 
scriptions et belles-lettres, t. V, p. 163. 



284 CBAMrtB n. 

Celui qui avait été troublé par quelque halludiiatioD 
derait aller trouver les personnes chargées de purifier, 
appelées par les Grecs ixo\^fixi et par les Latins pto- 
Iricen^*^ de là les expressions si usiléescliez les auteurs 
de r,t^%Tç/^CfiK*f , xeprAaAaCpeiv , zeptjjiiTTe^ai. La tradition 
rapportait que Mélampus avait guéri par remploi des 
purifications les filles de Prœtus, guérison dont d'autres 
faisaient honneur à Esculape'. Sur Tordre des devins, 
les malades, après avoir été délivrés de la maladie sacrée 
ou de la poursuite des démons, consacraient une of- 
Trande aux dieux ^. 

Ces purifications étaient accompagnées d'aspersions, 
d'une sorte de baptême^. Après avoir conjuré la divi- 
nité malfaisante d'abandonner sa victime ^, on lavait 
celle-ci des fautes qui avaient amené la maladie; le 
corps et i'àme devaient être purifiés par l'eau et par des 
fumigations (6u|Aia(JLaTa) ^, qui avaient sans doute pour 

< Strabon , VUI, p. 346; Pausan., Vlil, 18, § 3; Ovid., Mela^ 
morph., XV, 518; SchoL ad Pindar, Pyth.y III, 96. 

* Hlppocrat. , nipl irapdivicDv. Voy. OEuv, d'Hippocrate, trad. 
Llttré, t. VIII, p. 468. 

* Hippocrat., De Morbo aacro, p. 591, éd. Kuhn; Seryius, Àd 
Aineid., VIII, 33. 

^ Voy. mon Histoire des religions, t. II, p. 138. 

* Glem. Alex., S/^oma^, VII, p. 713. « Haec UDiversaconuniita 
utque succensa odore suo morhis tam hominum quain animalium 
rdsialUQt et dœmones fugant, grandines prohibera el aerem de- 
f^etre dlcunlur. » (Veget., Mulomed.^ I, xx, p. 251, ed. Bip.) 
l)e là ridée que des plantf s odoriférantes suspendues h la porte 
de la demeure des malades en éloignaient les démons. (Bionis 
Borysthen. Kî<., ap. Diogen. Laert., IV, 7.) On disait que le 
laurier avait la vertu de chasser les démons. {Geopon,, XI, ii, 
p. 79S. } Ces mènes procédés thérapeutiques sont encore em- 



POSSESSION DÉMONIAQUE. 265 

eflel d'agir sur le cerveau et les nerfs 5 car c'étaient 
généralement de plantes narcotiques et odoriférantes 
que Ton faisait usage pour ces fumigations; mais la 
vertu principale des purifications, des expiations, rési- 
dait dans rimpression produite par leur emploi sur 
l'imagination de Paliéné ; elles amenaient de la sorte 
des moments lucides, des périodes de rémission que 
Ton prenait pour une preuve du départ du démon. 

De ces rites purificatoires, les gens sensés en te- 
naient, il est vrai, quelques-uns pour ridicules et im- 
pursS mais il yen avait d'autres que la religion consa- 
crait, et le caractère plussaintqui leur était attribué en 
fortifiait la bienfaisante influence. Suivant Arétée de 
Cappadoce^, lorsque le dieu se retire du malade atteint 
(le la folie appelée divine, celui-ci redevient gai et 
tranquille. L'expulsion des démons n'était donc en réa- 
lité qu'un retour momentané de l'aliéné à la raison. C'est 
ce qui se passait notamment dans les exorcismes d'A- 
pollonius de Tyane. Philostrate' nous rapporte qu'un 
jeune homme était un jour contraint par un démon de 
faire mille extravagances, c< Apollonius le regarda fixe- 
ment *, alors le démon se mit à parler d'une voix crain- 

ployés en Asie, En effet, le voyageur Pallas nous rapporte [royale, 
trad. G. de la Peyronie, t. IV, p. 103), que les Samoyèdeset les Os- 
tiaks, lorsqu'ils veulent guérir les maniaques, allument un petit 
morceau de peau de renne ou quelques poils de cet animal, et en 
font respirer la fumée à l'insensé. Celui-ci tombe alors dans un 
assoupissement et un état de prostration qui durent ordinaire* 
ment vingt-quatre heures et amènent un grand soulagement. 

> Pluiarch., De Superstition. , 12. 

* De Caus. et Sign» chron, morboi\^ I, 6, 

» Vit, Apotton. Tt/an,t iV, âO. 



fc,'* 



266 CHAPITRE 11. 

tive, se plaignant d'être tourmenté par la présence du 
théosophe , et promettant de sortir de sa victime et de 
ne plus entrer dans le corps d'autrui. Apollonius lui 
répondit avec indignation, du ton dont un maître parle 
à quelque rusé ou impudent esclave; il lui commanda 
de quitter le malheureux et de donner au départ une 
preuve de sa fuite. Le démon annonça qu'il abattrait 
une des statues placées sous un portique voisin -, aus- 
sitôt la statue chancela et tomba en éclats. Alors le 
jeune homme se frotta les yeux comme s'il fût sorti 
d'un sommeil profond -, il tourna son visage du côté du 
soleil, honteux de ce que toute l'assemblée le regardait. 
Sa pétulance avait disparu ; son œil n'était plus ha- 
gard ; il était revenu à lui, comme si un remède l'eût 
guéri d'une cruelle maladie. » 

Tous ceux qui ont eu occasion d'observer les aliénés 
et de constater l'influence qu'exerce souvent sur eux 
la menace du médecin ou d'une personne qu'ils re- 
doutent reconnaîtront là une peinture frappante de 
vérité. 

J'ai dit plus haut que l'aliéné se croit généralement 
livré aux persécutions d'un être invisible -, c'est ce 
que les Grecs avaient déjà remarqué*. Les paroles 
du malade correspondent à cette préoccupation ; il 
parle et rapporte tour à tour son discours à lui-même 
ou à des personnes étrangères ^. Sous l'empire de la 

^ Ttv8$ xal SolI^oso^ irco 'YOiQTStuv tûv iyifi^w ènrexfoLi ckutoîç uir6- 
Xap.gâvcuaiv. (De MelanchoL^ ap. Galeo., Oper,^ t. XIX, p. 702, 
éd. Kubn.) 

^ Le docteur Allen rapporte Thistoire détaillée d'un fou qui 
se parlait à soi-même comme si c'était une autre personne. 



POSSESSION DÉMONUQUE. 267 

conviction qu'un démon le possédait, le jeune homme 
guéri par Apollonius de Tyane parlait au nom du dé- 
mon. Quand il renversa lui-môme la statue , on sup- 
posa que c'était Tesprit malin qui le quittait. Puis le 
calme étant rentré dans Tesprit du malade, par Fascen- 
dantque le théosophe avait su prendre sur lui, il se crut 
délivré. Que de fois ne rencontre-t-on pas dans les asi- 
les des maniaques occupés à soutenir avec eux-mêmes 
de véritables conversations ! ils font la demande et la 
réponse comme l'homme qui rêve , et croient qu'un 
dialogue s'établit réellement entre eux et le person- 
nage imaginaire qui les accompagne ou les persécute. 
L'influence qu'exerçait jadis en Grèce, sur la nature 
du délire des aliénés, l'opinion régnante, apparaît en- 
core de nos jours chez ceux qui partagent la même 
opinion. Quelques fous, l'esprit frappé par Tidée de 
la damnation et de l'enfer ^ se croient en butte aux 
poursuites du diable y et agissent comme si le démon 
s'était emparé d'eux ; ils s'imaginent être contraints 
d'accomplir les actes de malice ou d'impiété dont on 
fait remonter l'origine à Satan ^. C'est la même aber- 
ration qui fait que certains aliénés, croyant être rois, 



(Laycock, A Treatise on ihe nervous deseases ofwomen^ p. 321 , 
344. 

^ Voy. Leuret , Fragments psychologiques sur la folie, p. 397 
et suiv.; Esquirol, Des Maladies mentales, De lu Démonomanie, 
t. I, p. 482 et suiv. 

' Voy. à ce sujet le curieux article de M. Macario (Annales 
médico-psychologiques, t I, p. 454 et suiv.]. Ces possédés pren- 
nent souvent leurs borborygmes pour la voix du' démon. Une 
folie observée par ce médecin supposait que le diable lui inspirait 



268 CHAMTRK II. 

généraux , millionnaires, se supposant Iraqués par la 
police ou coupables de conspiration, agissent en con- 
formité avec leurs convictions délirantes. 11 n'est pas 
jusqu'à ceux qui se disent anthropophages ou lycan- 
thropes qui ne cherchent par leurs actes à justifier ces 
bizarres et tristes imaginations ^ 

Hippocrate, dont l'intelligence supérieure avait net- 
tement saisi la véritable origine de ces maladies, dé- 
montra leur cause naturelle^. Il fit voir qu'on donnail 
à tort à répilepsie le nom de mal sacré^ et qu'on Va rap- 
portait follement à un démon. Arétée de Cappadoce' 
comprit également la cause purement pathologique de 
cette affection nerveuse, et en général celle des trou- 
bles intellectuels qui s'y rattachent. « Pour moi, dit 
quelque part le père de la médecine* je pense que la 
maladie des Scythes n'a pas un caractère surnaturel et 

de mauvais desseins ei l*excilail à renier Dieu, la Vierge et les 
saints. Une autre folle croyait avoir signé un pacte avec le démon, 
auquel elle s'était vendue pour mille francs; elle implorait sans 
cesse le don de cette somme, aOn qu'elle pût se racheter : autre- 
ment, disait-elle, elle errerait deux cent mille ans sur terre, elle 
serait privée de sépulture et irait en enfer. Un grand nombre de 
cas d'aliénation cités par ce médecin présentent des circonstances 
analogues. 

^ Dans le Traité de la mélancolie y attribué tour à tour à Galien, 
à Rufus et ù Marcellus, il est question de fous qui sortent la nuit, 
pendant le mois de février, pour ouvrir les tombeaux (Galen., 
ap. Oper.f éd. Kuhn, t. XIX, p. 719). 

* Hepl li^Tii vo(r&u, De Morbo sacro, 

' De Causis et Signis chron. morbor., 1, 4. Arétée écrivait à la 
fin du premier ou au commencement du second siècle de notre 
ère. 

* DeAer. et Loc, 21, 22. 



POSSESSION DÉMONIAQUE. 269 

qu'elle vient de la Divinité comme toutes les maladies ; 
qu'aucune n'est plus divine ni plus humaine que l'au- 
tre, mais que toutes sont semblables et que toutes sont 
divines. Chaque maladie a, comme celle-là, une cause 
naturelle, et sans cause naturelle, aucune ne se pro- 
duit. » 

Quant à Gœlius Âurelianus, qui prenait pour guide 
un médecin d'Ephèse de la fin du premier siècle, So- 
ranus, il nous donne un exposé si remarquable et un 
traité si judicieux des maladies mentales, qu'on ne 
saurait croire qu'il ait admis leur origine surnaturelle. 

Malheureusement les lumières en possession des- 
quelles était la médecine restaient le patrimoine 
d'un petit nombre, et la majorité continua à ajou- 
ter foi à l'origine démoniaque des maladies ner- 
veuses. L'école de Platon, qui associait à de sublimes 
spéculations sur le monde et l'homme bien des idées 
entachées de la superstition du temps, persistait à faire 
de ces affections le signe de l'inspiration divine. Platon 
dit dans son Timée * : « Une preuve que Dieu n'a 
donné la divination à l'homme que pour suppléer a son 
défaut d'intelligence, c'est qu'aucun individu ayant 
l'usage de la raison n'atteint jamais à une divination 
inspirée et véritable, mais bien celui dont la faculté 
de penser se trouve entravée par le sommeil, et égarée 
par la maladie ou par quelque fureur divine. » 

Les fous étaient donc pour le grand philosophe de 
véritables prophètes, et en cela il ne faisait que ré- 
péter ce qu'enseignait la religion hellénique. La pythie 

» 2^ni,,§ 71, 



270 CHAPITRE H. 

de Delphes, sans cesse consultée comme le suprême 
arbitre des destinées de la Grèce, comme le juge des 
prescriptions auxquelles le culte devait se conformer*, 
n'était autre, àen juger par ce que nous dit Plutarque, 
qu'une hystérique dont les accès passaient pour de 
l'enthousiasme divin. « Un jour, écrit le philosophe 
de Chéronée, des étrangers étant venus pour consulter 
l'oracle y la victime, aux premières libations » ne fit 
aucun mouvement et parut insensible. Les prêtres 
cependant continuèrent à Tenvi les uns des autres, et 
à force de Tinonder d'eau, ils la firent, quoique avec 
peine, entrer en convulsions. Alors la prêtresse des- 
cendit dans le sanctuaire contre son gré et avec répu- 
gnance. Dès les premières paroles qu'elle prononça, on 
reconnut à Tâpreté de sa voix , qui sortait avec impé- 
tuosité, que le dieu n'agissait point sur elle et qu'elle 
était saisie d'un esprit muet et mahn. Enfin, n'étant 
plus maltresse d'elle-même, elle s'élança hors du sanc- 
tuaire, en poussant des cris horribles et se roulant à 
terre, en sorte que tout le monde prit la fuite et qu'on 
l'emporta sans connaissance hors du temple'^. » 

Porphyre * attribue à l'introduction des démons 
qu'il croit répandus dans l'air les cris inarticulés, les 
sanglots, la difficulté de respiration , les pesanteurs 
d'estomac, et il engage à recourir, dans ce cas, aux 
purifications. 

< Voy. ce que je dis à ce sujet, Histoire des religions de la 
Grèce antique , t. II, p. 527 et suiv. 
• De Oracul. defect.y 5i. 
' Ap. Euseb., Prœp, evang., IV, 25. 



POSSESSION DÉMONIAQUE. 271 

Cependant le néoplatonisme, tout infatué qu'il fût 
d'une démonologie qui substituait aux forces physi- 
ques des agents animés , n'allait pa^ toujours jusqu'à 
transformer les affections morbides en possessions dé- 
moniaques, et Plutarque, tout en admettant l'inspira- 
tion prophétique des fous, nous dit qu'il n'y a que les 
enfants, les vieilles femmes et les gens d'esprit faible 
qui croyent qu'on peut être obsédé par un méchant 
démon K 

Plotin, en possession de notions plus justes sur la 
physique que beaucoup de sages de son temps, com- 
prit tout ce qu'il y avait de chimérique dans l'idée de 
la possession, et l'un des chapitres de ses Ennéades^ 
dirigé contre les gnostiques, a pour but de la réfuter. Il 
n'est pas inutile de rappeler ici ses paroles, elles achè- 
veront de mettre en lumière la manière dont les an- 
ciens se représentaient l'introduction des démons 
dans le corps de l'homme. « Us se glorifient encore, 
écrit le philosophe néoplatonicien, de chasser les ma- 
ladies. Si c'était par la tempérance, par une vie bien 
réglée, comme les sages, ils a\iraient une prétention 
raisonnable, mais ils affirment que les maladies sont 
des démons, qu'ils peuvent les chasser par leurs pa- 
roles, et ils s'en vantent, afin de passer pour des hom- 
mes vénérables auprès du vulgaire, toujours porté à 
admirer la puissance de la magie. ]ls ne sauraient 
persuader à des hommes raisonnables que nos mala- 
dies n'ont pas des causes appréciables, comme la fa- 
tigue, la plénitude, la vacuité, la corruption, en un 

A Platarch., Dion. , § 2. 



272 CHAPITRE II. 

mot, une altération qui a un principe intérieur ou ex- 
térieur. On le voit par la nature même des remèdes. 
Souvent on chasse la maladie en dégageant les intes- 
tins ou en donnant une potion \ souvent aussi on a 
recours à la diète et à une saignée. Est-ce parce que 
le démon a faim ou que la potion le fait dépérir ? 
Quand une personne est guérie immédiatement, le 
démon reste ou sort -, s'il reste, comment sa présence 
n'empèche-t-elle pas la guérison ? S'il sort, pourquoi? 
que lui est-il arrivé ? est-ce qu'il était nourri par la 
maladie ? En ce cas la maladie était autre chose que 
le démon. S'il entre sans qu'il y ait de cause de ma- 
ladie , pourquoi celui dans le corps duquel il pénètre 
n'est-il pas toujours malade ? S'il entre dans un corps 
quand il y a déjà une cause naturelle de maladie, en 
quoi contribue-t-il à cette maladie? Cette cause suflSt 
pour produire la lièvre. Il est ridicule d'admettre que la 
maladie ait une cause, et que, dès que cette cause agit, 
il y ait un démon tout prêt à venir la seconder ^ » 

L'état d'exaltation dans lequel entraient les galles 
ou prêtres de Cybèle, les bacchants, lorsqu'ils célé- 
braient dans la campagne les fêtes de Dionysos, se pro- 
pageait épidémiquement^ et déterminait des accès d'é- 
piiepsie et de folie qui étaient pris pour des inspira- 
tions du dieu et entretenaient la fausse opinion sur 
l'origine surnaturelle du trouble mental. Dans la tra- 

* Plolin., Ennead.y II, liv. ix, p. 296, irad. Bouillet. Cf. 
A. Kirchboff, Plotini de t^irtutihus et adversus Gnosticos, p. 59, 
49 (BeroliDi, 1847). 

> Voy. mon Histoire des religions de la Grèce antique , t. II , 
p. 20â, t. ni, p. 86. 



POSSESSION DÉMONIAQUE. 273 

gédie d^Hippolyte^ le chœur s'écrie, en parlant à Phè- 
dre : « jeune fille! un dieu te possède, c'est ou Pan, 
ou Hécate, ou les vénérables corybantes, ou Cybèle 
qui t'agite ^ ; » et le scholiaste explique à ce sujet 
le mot IvOeoç, dont se sert Euripide, par halluciné^ 
visionnaire^. Arétée nous dit dans son Traité des 
maladies chroniques^ que le corybantiasme est une 
maladie d'imagination, et que l'on guérit par la musi- 
que ceux qui en sont atteints*. Pythagore avait pres- 
crit le même remède dans les maladies mentales^ et ce 
que dit Cselius Aurelianus des règles à observer pour 
leur traitement montre que c'était là un remède d'un 
usage généraP. Origène ^ et Martianus Capella^ y font 
allusion. David l'employa pour calmer la farouche mé- 
lancolie de Saûl. Dans des temps moins anciens, ce fut 
aussi à la musique et à la danse que Ton recourut pour 
la maladie nerveuse attribuée à la morsure de la ta- 
rentule ®. 
On le voit , la doctrine de la possession reposait , 

^ EuT\p\d,f Hippolyt,, iA\ eisq, 

* SchoL, ad V. 141, ap. Euripid., Oper.^ éd. Barnes, p. 323. 
' De Sign, chron. morbor.^ I, 6. Voy. ma dissertation Sur le 

Corybantiasme^ dans les Annales médico-psychologiques du sys- 
tème nerveux, t. X, p. 55 et suiv. 

* Eunap. , Vit, Philos., p. 559, 67; Pseudo-Longin., 67, 
^ De Causis et Sign, ehron, morb,, 1, 6 ; De AcuL Morb., I, 9„ 

3,11,15. 
« Adv. Cels., m, 10. 
' De Nupt. Philolog. et Mercur., IX, § 925, p. 719. 

* Voy. Calmeil, la Folie, t. H, p. 159 et suiv. Cf., sur Temploi 
de la musique pour calmer les maladies nerveuses, J. Braid, 
Neurypnology or the rational ofthe nervous sleep, p. 56. 

18 



274 CHAPITRE II. 

chez les Grecs, sur Torigine surnaturelle attribuée aux 
maladies. Nous allons voir que cette opinion ne leur 
était pas particulière. 

La doctrine de la possession avait cours en Egypte ; 
c*est ce qui ressort de quelques textes hiéroglyphiques. 
Elle s'y présentait à peu près sous les mêmes formes 
qu'en Grèce. 

Une stèle égyptienne appartenant à la Bibliothè- 
que impériale de Paris, et dont Tinscription a élé 
traduite par deux habiles égyptologues, M. Birch ^ et 
M. de Rougé^, fait mention, sous la vingtième dy- 
nastie pharaonique, c'est-à-dire vers la fin du trei- 
zième siècle avant J.-C., ou tout au commencement 
du douzième, d'une princesse d'Asie qui fut guérie de 
la possession par l'opération du dieu égyptien Khons. 

Le Pharaon Rhamsès Meri-Amoun s'était transporté 
jusque dans la Mésopotamie pour recevoir les tributs 
des princes soumis à son empire. Parmi eux se trou- 
vait le chef de Bakhtan ^ celui-ci profita de la circons- 
tance pour présenter sa fille au Pharaon. Sa beauté 
attira les regards du monarque, qui la choisit pour 
épouse et la ramena en Egypte, où elle reçut le nom de 
Ncferou-Ra, c'est-à-dire beauté du soleil. Cette prin- 
cesse avait une jeune sœur, Bint-Reschit , qui était 
atteinte d'un mal terrible. Le chef de Bakhtan envova 
consulter sur Tétat de la pauvre enfant ces médecins 
égyptiens, dont l'antiquité a vanté la science profonde. 



* Transacl, of the Roy. Soc, of lUer, vol. IV , new séries, 

* E. de Rougé , Étude sur une stèle égyptienne appartenant à 
la Bibliothèq^tfi impéiikle de Paris. Paris, 1858, in-S®. 



POSSESSION DÉMONUQUE. S75 

Le Pharaon, auquel le prince d'Asie avait adressé un 
messager, choisit un membre du collège sacré, qui 
consentit à aller au pays de Bakhtan. C'était ThoÙi- 
£m-Hevi : il trouva Bint-Reschit obsédée par un e^ 
prit. Le délire était si persistant que ses efforts furent 
vains pour expulser le démon. Le chef de Bakhtan eut 
alors la pensée de recourir à quelque divinité. Il 
dépêcha un nouveau message à son royal gendre, 
pour connaître le dieu à implorer. Rhamsès consulta 
le dieu Khons, surnommé dieu tranquille daus sa per- 
fection; il le supplia de tourner sa face vers Khons, le 
conseiller de Thèbes, le grand dieu qui chasse les re- 
belles, afin de lui communiquer sa vertu divine, et 
pour qu'il pût guérir la fille du prince de Bakhtan. 

Sans doute qu'il est ici question d'une image du 
même dieu Khons, adoré à Thèbes sous un attribut 
particulier, et qui, invoqué comme un pur esprit , re- 
cevait le surnom de tranquille dans saperfection. Car, 
la prière du Pharaon ayant été exaucée, le texte égyp- 
tien nous dit que Khons communiqua par quatre fois 
sa vertu divine à l'idole révérée de Thèbes, laquelle 
fut envoyée en grande pompe au pays de Bakhtan , et 
placée dans une de ces chapelles portatives usitées en 
Egypte, et que les Grecs appelaient naos^ suivie de 
barques sacrées portatives ou baris, et d' une nombreuse 
escorte. Le chef de Bakhtan se prosterna respectueu- 
sement à Tarrivée de l'idole, en l'invoquant *, elle fut 
portée à la demeure de Bint-Reschit, qui se trouva 
aussitôt guérie \ et par reconnaissance , son père fit 
célébrer en l'honneur du dieu de Thèbes une fête so- 
lennelle, sur le conseil même de l'esprit dont la pria- 



276 GBAPITRE IK 

cesse était possédée, car le démon s'avoua lui-même 
vaincu. On fit, pour Tapaiser, une riche offrande à 
Tesprit, sur l'ordre du prophète qu'inspirait le dieu. 
JLhons ordonna au démon de partir et d'aller où il 
voudrait. Saisi d'une vive dévotion pour une divinité si 
puissante , le chef de Bakhtan retint près de quatre 
années Fidole bienfaisante. Mais sur Tavis d'un songe 
dans lequel il avait vu Khons sortir de son naos sous 
la figure d'un épervier d'or, et s'élever au ciel dans la 
direction de l'Egypte , il consentit qu'on la ramenât 
dans sa patrie. La précieuse idole fut renvoyée à Thè- 
bes dans son temple, avec une nombreuse escorte et 
accompagnée de riches présents. 

On le voit , le dieu Khons passait aux bords du Mil 
pour avoir la vertu de chasser les esprits rebelles, et 
ces esprits devaient, à leur départ, être apaisés comme 
des divinités puissantes. Cette opinion se liait à une 
autre dont il a été fait mention dans la première partie 
de cet ouvrage, à savoir que les dieux exercent leur 
influence sur les diverses parties du corps, et peuvent 
pour ainsi dire s'y loger. C'est ce qui résulte d'une 
autre inscription dont un égyptologue distingué , 
M. Chabas, a donné l'interprétation ^ Elle renferme 
un ensemble d'invocations adressées à certaines divi- 
nités ou génies, ayant pour objet d'obtenir que le dé- 
funt soit préservé de toute attaque de la part des es- 
prits maudits qui peuvent maîtriser ses membres, qu'il 



* Voy. Bulletin archéologique de VAthenœum français (juin 
18!i6, p. 45). Cf. ce que dit Origène du dieu d'Antinopolis. Âdv, 
Cels.,\\\, 6. 



POSSESSION DÉMONIAQUE. 277 

en soit pas pénétré par rame d*un mort ou d'une morte. 
Les Égyptiens admettaient donc comme les Grecs que 
les morts peuvent se transporter partout à leur gré 
et se revêtir de formes diverses, d'où il suit que les 
bons comme les mauvais esprits pouvaient entrer dans 
le corps humain. Pour les chasser, on prononçait des 
paroles sacramentelles, on aspergeait la maison avec 
le suc de certaines plantes ; c'est ce que nous apprend 
le texte de M. Ghabas. 

Plus tard, les dieux de TËgypte ayant été assimilés 
par les Grecs à des démons, la distinction des bons et 
des mauvais esprits n'eut plus la même importance, et 
les possédés devinrent tous indifféremment des dé- 
moniaques. 

Nous ne savons rien de la doctrine de la possession 
chez les Assyriens, mais Tanecdote du prince de 
Bakhtan nous montre qu'en Mésopotamie avaient cours 
les mêmes idées qu'en Egypte. Les Perses admettaient 
que les Dews, ou mauvais esprits, cherchent à dis- 
traire l'homme de ses devoirs et à s'insinuer dans son 
corps S et ils les chassaient par des prières. 

Les Âryas attribuaient les maladies aux Rakchasas, 
ou mauvais démons^. Il est dit dans un des hymnes du 
Rig-Véda que <( Âgni, uni au sacrifice, tue le cruel 
Rakchasa, qui, sous le funeste nom de flux de sang, 
siège dans ton ventre pour nuire à ton fruit, — le Ra- 
kchasa, qui profite de ton sommeil ou des ténèbres 



^ Anquetil du Perron, Précis du système théologique de Zo» 
-roastre^ dans le Zend-ÀvestOy t. H, p. 599. 
* Zend-Avesta, t. I, part, ii, p. 56o, 566. 



378 CHAPITRE 11. 

pour troubler ta raison et veut détruire ton fruit doit 
périr parmi nous ^ » 

Les Hindous professent encore les mêmes idées et 
recourent sans cesse à des sortilèges, à des incanta- 
tions, pour écarter les esprits, guérir les maladies et 
expulser les démons. Le nombre de ceux qui exercent 
chez eux la profession d'exorciste est considérable ; 
on reconnait en eux les héritiers des sorciers des tribus 
dravidiennes, qu'on retrouve encore chez les restes 
dispersés de plusieurs d'entre elles. Un auteur ^ n'es- 
time pas à moins de trois mille cinq cents ces Ojhas 
ou Gouni^ tel est le nom qu'on leur donne, existant 
dans le district de Pouraniya. Au Dekkan, on continue 
à tenir les fous pour des possédés, ainsi que tous ceux 
qui souffrent de maladies nerveuses; on voit même 
l'effet de la possession dans un simple accès de fièvre. 
Le traitement consiste dans la récitation des mantras^ 
dont la vertu magique triomphe presque toujours, as- 
sure-t-on, delà résistance du démon possesseur. 

La révolution d'idées religieuses que j'ai indiquées 
dans la première partie de cet ouvrage explique pour- 
quoi ce démon est confondu avec Vétai^ un des an- 
ciens dieux du pays. A-t-on réussi à l'expulser du 
corps du malade, en lui sacrifie en expiation un coq'. 

^ Rig-Védat Hymnes pour les femmes encetntes, sect. VIII , 
lect. VII, hyiD. 20, traduction Langlois, t. IV, p. 458. 

* MoDtgomery Martin, T^e History^ AntiquitieSt Topùgraphy^ 
of Eastem India, t. lU, p. 443. 

> Voy. J.^ Stevenson, Oit the ante^ahmanieal Worship of the 
Hindus , dans le Journal of the royal AAaiic Society of Gréai 
Britain, vol. V, p* 195. 



POSSESSION DÉitfONlA|l3E. 279 

Chaque maladie^ chaque accident même, chaque in- 
fortune, sont regardés comme Tœuvre d'un démon 
particulier. 

Il y a de mauvais esprits pour les enfants, ce sont 
les Mogani ; il y en a d'autres pour les jeunes gens et 
pour les vieillards. Ces démons peuvent revêtir toutes 
les formes et tromper l'homme par mille illusions. 
Dès qu'une personne tombe malade , l'Hindou de- 
meure convaincu qu'elle est en butte à feur obsession, 
et il lui couvre le corps de charmes ^ 

Les bouddhistes ont absolument les mêmes idées. A 
leurs yeux, les démons engendrent les maladies, mais 
ils peuvent aussi les guérir^. A Ceylan, le démon 
Oddy passe pour avoir une vertu très-puissante contre 
une foule de maux , bien qu'on redoute fort ses appa- 
ritions. En général, toutes les hallucinations dans les- 
quelles l'Hindou s'imagine voir ces terribles esprits 
sont prises pour autant de communications diabo- 
liques ^. 

Au Thibet, l'emploi des exorcismes est très-fréquent. 
A Lhassa, à une certaine époque de l'année, on chasse 
les démons qui passent pour désoler le pays et en- 



^ J. Roberts, Oriental Illmtrations of the sacred Scriptures^ 
collecfed from the customs of the Hindoos^ p. i7i. Les boud- 
dhistes s*app]iqueDty à Ceylan, sur la partie du corps malade, la 
figure du démon, qui est regardé comme engendrant le mal^ i*l 
croient ainsi en amener la guérison. 

' E. Upham, The Hisiory and Doctrine of bndhism, p. 126 vl 
sutv. (London, 1829.) 

* Ynkkun nattannawa^ a eingalese Poeniy transl.'by J. Calla- 
way (London, 18^9), p. ill et suiv. 



280 CHAPITRE II. 

voyer les maladies. La conjuration se fait au son des 
trompettes, des tambours, des cloches et des conques 
marines. Comme nos moines au moyen âge, les lamas 
se plaignent des tentations des démons, des tours au- 
dacieux qu'ils leur jouent et des troubles qu'ils s'effor- 
cent d'apporter dans leurs pieux exercices ^ 

J'ai déjà parlé plus haut ^ de la démonologie chi- 
noise ; elle se lie tout naturellement à la doctrine de 
la possession. Les Tao-Ssé' prétendent avoir le don do 
chasser les Tchong-Ssé du corps des personnes ob- 
sédées. 

Il y a peu de peuples, écrivent les -missionnaires^, 
qui soient plus crédules que les Chinois en matière de 
revenants et d'exorcismes. La moindre altération de 
la santé, le plus simple mal de tète, sont regardés 
comme un effet de Tinfluence démoniaque. 

Cette doctrine peut avoir été apportée dans l'em- 
pire du Milieu par le bouddhisme ^ mais elle pro- 
cède aussi du naturalisme démonologique, qui se ren- 
contre chez toutes les races tchoudes ou mongoles. 
Les chamans et les lamas exorcisent à peu près de la 
même manière. Tous ces peuples attribuent aux ma- 
ladies une origine surnaturelle. Selon les Mongols, 
c'est Tchutgour ou le chef des malins esprits qui pro- 
duit les maladies, et celui qui souffre va trouver les 

\ Hue, Souvenirs (fun voyage au Thibet, t. Il, p. 140. 

* Voy. p. 207. 

' Voy. Stanislas JulieD, Le Livre des récompenses et des peines^ 
p. 135 ; Blanche et Bleue^ ou les Deux Couleurs fées^ rojnan chi- 
nois traduit par Stan. Julien, p. 90. 

* Annales de la propagation de la foi^ t. X, n» 2, p. 273. 



POSSESSION DÉMONIAQUE. 281 

lamas pour se faire exorciser *. Uabysse des Kalmouks 
prétend aussi chasser les esprits par ses conjurations ^. 
L'exorcisme s'opère d'ordinaire au son du tambourin -, 
on adresse aussi des offrandes au démon pour le cal- 
mer. Les chamans qui croient avoir, par des mots 
magiques, la faculté d'évoquer les esprits, tombent 
eux-mêmes dans de véritables accès d'épilepsie ou de 
manie, durant lesquels ils prophétisent, en faisant force 
gambades et d'horribles contorsions ^ Les Bachkirs 
ont leurs Schaitan-kouriazi ou chasseurs de diables, 
qui se chargent, par l'administration de certains re- 
mèdes, de traiter les malades regardés comme autant 
de possédés, idée universellement répandue chez les 
peuples finnois^. Ce Schaïtan dont le nom a été em- 
prunté, depuis le contact des Bachkirs avec les Russes, 
au Satan des chrétiens , est tenu aussi chez les Kal- 
mouks pour l'auteur par excellence de toutes nos souf- 
frances corporelles. Veulent-ils l'expulser, ils ont non- 
seulement recours aux conjurations, mais encore à la 
ruse. L'abysse fait placer devant les malades des of- 
frandes, comme si elles étaient destinées au malin 
esprit ; il suppose que , tenté par leur nombre ou 
leur richesse, l'esprit, afin de se précipiter sur cette 
nouvelle proie, quittera le corps qu'il obsède *. Selon 

^ Hue, Souvenirs d'un voyage dans la Tartarie, le Thibet et la 
Chine, 2« édit., t. I, p. 121. 

< P. de Tcbibatchef, Voyage scientifique dans l'Altaï oriental^ 
p. 45, 46. 

3 C. d*Ohsson, Histoire des Mongols, liv. 1, chap. i, 1. 1, p. 17. 

^ X.CsiSiTen,Vortesungenûber die finnische Mythologie, fi. 173 

« Tchibatchef, L c. 



284 CHAPITRE II. 

1res magiciens rappellent trait pour trait les chamans . 
c'est aussi au son du tambourin, de la crécelle ou 
de l'instrument appelé ckichikouéy que les Piaches 
des Assiniboins et des Piedsnoirs chassent du corps de 
rhomme leur démon Ouakan Chidja ^ Les Caraïbes 
avaient leurs Boyçs ou magiciens, qui prétendaient 
délivrer les femmes des démons qui les obsédaient^. 
Dans TÂmérique du Sud, mêmes superstitions. Les 
Indiens de la Pampa del Sacramento attribuaient 
toutes leurs maladies aux enchantements. Aussi con- 
sultaient-ils alors leurs Moharis^ leurs Agoreros^ pour 
qu'ils détruisissent l'effet du sortilège^. Chez les Indiens 
du Chili, quelqu'un venait-il à mourir de maladie ou 
par quelque accident, on supposait qu'il avait été vic- 
time d'une puissance malfaisante, et l'on recourait au 
JUachi pour l'exorciser *. Les Patagons croient que 
chaque sorcier tient à ses ordres un esprit familier 
qu'il peut envoyer dans le corps d'autrui^ ils redoutent 
particulièrement les Valitchou ou âmes des sorciers 
morts, véritables lémures qui obsèdent les vivants et 
envoyent aux hommes des calamités de toutes sortes. 
L'exorcisme se fait également chez les Patagons au 
son du tambourin et avec des cérémonies fort ana- 
logues à celles qui sont usitées chez les chamans, 

* Ch. Bodmer, Voyage du prince de Wied-^Neuwied y t. I, 
p. 79, 81. 

* Rochefon, Histoire naturelle et morale des Antilles^ 2* édit., 
p. 473. 

' Skinner, Voyage au Pérou, trad. par Henry, t. I, p. IS8-I60. 
^ Damont d'UrvUle, Voyage au pôle sud, t. 111, P* 270; 
J. Miers, Travels in ÇhUe and la Plata^ i. 111, p. 466. 



POSSESSION DÉMONIAQUE. 285 

circonslance qui peut être regardée comme un indice 
de Torigine asiatique des populations du nouveau 
monde K La frayeur des Patagons pour les sorciers est 
extrême, et elle accroît encore la fréquence des ma- 
ladies nerveuses qu'engendre l'emploi des pratiques 
adoptées par leurs sorciers ^. 

L'Océanie nous fournit le même spectacle. Dans 
presque toutes les îles de la mer du Sud, les maladies 
étaient tenues pour des punitions divines^. A la Nou- 
velle-Zélande, un indigène était-il atteint d'un mal 
mortel, on disait que le Grand Esprit était entré dans 
son corps pour le consumer*. Aux lies Sandwich, 
l'exorcisme était universellement pratiqué ^ 

En Australie, les sorciers s'attribuaient la puissance 
de guérir les maladies par des conjurations aux dieux 
qu'ils en regardaient comme les auteurs ^. En plu- 
sieurs îles de la Polynésie, les fous étaient appelés 
enchantés; on disait que les dieux parlaient par leur 
bouche et tourmentaient leurs membres ; on recourait 
pour les délivrer à mille jongleries '. Aux îles Garo- 

* Narrative of the surveying Foyages of Adventure and Deagle^ 
between the years 1826 and 1836, t. Il, p. 163 el saiv. 

» Ibid. 

' Moerenhout, Voyage aux îles du grand Océan, t. I, p. 43â, 

* Earle, Résidence in New Zealand, p. 241 (1827). 

'^ J. Jarvis, History ofthe Hawaian Islands, p. 42 (Boston, 
1843). 

^ E. J. Eyre, Journal of expéditions ofdiscovery into central 
Australia, t. II, p. 360, 362. 

"^ Voy. à ce sujet Moerenhout, Voyage aux îles du grand 
Océan, t. II, p. 480, 481. Chez les Nantiras, les démons portent 
le nam de harJous; il y a un hanlou pour chaque maladie. 



^86 CHAPITRE II. 

Jines, certaines gens prétendent jouir de la faveur 
d'être visités par Hanno^ l'esprit qui règne sur les Ilots. 
Si le démon devient trop incommode pour les voi- 
sins, on court sur le possédé, armé de bâtons, et on le 
tient pour délivré quand le malheureux tombe épuisé 
de coups ^ Les Malais ne se distinguent pas des 
Australiens à cet égard. On voit leurs Poyangs em- 
ployer contre les hantous^ ou esprits producteurs des 
maladies, les mêmes pratiques que les magiciens des 
autres pays ^ C'est aussi au son d'un instrument, le 
giUmdang^ que les Poyangs des Binouas du royaume de 
Djohore opèrent leurs exorcismes'. Les Dayaks, les 
Battaks observent pareilles pratiques *, elles se retrou- 
vent chez les populations primitives de THimalaya, les 
Bodo et les DhimaP : leurs ojha, ou prêtres sorciers pro- 
cèdent à peu près de la même façon -, ils offrent suc- 
cessivement des sacrifices à toutes les divinités, en vue 
de découvrir quelle est celle qui' tourmente le malade. 
Chez les Kocchs, Tojha s'y prend d'une singulière 
façon ; il fait osciller un anneau suspendu à son pouce 

Voy. Journal of ihe indian Archipelago, décembre 1847, suppi., 
p. 307. 

1 Lutké, Voyage autour du monde, t. III, p. 189. Les Ansayriens 
guérissent aassi les possédés en les bâlonnant, pendant qu'ils 
récitent les formules d'exorcisme. Voy. F. Walpole, The Ansaytii, 
t. III, p. lâO. 

< Journal of the indian Archipelago, 1847, p. 276. Cr. 1849, 
p. 115. 

s Ibid.f novembre 1847, p. 275, 280. 

^ Voy. l'article de M. Hodgson, On the Origin, location, Num^ 
bers of the Kocch, Bodo and Dhimal pcoptc, dan» le Journal of 
the Asiatic Society ofJiengal, july 4849, p. 722, 729. 



POSSESSION DÉMONIAQUE. 287 

devant des feuilles sur lesquelles sont placés des grains 
de riz, qui représentent pour lui les diverses divinités; 
la feuille vers laquelle le pendule dirige sa trajec- 
toire indique la divinité cherchée, celle qui obsède le 
patient ; alors on l'interroge en vue de savoir quel sa- 
crifice elle exige pour consentir à se retirer *. 

Chez tous les peuples noirs, ceux de TÉthiopie, 
du Soudan , de la Guinée, du Congo, chez les Cafres 
et les Hottentots, les mêmes superstitions sont en vi- 
gueur. Les épileptiques comme les fous, les hystéri- 
ques comme les hallucinés, sont pris pour des possé- 
dés ^. En Abyssinie , on force le malade à respirer la 
vapeur de certaines plantes dont Todeur exerce sans 
doute quelque influence sur son système nerveux'. Les 
Kalichas chassent le diable à coups de fouet *. Les nè- 
gres du Soudan croient que le malin esprit, après 
avoir épuisé les forces de l'épileptique , dévore les 
parties intérieures de son corps et consume sa vie^ 
Selon les Cafres Âmazoulous, ce sont les morts qui 
envoient les maladies aux vivants^. En résumé, les 
exorcismes de toutes les peuplades sauvages nous ra- 

1 Hpdgson, L c, jul. 1849, p. 728. 

* Voy. Combes et Tamisier, Voyage en Abyssinie, t. I, p. 279. 
' Lefebvre, État social des Abyssins, dans les Nouvelles An^ 

nales des voyages, nouv. série, t. I, p. 317. Les Abyssins exé- 
cutent aussi une musique bruyante pour chasser le malin esprit. 
(Ferret et Galinier, Voyage en Abyssinie, p. 95.) 

* W. Corn. Harris, Thehighlandsof^^thiopïa, t. III, p. 50, 51. 

* Voy. Rie h et J. Lander, Journal d'une expédition au Niger, 
trad. Belloc, t. II, p. 349, et J. Leighton Wilsou, Western Africa, 
p. 588. . 

* Delegorgue, T'oyage dans V Afrique australe, t. H, p. 246. 



288 CHAPITRE II. 

mènent toujours au même tissu de rêveries et d'extra- 
vagances associé à quelques moyens réellement théra- 
peutiques dont elles avaient constaté les salutaires 
effets, sans s'apercevoir de la cause à laquelle ils doi- 
vent leur efficacité. 

En face d'une croyance si universelle, et, pour 
ainsi dire, inhérente à l'enfance des sociétés, on ne 
s'étonnera pas que les Juifs n'y aient pas non plus 
échappé. La folie mélancolique du roi Saûl est rap- 
portée par la Bible ^ à la présence, dans le corps de ce 
prince, d'un rouach raha^ ou malin esprit, que Dieu 
lui avait envoyé pour le punir. Dans le Livre de Tobie^ 
la maladie dont était atteinte Sara, fille de Baguel, est 
attribuée à un démon, Âsmodée. L'historien Josèphe, 
imbu des superstitions de son temps, dit que les 
mauvais esprits qui s'emparent de Tintelligence des 
hommes pour les tourmenter sont les âmes des mé- 
chants^. Dans le Talmud, la rage est donnée comme 
due à la présence d'un esprit malin. Â cette question : 
Qu'est-ce qui produit la rage du chien? Schemuel 
répond qu'un mauvais esprit reste sur lui ^. Il est 
prescrit dans le même livre à celui qui a été 
mordu par un chien enragé de ne boire de l'eau 
durant douze mois que dans un pot de bronze, de 
peur que les esprits mauvais ne lui apparaissent -, d'où 



* I Reg.f XVI, a. Cf. xvi, 23; x\m, 10. 

* Tob,, III, 8; xii, 4. Ce démon [Asch-Medaî, c'est-à-dire le 
feu de la Médie) paraît être un des esprits lumineux du maz- 
déisme, dont les Juifs avaient fait un démon. 

8 Anl. Jud,, VI, viii; De Bell. Jud., VII, vi,§§2, li. 



POSSESSION Di^.MONIAQUE. 289 

il suit que les accès d' hydrophobie étaient| pris chez les 
Juifs pour la marque de Tinvasion des démons ^ Les 
fous furieux qui se réfugiaient dans les cimetières 
étaient également tenus pour des victimes du diable. 
« Qu'appelle-t-on insensé? dit le traité CAa^/^ra^; celui 
qui passe la nuit près des tombeaux \ on dit de lui 
qu'un esprit impur habite dans son corps. » Encore 
aujourd'hui, en Abyssinie, les Juifs i^^a/ocAos attribuent 
les convulsions aux démons^. 

Lucien, dans son Amateur de fables^, se moque des 
habitants de la Syrie et de la Palestine, qui prétendent 
chasser les maladies à Taide de formules d'exorcisme, 
s'imaginent que ce n'est pas le malade qui leur ré- 
pond en grec et ep latin , mais le diable qui s'est logé 
dans son corps et qui s'échappe sous l'apparence de 
fumée ^. 

Les Juifs, dans le principe, ne se représentaient pas 
plus la mort que la maladie comme due à une cause 
naturelle. Substituant les anges, c'est-à-dire des per- 
sonnes animées aux agents physiques , ils attribuaient 
à l'un de ces esprits célestes le soin de mettre fin à la 
vie; ils avaient un ange de la mort, sorte de messager 
divin, qui, un glaive à la main, donnait le coup mor- 
tel à celui que Dieu avait désigné. Cet ange fut ap- 

* Yoma, fol. 83, col. 1. 

« Fol. 5, col. 2. 

' Annales des voyages, douv. série, t. III, p. 91. 

^ PhUopseud.f § 16, p. 255, éd. Lehmann. 

'^ Cette croyance a persisté chez les chrétieas, comme en font 
foi certaines formules d'exorcisme, aui apparentis instar fumi. 
Fabricius, Btblioth, Qrœc, VIII, p. 98.) 

19 



290 CHAPITRE II. 

pelé depuis l'ange exterminateur. Avait-il touché de 
son arme mystérieuse Thomme dont l'arrêt était pro- 
noncé, il tirait du corps d'une manière douce ou vio- 
lente, selon la conduite passée du mourant, l'âme ou 
le souffle qui allait se rendre dans le schéol , la de- 
meure souterraine des âmes*. Her et Onan, fils de 
Juda ^5 les premiers-nés de l'Egypte ^, les Israélites 
qui avaient murmuré*, et les soldats de Sennachérib^, 
reçurent ainsi la mort, au dire des livres saints. Cette 
idée de l'ange exterminateur avait été naturellement 
suggérée aux Hébreux par ces morts violentes et 
imprévues dont la cause leur échappait et l'origine 
semblait surnaturelle. Les Étrusques reconnaissaient 
de même des génies léthifères , génies ailés qui rap- 
pellent les anges et qu'on voit sur les bas-reliefs funé- 
raires , armés du glaive , et répandant le trépas au mi- 
lieu des combats^. Ce peuple admettait aussi l'existence 
d'une sorte d'exécuteur des hautes œuvres divines, 
personnage d'un aspect sinistre, que les antiquaires 
ont désigné sous le nom de Charon étrusque \ Il est 

• 

* Voy. Obry, De V Immortalité de Vâme chez les HébrettXj 
dans les Mémoires de V Académie du département de la Somme , 
ann. 1839, p. 508. Cf. Bible de Vence, nouv. édit., t. VUI, p. 261 
et suiv. 

« Genes.y XXVIII, vu, 40. 
8 Exod.j XII, xxiii, 29. 

* Judith, \m, 25. 

« Tsaie, XXXVII, 36; IV Reg.y xix, 35. 

* Micali, Monum, inédit,, tav. 49, fig. 3; Storia degli antichi 
popoli italiani, atlas, tav. 59. 

■^ Voy. Ambrosch , De Charonte Etrusco (Vratislav., 1847, 
in-4®); Gerhard, Die Goliheiten der Eti'usker, p. 56, 



POSSESSION DÉMONIAQUE. 29i 

représenté, sur les urnes sépulcrales, armé d'un mar- 
teau et en frappe celui dont Theure fatale a sonné ^ 
Le souvenir de ce génie de la mort subsista long- 
temps^ et s'est conservé encore en Grèce; et lorsque 
quelque contagion éclate, on raconte qu'il a été ren- 
contré monté sur un cheval funèbre et répandant au 
loin la désolation ^. Les Israélites attribuaient de 
même les épidémies à leur ange exterminateur. La 
peste qui ravagea leur pays, à la fin du règne de David, 
fut regardée comme produite par cet ange, qui frap- 
pait, disait-on,' tous ceux qui succombaient au maP. 
Dans le Livre de Job, il est fait allusion à cette 
croyance, lorsqu'il dit que la vie de l'homme est 
livrée aux exterminateurs ^ , que ceux qui servent 
Dieu achèveront leurs jours heureusement et leurs 
années dans la joie; mais que ceux qui ne l'écoutent 



> Ce Cbaron paraît avoir été le dieu étrusque Mantus, repré' 
sente armé d*un marteau {malleus). (TertuUian., Ad Nation. , 
I, X.) 

^ Ce Charon, véritable ange de la justice divine, comme Né- 
mésis [ai-i'^&Xoi^ixnç, Platon., CratyL^Tp, 407), le démon qui enlève 
et frappe (Boeckh, Corp. Inscript, Grœc, n° 710, p. 508; Anthol, 
Palat,, éd. Jacobs, III, m, 7, 760), était souvent sculpté à ren- 
trée des tombeaui, et son image a pu en perpétuer le souvenir. 
Saint Grégoire le Grand (/ti Jerem.f xxiu) donne encore le mar- 
teau pour emblème du diable. Cf. ma dissertation. Revue archéoLy 
t. VllI, p. 784etsuiv. 

' Fauriel , Chants populaires de la Grèce moderne^ t. II , 
p. 228. Voy. ce que je dis à ce sujet. Revue archéolog,, t. Il, 
p. 675. 

* // Reg.f XXIV, 16. 

» /o6,xxvii, 11,12; xxxni, 22. Cf. Ps. LXfl, 11; LXXVII, 62. 



292 CHAPITRE II. 

pas, passeront par le glaive et expireront pour ne 
pas avoir été sages K Job répond à ses prétendus 
consolateurs qui calomnient sa vie : a Craignez le 
glaive^ car la colère de Dieu vous punira par le glaive, 
pour que vous appreniez qu'il y a une justice *. » 
L'auteur du Livre des Proverbes ditaussi, dans le même 
sens, que le méchant cherche les querelles, mais que 
l'ange cruel sera envoyé contre lui ^. « Dieu réserve à 
celui qui passe de la justice au péché le tranchant de 
répée, Wi'On àainsY Ecclésiasie* . » Quelquefois, au lieu 
d'un glaive, l'imagination plaçait des flèches entre les 
mains de Fange de la mort ^. Les rabbins ont désigné 
ce messager terrible sous le nom de Douma, c'est-à- 
dire silence, parce que , suivant eux, il inscrit silen- 
cieusement sur le tableau des destinées le nom de 
ceux qui lui sont livrés^. 

Un passage du Liv7*e de Judith'' , d'une rédaction 
vraisemblablement fort moderne, nous montre que 
l'intervention de l'ange exterminateur ne s'entendait 
généralement que dans les cas de mort subite, a Pour 
ceux qui n'ont point reçu ces épreuves dans la crainte 
du Seigneur, qui ont témoigné leur impatience ou 

1 Voy. le Livre de Job, trad. par E. Henao, p. 82, 114, 144. 

• Joh, XIX, 29. ^ 

' Proverb.y xvii, li. 

♦ Ecoles., XXV 1, 27. 

" « Multis a'grotanles angelum destructorem viderant, alii 
qaidem cum gladio, alii vero cum arcu et sagitlis. » (Jecbiel 
Mile, cap. ti, De Amore.) 

« Barlb. de Celleno, Biblioih. Rabbinlc, l. I, p. 301. 

'^ Judith. VII, 24, 25. Bapproebez ce passage de celui de 
V Ecclésiastique, xxxix, 55, 3C. 



POSSESSION DÉMONIAQUE. 293 

Tont irrité par leurs reprochas ou leurs murmures , 
ils ont été frappés par Fange exterminateur et ont 
péri par la morsure des serpents. » 

Il ne faudrait pas croire que cet exécuteur des arrêts 
de Jéhova fût un personnage purement métaphorique, 
une création tout allégorique. Il en est parlé dans des 
termes qui indiquent sa très-réelle existence. On lit, au 
second livre des Mois : « L'ange du Seigneur étendait 
déjà sa main sur Jérusalem pour la ravager, lorsque 
Dieu eut compassion de tant de maux et dit à Tange 
exterminateur : C'est assez, retire ta main. L'ange du 
Seigneur était alors près de l'aire d'Aréuna, Jébuséen*. » 

Sans doute qu'à l'origine, cet ange pouvait avoir 
été une simple conception poétique ; mais dans les 
croyances religieuses , la métaphore devient bien vite 
une réaUté ; le langage allégorique finit par être en- 
tendu dans le sens littéral et c'est ainsi que le mythe 
prend naissance. Plusieurs fois les livres saints^ se 
servent, en parlant de la mort, de la comparaison 
des filets. L'homme est représenté comme pris à 
l'hameçon par sa destinée ^. Et plus tard, les rabbins 
avancèrent que l'ange de la mort a un filet à la 
main^. C'est de même la comparaison de l'arc ^ et 



* // Reg.y XXIV, 16. 

* Ps. XVÏI, 6 ; Prov., xxi, 6 ; Ecoles,, vu, 27. 

' Eccles.f IX, 12. Voy. les réflexions d'Herder à ce sujet, 
Sœmmtliche Werke, Schœnen Literatur und Kunsl, t. IX, p. 4t57. 
TubiDgue, 1809. 

* \oy, Apophthegm, Aquib,, ap. Orelli, Optiscul. fjrœc, vêler, 
sent, et moral. j t. H, p. 462. 

» Ps. Vif, 12, 15, H. 



294 CHAPITRE II. 

des flèches de la mort qui a fait donner cette arme à 
l'ange exterminateur. 

En nous apportant le trépas, Tange ne faisait qu'exé- 
cuter la volonté de Dieu ^ dont il élait le serviteur et 
comme une sorte de manifestation. Selon la concep- 
tion primitive des Juifs , Jéhova était l'auteur de nos 
maux •, il nous les envoyait comme une juste punition 
de la désobéissance envers sa loi. C'est ainsi qu'il est 
dépeint dans le Peniateuque , le Livre des Juges ^ les 
/?ow, les Psaumes et les Proverbes. Le bien comme 
le mal sont le résultat immédiat de sa volonté. Non- 
seulement Jéhova frappe le coupable, mais il le tenle 
pour éprouver sa fidélité et sa vertu. Aux premiers 
chapitres de la Genèse^ le serpent, qui est simplement 
représenté comme un des animaux que TÉternel a 
créés, séduit Eve et par suite Adam. Au livre de 
Y Exode ^^ Jéhova dit lui-même à Moïse : « J'etidur- 
cirai le cœur de Pharaon, » et l'écrivain sacré ajoute : 
c( Alors le cœur de Pharaon s'endurcit et il n'écouta 
pas Moïse et Aaron , selon que le Seigneur l'avait 
ordonné. » Sans doute, le dieu d'Israël préserve 
quelquefois l'homme de l'effet de ses mauvaises 
pensées, mais d'autres fois, il provoque lui-même 
l'action dont l'homme se rend coupable. « Le cour- 
roux du Seigneur s'alluma contre Israël, lit-on dans 
le second livre des Bois^^ il s'ensuivit que l'on compta 
les IsraéUtes. » Sans cesse l'auteur sacré représente 
le Seigneur comme ayant levé sa main pour frapper 

» Exod., vil, 5. 

* XXIV, 1. 



POSSESSION DÉMONIAQUE. 295 

OU exterminer les hommes, La piété et l'observation 
des volontés du ciel assurent à celui qui les pratique une 
vie plus longue^, tandis que l'impie périra à cause 
de son iniquité ^ 

Ainsi l'ange de la mort n'était point originairement 
un de ces esprits malfaisants, de ces démons qui per- 
sonnifient les maux et les souffrances de notre hu- 
maine condition. C'est Vange du Seigneur qui châtie 
le coupable et qui protège le juste ^. Les paroles que 
le Livre des Juges met dans la bouche de Dieu ^ nous 
montrent que celui-ci fait remonter jusqu'à lui les 
terribles exécutions dont est chargé le messager divin : 
« C'est pour cette raison que je n'ai point voulu aussi 
exterminer ces peuples devant vous, dit l'Éternel. » 
Dans la Genèse^ un des anges qui annoncent à 
Abraham la destruction de Sodome et de Gomorrhe 
dit à ce patriarche, comme si c'était Dieu qui parlait 
par sa bouche : « J'accorde encore cette grâce à la 
prière que vous me faites de ne point détruire la ville 
pour laquelle vous me parlez *. Et ces anges frappent 
d'aveuglement ceux qui assiégeaient la porte de Loth. 
Debbora, dans son cantique, rappelle les menaces de 



* Ps. Xf, 3; CXI, 1-3. Cf. £a:od,f xx, 12 ; Ecclesiast,, ni. 7. 
Voy. l'objection de Job à cette doctrine (le Livre de Job, tra- 
duct. Renan,p. 130. 

« // Reg.y xxiii, 6; Ps. XXXII I, 22; CXXXfX, 12; Eccles., 
VIII, 13. 

' Voy., pour de plus amples détails, ce que je dis Sur le per- 
sonnage de la Mort (Revue archéolog,, t. VII, p. 320). 

♦ Judic,, II, 1 et sq. 

» Gènes,, xiv, 11, "21. 



296 CHAPITRE II. 

l'ange exterminateur contre ceux qui habitent la terre 
deMeroz^ 

L'épée dont est armé l'ange de la mort, on la voit 
briller également entre les mains de l'ange du Sei- 
gneur qui apparaît à Josué^, et qui effraye Tâne de 
Balaam ^* 

Le souvenir de l'ange exterminateur se conserva 
longtemps chez les Juifs, même après que la concep- 
tion qui s'y rattachait eût disparu. Et il y faut rap- 
porter la célèbre vision qu'eut en 593 saint Grégoire, 
alors qu'il vit un ange remettant l'épée dans le fou- 
reau, comme -signe de la cessation de la peste qui af- 
fligeait Rome , vision que nous rappellent le nom de 
château Saint-Ange donné au mausolée d'Adrien , et 
la statue du Flamand Wenschofeld qui le surmonte 
aujourd'hui. 

Les idées des Juifs se modifièrent peu à peu , et 
l'ange de la mort, à raison du juste effroi qu'il inspi- 
rait, finit par prendre le caractère d'un véritable dé- 
mon. Les Proverbes ^ l'appellent déjà Vange sans mi" 
séricorde (à^Ys^o; àveXe-fuj.wv) . Plus tard, il devient Vange 
pervers (irovr^pbç a^Ys^oç)- Dans le troisième livre des 
Rois^ et dans celui de Job^^ cet ange semble ne res- 
pirer que le mal : toutefois, il continue à faire partie des 
serviteurs de Dieu \ il se tient encore en sa présence, 

* Judic.j V, 23. 

* Josue, V, 13. 

^ JVumer.f xxii, 51. 

* Proverbe, xvii, 11. ' 

* rir Reg.f XXII, 21. 
« 11,1. 



POSSESSION DÉMONIAQUE. 297 

mais il n'est plus que rinstrument maudit de son cour- 
roux, que le bourreau dont la société ne saurait se 
passer , mais qui n'en inspire pas moins une légitime 
horreur. C'est alors que l'on voit apparaître pour la 
première fois le nom de Saian^^ signifiant adversaire^ 
ennemi^ et qui, dans les Psaumes^ ^ n'a encore que 
le sens générique d'accusateur. 

L'opposition existant entre le Satan du Livre de 
Job et celui qu'on rencontre dans les écrits d'une 
date plus moderne n'a échappé à presque aucun cri- 
tique. « Le Satan des Chaldéens, écrit Herder', est 
la cause primitive du mal et l'opposé d'Ormuzd, tandis 
que le Satan du Livre de Job ne pourrait pas même 
être comparé au Typhon des Égyptiens et à ce que les 
anciens appelaient le mauvais génie de l'homme 5 car 
il n'est que l'ange justicier de Dieu , qui l'envoie pour 
punir et découvrir le mal. » 

Après la captivité, Satan a cessé pour Israël d'être 
un serviteur soumis de Dieu -, il en est au contraire 
le rival, ou au moins l'esclave indiscipliné*. Le 
prophète Zacharie ^ nous montre le Seigneur répri- 

* Voy. E. ReuaD, Étude sur le poëme de Job, p. xxxix. 

« PS. XXXVIII, 21. Cf. PS, LXXI, 15; CIX, 29. Voy. Rosen- 
muller, Schol, in Veter, Test,, ad Ps, CXIX, vi, t. III, part, iv, 
p. 2428. 

^ De la Poésie des.Hébreux, trad. par la baronne de Carlowitz, 
p. 102. Cf. sur la conception angélologique des Hébreux après 
la captivité, ce que dit Wenrich, De Poeseos hebraicœ atque 
arabicœ Origine, p. 19. Lips., 1839. 

* Voy. Michel Nicolas, Des Doctrines religieuses des Juifs, 
p. 248 et suiv. 

' Zachar,, ii, 1,2. 



298 CHAPITRE IK 

mant son insolence, et dans V Ecclésiastique^ Satan est 
le type du méchant ^ L'ange de la mort revêt donc un 
tout autre caractère ; il devient véritablement ce que 
les Juifs hellénistes et les chrétiens ont appelé le dia- 
ble ( 8ia6oXoç ) , c'est-à-dire V accusateur^ le calomnia- 
teur ^ : ce mot grec n'est au fond que la traduction 
de rhébreu Satan. Dieu paraît alors avoir abandonné 
à l'ange pervers l'empire du monde-, il le laisse tour- 
menter les humains, entraîner Israël dans l'idolâ- 
trie et le péché \ il livre môme à sa fureur ceux de ses 
enfants qui ont enfreint ses commandements. Un pas- 
sage des Paralipomènes ou chroniques^ met clairement 
en évidence l'opposition de l'ancienne et de la nouvelle 
manière d'envisager le mal par rapport à son auteur : 
« Cependant, y est-il dit, Satan s'éleva contre Israël 
et il excita David à faire le dénombrement du peuple.» 
Ainsi l'action coupable du monarque juif qui , dans le 
deuxième livre des Bois^ est donnée comme un çffet di- 
rect dç la mauvaise pensée que Dieu lui a suggérée, de- 
vient, dans les chroniques, d'une rédaction postérieure 
à la captivité ^ le résultat d'une incitation de Satan. 

L'ange de la mort finit par se transformer en un dé- 
mon -, on en compta bientôt autant qu'il y a de ces ma- 
lins esprits. Suivant une tradition consignée dans la 
paraphrase de Ben Ouziel sur le Deutéronome^ ^ Dieu 

* Ecclesiast,, xxi, 30. 

* Voy. à ce sujet Bertholdt, Christologia Judxorumj p. 182. 
' I Paralip,, xxi, i. 

* // Reg., XXIV, 1. 

^ Voy., sur la date de ce livre, J. Jahn, IntroduclU) in libros 
sncros Veter, Fœder., p. 280, § 50. 
^ Àd Deuteron.yix, 19. 



POSSESSION DÉMONIAQUE. S99 

envoya cinq anges destructeurs pour châtier les Israéli- 
tes de s'être laissés aller à V idolâtrie du veau d'or. A da- 
ter de cette époque, la mort et la maladie sont données 
pour l'œuvre de Satan ; conséquence naturelle de 
l'idée qui en faisait la punition du péché. Tout mal 
s'offrit donc à la fois comme un châtiment céleste^ et 
une œuvre démoniaque, et rien ne fut alors plus naturel 
que d'attribuer les affections nerveuses à l'invasion 
d'un démon dans l'organisme. 

De même que les rêveries astrologiques et magiques 
des Juifs, des Assyriens et des Perses ont été adoptées 
par les musulmans , tout leur bizarre système de pa- 
thologie surnaturelle a également passé à ceux-ci. 

La folie et les maladies nerveuses continuent d'être 
en Orient, comme par le passé , rapportées à une ac- 
tion divine ou démoniaque. La tradition des antiques 
superstitions n'a pas été interrompue à cet égard 
comme à tant d'autres. Tant que l'aliéné demeure in- 
offensif , qu'il n'éprouve que de simples hallucina- 
tions, qu'un délire mental, loin d'en faire une victime 
de Satan, on le tient pour un favori d'Allah, comme 

^ La maladie compliquée de délire dont mourut Ântiocbus 
Ëpipbane fut représentée comme une punition que Dieu lui avait 
envoyée pour avoir profané le temple de Jérusalem (Il Macchab,, 
IX, V. 28). 

De même, la folie qui prit Théotecne passa pour une punition 
de ce qu'il était retourné à Tidolâtrie (Philoslorg., Hist, eccles,, 
VII, xiii). Phjlon (De Exécrât,, p. 432, édit. Mangey) dit que les 
maladies sont envoyées par Dieu aux méchants pour les punir. 
On retrouve chez les anciens une manière de voir analogue. 
Voy. ce que raconte Pausanias de la mort de Cassandre (IX, c. 
VII, § 3j. 



300 CHAPITRE II. 

Tidiot pour un inspiré ; mais dès qu'il devient fu* 
rieux, on s*imagine alors qu'il est tourmenté par les 
djinns, qu'un mauvais génie Vobsëde\ Qu'un musul- 
man perde tout à coup Tusage de la parole, que sa 
tète branle, que dans un accès de fièvre il s'élance 
de sa demeure sans vêlements, qu'il se sente dé- 
goûté du travail , incapable d'aucune occupation , on 
le déclare possédé du démon. Chez les premiers 
Arabes, Tinspiration ne fut bien souvent qu'un délire 
passager, qu'un de ces enthousiasmes extravagants où 
l'exaltation imprime au discours une certaine élo- 
quence, un accent de conviction ^. 

Non-seulement, en Orient, la folie et les névro- 
pathies sont tenues pour un effet de la possession , 
mais les moindres troubles nerveux, le bâillement, le 
vomissement , Téternument, sont rapportés à la même 
cause '. Chaque maladie est personnifiée par un démon 
ou un spectre d'une figure bizarre *. Les phrases du 
Cçran ont pris la place des formules auxquelles recou- 
raient jadis les magiciens de l'Egypte et de la Perse ^. 
Chez les Hindous qui ont embrassé l'islamisme , les 

> Voy. à ce sujet le curieux arlicle de M. le docteur Moreau 
(de Tours) Sur les Aliénés en Orient y dans les Annales médico" 
psychologiques ^ t. I^ p. 115 et suiy. Cf. £. L. Bertberand, Méde- 
cine cl IJygiène des Arabes, p. 48 et suiv. 

' Voy. Caussin de Perce?al, Essai sur VHistoire des Arabes 
avant Vislamisme, t. III, p. 309, 311. 

> Pend'Nameht trad. S. de Sacy, eh. lxiii, p. 245. 

^ Voy. à ce sujet Reinaud, Descript. du cabinet BlacaSy t. Il, 
p. 351, 

'^ Voy. ce que dit le docteur Perron dans sa traduction du 
Voyage au Darfour, de Mohammed -el-Tounsy, p. 443. En Egypte, 



POSSESSION DÉMONIAQUE. 301 

anciens charmes ou poulzias demeurent encore en 
usage, mais ils sont employés concurremment avec 
les mn, ou invocations des différents noms de Dieu^ 
C'est au nom du Tout-Puissant que Ton chasse main- 
tenant les démons, interpellés naguère avec le respect 
qu'inspirait la qualité de dieu qui leur était attribuée. 
La prière et la conjuration produisaient les mêmes 
effets qu'ont eus depuis les sortilèges. 

Les pratiques dont les possédés sont l'objet repro- 
duisent d'une manière frappante celles auxquelles font 
allusion les auteurs de l'antiquité. Dès que l'aliéné est 
sorti de son accès de fureur, de sa vive agitation \ dès 
que quelque apparence de raison commence à entrer 
dans ses paroles, l'exorciste l'interroge en vue de con- 
naître quel démon ]fi possède ^ il demande à l'esprit 
malin d'où il vient, s'il est lié, quand il compte partir, 
ce qu'il veut faire, ainsi logé dans le corps du démo- 
niaque. Le possédé répond-il à ces questions , on en 
tire un augure favorable, on j voit un indice que le 
démon est disposé à capituler^. Et, en effet, dès que 
Taliéné devient assez maître de lui-même pour pou- 
voir parler à l'exorciste , dès qu'à la période d'agi- 
tation a succédé celle du simple délire, du délire dans 
lequel l'aliéné croit qu'un démon s'exprime par sa 

Texorciseur écrit une sentence du Coran sur un papier ou sur un 
vase. Dans le premier cas, il suspend le papier au dos ou à la 
tête du malade ; dans le second , il fait boire à celui-ci Teau 
dont le vase a été rempli. 

1 Jaffur Shureef, Çonoon-e-islam, p. 318, 332. 

* Voy. les curieux détails donnés dans Qanoon '€•- islam ^ 
p. 332, 335. 



302 ' GHAFITKS 11. 

bouche, on peut en conclure que s'opérera bientôt 
un retour passager à la raison. Sa fureur calmée, 
son délire aigu dissipé, Faliéné se sent dans un état 
étrange; il lui semble être devenu une personne nou- 
velle , ou plutôt son ancien état ne s'offre plus à ses 
yeux que comme un songe dans lequel il ne jouissait 
ni de sa liberté d'action, ni de sa volonté; aussi en 
conclut -il tout naturellement qu'alors un démon 
agissait en lui. C'est ainsi que, sous Tempire des idées 
démonologiques , toutes les aliénations mentales re- 
vêtent un caractère de démonomanie, qui ne se ma- 
nifeste plus au contraire qu'accidentellement lorsque 
d'autres idées préoccupent les esprits; le délire du 
malade prend alors un cours différent et des formes 
nouvelles. 

En Orient, le goût du merveilleux, Tabsence de 
toute saine notion des lois physiques font constamment 
chercher aux phénomènes les plus simples une cause 
surnaturelle. Le moindre dérangement dans l'ordre 
habituel des choses ou de leurs idées est pris par les mu- 
sulmans pour un effet de la magie , une influence des 
démons *, et le crédule adorateur d'Allah de recourir 
aussitôt à des incantations , à des fumigations , de se 
livrer aux mains d'un exorciste qui puisse morigéner 
et menacer au besoin le démon ^. 

* Voy. comme preuve la curieuse anecdote rapportée par 
M. J.-J. Rifaud {Tableau de V Egypte et de la Nubie^ p. 96, 97). 

* Les Orientaux brûlent sous le nez de Paliéné des bois odo- 
riférants, procédé en usage chez divers peuples barbares, comme 
on Ta vu p. 265, et qui est mentionné dans le Livre de Tobie. Quel- 
quefois on met une perruque sur la tête du possédé, et quand 



POSSESSION DÉMONIAQUE. 303 

Cette conception surnaturelle de l'aliénation men- 
tale et des maladies nerveuses en Orient apparaît déjà 
dans les évangiles. Les rédacteurs de ces livres saints 
partageaient naturellement les opinions erronées de 
leur temps, et il ne faut pas leur demander des lumières 
qui étaient alors le privilège de quelques médecins. Il 
est aisé de s'apercevoir que les possédés dont il est 
parlé dans le Nouveau Testament ne sont en réalité 
que des épileptiques, des lypémaniaques où mélanco- 
liques, des maniaques ou des déments. Dans ces pos- 
sédés qu'on amena à Jésus au pays des Géraséniens ^ et 
dont la fureur était telle que nul n'osait passer par le 
chemin sur lequel ils s'étaient établis, on reconnaît de 
ces aliénés sujets à des accès de fureur dont sont 
remplis nos asiles. Il est dit dans l'Évangile selon saint 
Marc : « Et un homme d'entre le peuple, prenant la 
parole, dit à Jésus : « Maître, je vous ai amené mon fils 
c( qui est possédé d'un esprit muet, et, en quelque 
c( lieu qu'il se saisisse de lui, il le jette contre terre, 
« et l'enfant écume, grince des dents et devient tout 
« sec. J'ai prié vos disciples de le chasser , mais ils ne 
« l'ont pu...» — Ceux-ci le lui amenèrent, et l'enfant 
n'eut pas plutôt vu Jésus que l'esprit commença à 



celui-ci vient à tomber dans son accès de fureur, ce qui est pris 
pour un indice du départ du démon, on arrache une poignée de 
cheveux de la perruque, que Ton introduit au plus vite dans une 
bouteille, laquelle est ensuite bien bouctiée, le diable se trouve 
ainsi pris. Cette croyance du diable en botiteille , à laquelle Le- 
sage a fait allusion dans son Diable boiteux, avait aussi cours au 
moyen âge. 
* Maith., VIII, 8. 



304 GflAPlTRE II. 

l'agiter avec violence, et il tomba à terre, où il se rou- 
lait en écumant. Jésus demanda au père de Tenfant : 
Combien y a-t-il de temps que cela lui arrive ? 
— Dès son enfance, repartit le père, et l'esprit l'a jeté 
tantôt dans le feu , tantôt dans l'eau pour le faire 
périr. Et alors cet esprit, ayant poussé un grand cri et 
ayant agité l'enfant par de violentes convulsions, sor- 
tit, et l'enfant demeura comme mort, en sorte que 
plusieurs disaient qu'il l'était réellement. Mais Jésus 
l'ayant pris par la main et le soulevant, il se leva, et 
lorsque Jésus fut entré dans la maison, ses disciples 
lui dirent en particulier : d'où vient que nous n'avons 
pu chasser ce démon ? — Jésus leur répondit : Ces 
sortes de démons ne peuvent se chasser autrement 
que par la prière et par le jeûne K r> Ici toutes les 
circonstances s'accordent pour nous montrer dans ce 
jeune possédé un épileptique. L'épilepsie est caracté- 
risée par la contraction des muscles de la face, ce qui 
détermine de hideuses grimaces : les mâchoires cla- 
quent, le malade grince des dents, il agite sa langue 
convulsivement en écumant-, une sueur abondante se 
répand sur tout son corps.^. « L'attaque, dit en par- 
lant de la même maladie le médecin Georget'*, com- 
mence ordinairement par un grand cri que jette Tépi- 
leptique ; il tombe subitement comme une masse : dès 
lors, il est étranger à toute impression sensoriale-, les 
coups les plus douloureux , les contusions , les plaies 



> Marc , IX, 16, sq. 

* Voy. J.-E. Chevalier, Essai sur VépilcpsiOy p. 5. 

' Physiologie du système nerveux, t. Il, p. 58f . 



POSSFSSION DÉMOPriAQUE. 305 

qu'il se fait souvent, les brûlures les plus étendues et 
les plus profondes, ne Taffectent aucunement. » 

Ici répilepsie était jointe au mutisme, et cette ma- 
ladie passait aussi chez les Orientaux pour un effet de 
la présence des démons *. 

Les paroles placées par rËvangile dans la bouche 
du Christ indiquent, non une guérison véritable, mais 
une de ces périodes de rémission toujours prises alors 
pour le signe du départ du malin esprit, et la recom- 
mandation faite par Jésus, qui semble repousser les pro- 
cédés d'exorcisme employés de son temps et auxquels 
ses disciples avaient eu vainement recours, rappelle la 
remarque d'un célèbre médecin de l'antiquité, Celse^ 
<( Pour faire évacuer les démons qui agitent les ma- 
lades, il faut les mettre au pain et à l'eau et leur don- 
ner des coups de bâton. » Notez ici cette dernière 
prescription, qui justifie la flagellation ou les coups 
pratiqués en pareille circonstance par les sorciers de 
divers pays^. Porphyre assurait de même que c'était 
par la continence, la diète et un régime sévère, que 
l'on se préservait des attaques du démon ^. 

> Suivant les Perses, le mutisme et la cécité étaient des ma- 
ladies envoyées par lesdews. (Anquetil du Perron, Zend-Avesfa, 
t. I, part. II, p. 110, 113.) 

2 Lib. III, c. xviii. 

' Voy. ce qui a été dit plus haut, p. 387. Jusqu'au siècle der- 
nier, on administra des coups de fouet aux aliénés. GuUen 
recommande encore d^user envers eux du fouet et autres châti- 
ments corporels. Voy. Institutions de médecine pratique , trad. 
Pinel, t. 11, p. 507. Dans Tantiquité, Cxlius Aurelianus s*était 
déjà élevé contre ce traitement inhumain [De Chron, Morh,^ 1, 6.} 

* De Abstinent., Il, p. 293, 417, 418. 

20 



306 CHAPITRE II. 

Il a été question tout à i'heure de possédés errant 
dans les champs de repos; ce genre de folie parait 
avoir été fréquent en Judée. Les possédés du pays des 
Géraséniens se tenaient dis même près des tombeaux. 
Le possédé que tourmentait un esprit impur qu'il ap- 
pelait Légion était sorti du milieu des sépulcres où il 
habitait, criant et se meurtrissant lui-même avec des 
pierres*. Encore aujourd'hui, en Orient , on voit les 
aliénés fréquenter les cimetières^ et la prédilection 
qu'ils manifestaient pour ces lieux dut certainement 
contribuer à accréditer Vopinion qu'ils étaient pos- 
sédés par les âmes des morts ^. Aviceune dit que cette 
espèce de mélancolie se déclare surtout au mois de 
février -, celui qui en est atteint évite , ajoute-t-il , la 
société des vivants, se plaît au milieu des tombeaux, et 
se cache autant par amour pour la solitude que par 
haine pour ses semblables *. 

En chassant les démons, Jésus se conformait aux 
pratiques alors usitées par les exorcistes, à celles qu'on 
vient de voir être encore en vigueur chez les musul- 

> Marc, V, 2. 

' Saint Chrysostome {HomiL, xxviii, in Math., iv, ap. Oper.^ 
t. VII) parle de démoniaques qui, malgré les menaces qu*onIeur 
fait, malgré les chaînes dont on les charge, se refusent à sortir 
des cimetières. 

' Cette opinion est partagée par saint Justin (i4po/o^., I, 18, 
p. 53) et Tatien {Orat. ad Grasc, 16). Elle fut combattue, au 
commencement du douzième siècle , par Ëutbyniius Zigabenus 
(Comment, in Matth.^ 12, ap. Bihlioth, Patrum, éd. La Bigne, 
t. IX, p. 516). 

^ De Morbis mentis tractatus, interpret. P. Valterio, c. xiii, 
p. 155. Parisiis, 1659. 



POSSESSION DÉMONIAQUE. 307 

mans ; il interrogeait le malin esprit et lui demandait 
son nom \ il lui ordonnait de quitter le corps du ma- 
lade et de se rendre dans quelque autre lieu. L'un de 
ces insensés, qui attribuait ses paroles au démon, lui 
répondit qu'il s'appelait Légion^ et, calmé à la vue du 
Christ, il rentra dans son bon sens. Ce sont les ex- 
pressions mêmes de l'évangéliste -, elles indiquent le 
véritable sens qu'il faut appliquer ici au mot pos- 
session. L'ascendant moral du Sauveur avait opéré le 
miracle. 

On sait quelle est la puissance de cet ascendant chez 
certains médecins -, on l'observe tous les jours dans nos 
asiles. Une menace faite d'un ton résolu arrête le fu- 
rieux ; en entrant en apparence dans l'ordre d'idées 
de l'aliéné, on réussit à détourner son imagination 
des extravagances qui l'occupent -, en feignant d'en- 
lever rinfirmitc ou le mal chimérique dont il souffre, 
on interrompt son délire-, a-t-on l'air de se rendre à sa 
conviction délirante , on donne le change à l'aberra- 
tion où il est tombé. Est-il en butte à l'obsession de 
personnages imaginaires, on feint de les contraindre 
à s'éloigner 5 on lui assure qu'on les a écartés et con- 
fondus, et tous ces stratagèmes ramènent pour un 
temps le calme dans l'esprit du fou , tempèrent ses 
appréhensions et adoucissent ses misères. 

C'est là tout le secret de l'exorcisme, et l'expli- 
cation naturelle des faits relatifs aux possédés que nous 
fournissent à chaque page les livres saints. 

La doctrine de la possession, quoique peu d'accord 
à bien des égards avec le principe de la grâce, se perpé- 
tua jusqu'au moyen âge. Il est sans cesse question de 



V 



308 CHAprrmB n. 

démoniaques chez les premiers auteurs chrétiens. Le 
portrait qui en est tracé achève de mettre en évidence 
leur complète identité avec les fous et les individus 
atteints d'affections nerveuses, n Lorsque le démon 
s'empare de quelqu'un , écrit saint Cyrille de Jérusa- 
lem ', il fait de son corps ce que bon lui semble ^ il 
renverse le possédé à terre, le contraint d'agiter la 
langue, de remuer les lèvres, amène l'écume dans sa 
bouche. » Dans les conférences de Cassien^, l'abbé 
Serenus observe que la possession est un effet de la 
faiblesse du corps : a L'esprit impur , ajoute-t-il , se 
saisit des parties du corps où toute la vigueur de l'âme 
réside, les accable d'un poids insupportable, et offus- 
que par une humeur noire et obscure les facultés in- 
tellectuelles. » Minutius Félix ^ dit que « les démons 
troublent la vie et tourmentent les hommes ; qu'ils se 
glissent dans les corps comme des esprits subtils et 
déliés ; qu'iVs forment des maladies , épouvantent 
Tâmo, tordent les membres, pour nous contraindre à 
les adorer... Ces furieux que vous voyez ainsi courir 
par les rues sont agités par ces condamnables esprits, 
aussi bien que vos prophètes lorsqu'ils s'agitent et se 
roulent... » Puis, parlant de leur guérison ou du 
moins de l'ascendant moral dont usaient les chrétiens 
pour calmer les fous furieux , l'écrivain sacré ajoute : 
« Car, lorsqu'on les conjure par le Dieu vivant, ces 
esprits misérables frémissent dans les corps, et s'ils ne 

» Cateches.f XVI, xvi, p. âoâ, éd. Touuée. 

• Confer., VH, xn. 

* Octavius^ xxi-xxni. 



POSSESSION DÉMONIAQUE. 309 

sortent pas incontinent, ils se retirent pour le moins 
peu à peu selon la foi du patient et la science du mé- 
decin. » La dernière phrase de ce passage de YOctavius 
est importante à noter, car elle établit clairement que 
la guérison ou la cessation de Taccès était loin d'ôtre 
toujours spontanée, que Tart médical venait aussi en 
aide aux chrétiens pour délivrer les possédés. Ceux-ci, 
bien qu'attribuant la folie à une cause imaginaire, n'en 
avaient pas moins reconnu que c'était une véritable 
maladie*. Saint Jean Chrysostome range les démonia- 
ques et ceux qui sont en proie au délire dans la même 
catégorie ^. Origène ^ reconnaît que la possession a , 
comme d'autres maladies, des moment de rémission , 
mais il observe avec raison que ces intervalles lucides 
sont de courte durée. Un démoniaque nommé Cy- 
riaque, dont il est fait mention dans l'histoire des mi- 
racles de saint Cyr et de saint Jean *, par l'interces- 
sion desquels il obtint sa guérison, avait, nous dit 
rhagiographe , suivi, sur le conseil des saints, un 
véritable traitement. Il s'était frotté le corps avec du 
vin dans lequel on avait fait dissoudre la cendre de 
certaines viandes préalablement brûlées. Je ne saurais 
dire si ce remède était réellement efficace, ou si la 

1 Dans les formules d'exorcisme, le possédé est qualifié de 
malade (aegrotus). Voy. Martène , De Antiquis Ecclesiae RHibuSf 
lib. IH, c. IX, col. 985. 

* Tobç 5'ai(i.ovS)VTaç Kai rîî pLîcvia r-îi i:ov8pâ JcaTe/.&jJi'évcuç [Orat. IV 
de incompreh. Dei natur., § 4, p. 534). 

3 Adv. Cels,,\l\\, p. 421. 

* SS. Cyr. et Joh, MiracuLf 56, ap. Ang. Mali, SpicUeg, 
Roman., l. III, p. 566. 



310 CHAPITRE II. 

conGancc qu'y avait Gyriaque en faisait la vertu j tou- 
jours est-il que le malheureux possédé qui, comme 
tant d'aliénés de nos asiles, passait la nuit sans dor- 
mir, en proie à une agitation furieuse, finit par re- 
couvrer la raison ( 6 Kz-^iz\)£z ) et penser ( çpovsTv ) 
comme les autres hommes. 

Les chrétiens voyaient donc que le cerveau comme 
le corps était malade, mais à leurs yeux la maladie 
était produite par les démons, poussés par un désir 
immodéré d'habiter dans le corps des hommes. Ces 
démons étant regardés comme répandus dans l'at- 
mosphère, à la façon des animaux microscopiques, 
ils pouvaient pénétrer dans nos organes par la nour- 
riture et le breuvage. C'est ce que disent, en effet, 
certains auteurs des premiers siècles du christia- 
nisme*. Aussi, pour chasser l'esprit mahn, lui or- 
donnait-on de sortir de toutes les parties de notre 
corps. « Retire-toi, disent les formules d'exorcisme, 
delà tète, des cheveux, de la langue, de dessous la 
langue , des bras , des narines , de la poitrine , des 
yeux, des veines, du gros intestin et de l'intestin 
grêle. » On énumère longuement, minutieusement 
de la sorte toutes les parties du corps ^ et Ton somme 
le démon de vider les heux '. 

' Clem., Hecognit,^ IV, 15, éd. Cotelier. « Non in esca, non 
in potu, non in locis publicis resideas,» dit au démon IVxorciste. 
(Marlène, De Antiguis Ecclesï» Ritibus, lib. III, c. ix, col. 974.) 

* Marlène, DeAntiquis EcclesiœRitibuSj lib. III, c. ix, col. 985 
et sq. Cf. M. Gerbert. , Monument, veteris liturgiaB Alemanic^ 
t. II, p. 133(1779). 

3 La formule d*exorcisme dit : < Exi, anathemate! non rema- 



POSSESSION DÉMONIAQUE. 31 i 

Il est curieux de trouver , chez les Hindous , des 
formules analogues employées pour contraindre la ma- 
ladie d'évacuer toutes les parties du corps * . Les mêmes 
superstitions ont engendré les mêmes pratiques. 

La force prodigieuse que déploient certains aliénés, 
a été aussi notée dans la description faite au moyen 
âge des possédés ^ ; elle était prise pour Teffet de la 
résistance du démon. Cet esprit fortifié dans leur 
corps ne cédait pas facilement \ les chrétiens, tout en 
proclamant la puissance qu'ils avaient de chasser le 
diable, avouaient cependant quelquefois l'inefficacité 
de leurs exorcismes. Ainsi Bède le Vénérable, dans sa 
Vie de saint Cuthbert ^, raconte une de ces tentatives 
malheureuses qu'avait faite un saint prêtre pour déli- 
vrer un jeune démoniaque. Saint Cyrille de Jérusalem* 
dit formellement qu'on éprouve parfois beaucoup de 
peine à chasser les démons, et saint Grégoire le Grand 



neatis nec abscondamîni in ulla compagine membroruin , aut 
flatu ejus, nec in ullo angulo domus ejus, neque per ullum aug- 
mentum aut calliditatem, te celare praesuraas, neque quae sunt 
ejus contingas aut obsideas, non vestimenta illius, non pecora, 
non jumenta, sed catenatus et refrsenatus per J. C. exul effugias. » 
(Martène, col. 985.J Dans certaines formules d*exorcisine , on 
adjure le démon de sortir, soit qu'il prenne la figuré de dragon, 
soit celle de bête, soit d'un quadrupède, soit d'un oiseau, soit 
d'un poisson. (Fabricius, Biblioth. Grœca, VllI, p. 98 et sq.) 
1 Voy. Rig-Véda, trad. Langlois, t. IV, p. 459. 

* Voy. BoUand., Act. Sanctor,, xi, octob., p. 556. 

* Ap. Bed., Oper,t éd. Giles, t. IV, p. 340. Il y est dit du prêtre : 
« Quiquumsolitus fuisset perexorcismi gratiani immundos fugare 
spiritus, buic tamen obsesso prodisse nihil prorsus valebat. » 

* Catech,, XVI, xix, p. 254. 



_ 9 

312 CHAPITRE 11. 

remarque que l'esprit impur rentrait souvent dans 
les corps dont on Tavait expulsée Quand l'exorcisme 
ne donnait pas de résultat, on accusait le manque de 
foi de l'exorciste ou du possédé , on supposait que 
celui qui prétendait au don de chasser le démon 
n'avait pas toute la sainteté nécessaire, car ce don, de 
même que celui de prophétie, n'était pas répandu in- 
différemment chez les apôtres de l'Evangile^. Quoique 
les Cemstitutions apostoliques nous disent, d'autre part, 
que tous ceux qui prophétisent ne sont pas tou- 
jours justes et que tous ceux qui chassent les démons 
du corps des hommes ne sont pas toujours saints^. 

Un passage de Minutius Félix ^ nous montre qu'a- 
fin de contraindre le démon, c'est-à-dire le malade, à 
déclarer qu'il allait sortir, on recourait aux coups, à 
l'emploi de moyens cruels ; ce qui explique à la fois 
l'apparent succès de certains exorcistes et la bonne 
grâce que le diable mettait à répondre aux conjura- 
tions. 

Les amulettes constituaient aussi de véritables 
moyens d'exorcisme, agissant d'eux-mêmes, sans 
l'intervention de l'exorciste et par la seule vertu de 
leur consécration ou des formules qui s'y trouvaient 
inscrites. Aussi ces talismans portent-ils souvent des 
conjurations analogues à celles qu'on prononçait en 

* Dialog.y U, xvi, UI, xxxiii. 

* Voy. S. Paul., / Epist, ad Corinth., xu, 9, 10. 

^ Voy. The Apostolical Constitutions or Canons oj the apostles 
in coptic, iranslated by H. Tattam, p. 108. Cf. P. Vansleb, His- 
toire de V église d'Alexandrie, p. 245. 

* OctaiK^ c. 29. G Vst ce que confirment saint Cyprien (4(/ De" 



fOSSESSlOPl DÉMONIAQUE. 313 

vue de chasser les démons du corps des possédés ' , 
parfois les mêmes mots barbares auxquels les magi- 
ciens deTantiquité avaient eu recours^. C'est ainsi que 
la médecine des charmes , pratiquée chez les anciens 
rentrait, par les idées de possession, dans le courant 
des croyances qui les avait condamnées ^. 

Les signes auxquels on voulait reconnaître le départ 
du malin esprit étaient naturellement fort variables. 
Les légendes pieuses font souvent mention de démons 
qu'on avait vus sortir de la bouche des possédés , en 
poussant de grands cris. Ces démons , on s'imaginait 
les reconnaître dans des mouches ou des insectes qui 
voltigeaient près du possédé, des animaux qui apparais- 
saient près d'eux. Il est notamment plusieurs fois parlé 
de diables qui se sont montrés sous la forme de serpents, 
de corbeaux , de mouches ^ , récits qui se rattachent 
à la croyance que les démons peuvent s'introduire dans 
le corps des animaux, les tourmenter comme ils le font 
pour l'homme ^. Aussi n'oubliait-on pas de les exor- 

melrian.y p. 501) el Laclance (Inst. div,, 11, xv). Cf. Kopp., Pa^ 
lœographia crilica, t. 111, p. UO. 

' Kopp, Palœographia critica, t. III, p. 75. 

* Id., ibid., p. 1 10 el suiv. 

^ Th. J. Pettigrew, On Superstition conneciedwith the history 
and practice of médecine and surgery, p. 47 et suiv. 

^ Voy. notamment ce que rapporte Paul Diacre (De Gestis 
Longobardorunif VI, m). Cf. les autres exemples cités par J.-G. 
Dalyell ( The Darker Superstitions of Scotland, p. 563) et Kopp 
(Patasogr, critica, t. 111, p. 90). 

> Voy. rhistoire de la génisse possédée du démon, rapportée 
dans la Vie de saint Maurille (Bolland., Acl. Sanct., xiii sept., 
p. 76). Les formules d*exorcisnie somment le démon de ne pas 



314 CHAPITRE II. 

ciser, et l'on a conservé plusieurs des formules à cel 
usage K Non-seulement le démon agitait le malheu- 
reux possédé j mais en conduisant son bras , il cher- 
chait, disait-on , à satisfaire ses propres haines. De là 
la nécessité d'enchaîner les démoniaques , précaution 
non sans utilité qui s'est pratiquée jusqu'au moyen 
âge ^ , et que les progrès de la médecine mentale ont 
maintenant exclue des asiles '. Une femme était-elle 
stérile, son fruit venait-il à avorter par des accidents 
dus à la faiblesse de sa constitution , on croyait que le 
démon avait étranglé Tenfant; c'est ce dont fait foi 
l'histoire d'une certaine Théotecne , racontée par le 
biographe de saint Siméon stylite *. 

s'introduire dans le corps des bestiaux. Voy. ce qui a été dit plus 
haut, p. 103. 

* Voy. ce qui est rapporté ap. Wilhelm., abb. S. Theodoric. 
Hlicmens., VU. S. Bemardy 1, ii, et les témoignages rassemblés 
dans le curieux mémoire de M. L. Ménabréa, De VOrigine des 
jufjrmmts contre les animaux ^ p. 32 et suiv. 

* Dans les légendes et les chroniques, il est souvent ques- 
tion de possédés que Ton retenait avec des chaînes. Voy. f^it, 
S, Liudgei\yC. xvii, ap. Pertz, Monument, German. Histor,^ t. II, 
p, 4âi; Richer., CAronic, I, 23. Orderic Vital {Hisior., 111, 
p. 139, éd. Leprevost) nous rapporte que Robert de Thérouanae, 
ayant été pris soudainement d*ttn accès de fureur que lut avait 
envoyé le démon, Uxi conduit enchaîné à la châsse de saint Josse, 
près de laquelle il retrouva la raison. 

^ Voy., sur les progrès apportés dans les soins donnés aux 
aliénés depuis le siècle dernier. Th. ArchambauU, introduction 
du Traiff d'nlienaiion mentale de W. G. Ellis, p. cxix et suiv., 
et rexcellent opuscule de M. le docteur Trélat, Recherches his^ 
forlçues sur fo folie^ p. 73 et suiv. Paris, 1839. 

* Bolland., Àct. Sonefor., 24 mai, p. 355, 354. 



POSSESSION DÉMONIAQUE. 315 

Les guérisons des maladies que les premiers chré- 
tiens opéraient en si grand nombre n'étaient donc pas 
seulement prises pour un miracle de la grâce divine , 
c'était encore à leurs yeux un signe de la victoire 
remportée par le Christ sur Tenfer. « Souvent le démon 
que des chaînes de fer ne peuvent retenir, écrit saint 
Cyrille de Jérusalem , est dompté par la force de la 
prière et la vertu du Saint-Esprit *.» Eusèbe, réfutant 
l'ouvrage dans lequel Hiéroclès avait prétendu placer 
Apollonius de Tyane au-dessus de Jésus-Christ , dit à 
son ami, que ce livre avait ébranlé : « Je ne relèverai 
pas non plus la preuve de la divine puissance, si sensible 
encore de nos jours, qu'en prononçant seulement son 
saint nom nous contraignons les démons impurs à sortir 
des corps et des âmes de ceux qu'ils possèdent. » 

La plupart des maladies nerveuses se produisent 
d'ordinaire sous l'empired'une émotion violente, d'une 
passion vive : des accès de colère , des mouvements 
d'aversion profonde, des haines irréfléchies , sont fré- 
quemment les prodromes d'un dérangement intellec- 
tuel 5 dans la doctrine des premiers âges du christia- 
nisme , ces commotions morales étaient rapportées à 
l'excitation des démons, et dès lors on était tout natu- 
rellement conduit à faire remonter à ces esprits impurs 
l'origine de tout trouble intellectuel. Les hallucinations 
dont la folie et parfois même l'épilepsie sont accom- 
pagnées^ étaient regardées comme des artifices du 

1 Catech.y XVI, xix, p. 2oi. Cf. Origen., Adv. Cels.^XW, iv. 
' Voy. Annales médico-psychologiques, l. 111, p. Ml, 180; 
Magendie , Leçons sur les fondions et les maladies du système 



316 CHAPITRE II. 

démon, le père du mensonge ^ Bien des légendes nous 
en fournissent la preuve, citons-en une : Constantius, 
magistrat romain, ordonne le supplice d'un chrétien, 
Zenon. L'impression que produit sur son esprit , déjà 
prédisposé à la maladie mentale , la fermeté coura- 
geuse du martyr achève de porter le trouble dans son 
cerveau : un accès de manie aiguë se déclare ; Cons- 
tantius se ronge les poignets. C'est là un de ces faits 
pathologiques dont l'observation médicale nous offre 
tous les jours la reproduction. Les néophytes y voient 
un miracle, et Constantius est à leurs yeux un impie 
dont l'âme a été la proie du démon : Subito Constantius ^ 
aiTepius a dœmonio^ écrit l'hagiographe, cœpit alie- 
nari et manus suas comedere ^. 

Imbus de telles idées , les chrétiens devaient voir 
des démons partout , et comme ces Hindous , qui se 
couvrent la bouche de crainte, en avalant involontaire- 
ment quelque insecte, de donner la mort à une créature, 
ils étaient sans cesse préoccupés de se garantir contre 
l'invasion du démon , de l'absorber ou de le boire ; 
leurs rêves , leurs hallucinations leur en offraient à 
tout instant la hideuse image. Tous les désirs, toutes 
les convoitises qu'ils regardaient comme coupables, les 
moindres révoltes de la chair, et les cris de l'organisme 

nerveux^ t. II, p. 313. L'apparition des hallucinations annonce 
d'ordinaire l'approche de l'accès. On croyait naturellement que 
c'était le démon qui commençait à entrer dans le corps de l'é- 
pi leptique. 

^ C'est ce qui résulte clairement des paroles de saint Nil [De 
Octo VitiiSf c. VIII ). 

* Bolland., /fct. Sanctoi\, ii sept., p. 363. 



POSSESSION DÉMONIAQUE. 317 

épuisé ' par les excès de Tascétisme, se traduisaient 
dans leur imagination en tentations démoniaques. Les 
Vies des Pères du désert fourmillent de ces aberrations 
de l'esprit religieux *. Au quatrième siècle, on vit la 
secte des messaliens ', qui eut Sabas pour chef, se croire 
sans cesse assiégée par les démons \ et ces malheureux 
se mouchaient , crachaient sans cesse , faisaient d'hor- 
ribles contorsions , pour les repousser , et tiraient 
même quelquefois des flèches sur ces êtres invisibles ^ 

^ Ces atlaques de démonomanie ont été plusieurs fois Teffet 
des excès de rascétisme. On en a notamment une preuve dans 
ce que rapporte Grégoire de Tours d'Anatole de Bordeaux [Hist, 
Francor.^ VIII, xxxiv). 

* Marin, les Vies des Pères du désert d'Orient, t. I , p. 23 et 
passim. Cf. Texamen médical des hallucinations de saint Antoine, 
donné par M. le docteur Tb. Archambault dans Tintroduciion de 
Touvrage d'EUis, intitulé : Traité de l'aliénation mentale, Paris, 
1840. 

' Voy. également ce qui est raconté des nombreuses appari- 
tions démoniaques qui troublaient les moines de Tile d*Iona. 
(Bolland., Act. Sanct., Vit. S. Columb.y ix jun., p. 259, col. 1.) 
Raoul Glaber (V, i} rapporte que, de son temps, le diable apparais- 
sait souvent aux moines, leursuggérant des doutes sur la résurrec- 
tion et des objections contre Texcellence de leur discipline. C'était 
déjà ce qui se passait dans les déserts de la Syrie et de rÉgyple 
au quatrième et au cinquième siècle. Les démons venaient pro- 
poser aux solitaires toutes sortes de difficultés théologiques. 
Voy. notamment ce qui est dit du diacre Evagrius (ap. Pal- 
lad., Histor. Lausiac, p. 554 ; Meursius, Oper,, t. VIII). Les soli- 
taires hindous se croyaient aussi en butte aux attaques et aux 
tentations des Rakchasas ou méchants génies, qui s'eflbrçaient 
d*empécher leurs sacrifices. Voy. Sacountala, trad. Chézy, acte II, 
p. 67). Cf. ce qui c'>l dit plus haut, p. 280. 

^ Il est certain que la seule vue du désert portait Tesprit 



318 CHAPITRE II. 

L'exorcisme prit ainsi une place considérable dans 
la liturgie ^ il se mêla aux plus augustes cérémonies \ 
il devint l'accompagnement obligé d'une foule de 
rites. Le chrétien fut longtemps encore plus occupé 
du démon que de Dieu , et il rappelait ces habitants 
de Madagascar, interrogés sur les motifs qui leur font 
exclusivement adresser leurs offrandes aux dieux mau- 
vais, u C'est, disaient-ils, que nous n'avons pointa 
redouter les bons , tandis qu'il nous faut surtout apai- 
ser les méchants. » 

Le démon étant supposé répandu en tout lieu, on 
dut préalablement exorciser chaque localité, avant 
d'y célébrer aucune cérémonie de la religion. Sous le 
pontificat de Sixte V, on exorcisa encore l'obélisque 
égyptien apporté à Rome , avant de l'ériger sur la 
place qu'il décore *. On n'exorcisait pas seulement par 
la récitation des formules, mais encore par l'imposition 
des mains, le signe de la croix ^. Ce signe mettait en 

des solitaires aux hallucinations. On connaît la fréquence de 
celle du ragle, qui a été décrite par M. d'Escayrac de Lauture. 
« In Afrlcse solitudlnibus, hominum species obviae (écrit Pline), 
subinde fîunt momentoque evanescunt. Haec atque talia ex ho- 
minum génère ludibria sibi nobis miracula ingenioso fecit na- 
lura. » {Oist, nat,, VII, ii.) Douze siècles plus tard, y, Gerson 
{De Distinction, verar. vision, , Oper,, t. I, col. SO) fait une 
réflexion analogue : « Qui autem solitarii ^egunt, contra gignn- 
tem immanissimum diabolum dimicaturi et fraudibus.... expo- 
nuntur. » 

* Casai., De Profan. et Saci\ Ritib., c. m, p. 19. 

* Voy. Marlène, DeAntiq. Ecoles, RUib.,l, II, passim. Cf. 
S. Cyrill. Hieros. , Catech., IV, xiii; XVI, xviii; XIX, iv; 
XX, II, m. 



POSSESSION DÉHOmAQUE. 319 

fuite le démon. Outre l'énergumëne, le païen regardé 
comme mentalement possédé par le mauvais esprit de- 
vait, avant d'entrer dans la communauté chrétienne, 
être soumis à Texorcisme. On jetait del'eau bénite sur 
les morts pour chasser les démons qui pouvaient s'en 
emparer ^ . On exorcisait par Teau et par le sel aussi bien 
que par la prière^. Cette intervention continuelle de 
l'exorcisme nous est d'ailleurs attestée par le grand 
nombre de conjurations adoptées dans la liturgie^. C'é- 
taient de véritables litanies d'anathèmes contre Satan. 
On l'y qualifiait de raachinateur perfide, de voleur, de 
serpent, de feu, de bète féroce, de dragon d'enfer, 
d'homicide , de Bélial , etc. ; et afin de n'être pas tou- 
jours obligé de répéter cette longue liste d'injures, on 
les faisait graver sur des amulettes qui acquéraient ainsi 
la vertu d'éloigner le mauvais esprit^. Jadis les néopla- 
toniciens et les gnostiques dans leurs formules d'exor- 
cisme accumulaient un assemblage de noms étranges et 
d'épithètes bizarres auquel ils prêtaient une plus grande 
vertu que n'en avait le simple énoncé du nom de Dieu. 
La foi à ces superstitieuses nomenclatures était si vive 
que l'Eglise dut les conserver, tout en y introduisant 
des noms nouveaux. Aussi bon nombre d'exorcismes 
commenceut-ils par le nom de Dieu répété sous toutes 
les formes. Tantôt on invoque le Dieu d'Abraham , le 

' Vo^. Durand., RationaL de divin, q/ftc,, part. VII. 

* Voy. Martène, o. c. 

' Voy. les formules d*exorcisme données par Kopp, Palœogra-- 
phia critica, § 82. Cf. Fabricius, Biblioth. Grœca^ t. Vllf , p. 98. 

^ Voy. Millin, Voyage dans le Milanais , l. I, p. 360; Kdpp, 
Palœographia crittca^ 1. c. 



310 CHAPITRE n. 

confiance qu'y avait Cyriaque en faisait la vertu , tou- 
jours est-il que le malheureux possédé qui, comme 
tant d'aliénés de nos asiles, passait la nuit sans dor- 
mir, en proie à une agitation furieuse, finit par re- 
couvrer la raison ( 5 \o'^i^\i.6z ) et penser ( (ppoveïv ) 
comme les autres hommes. 

Les chrétiens voyaient donc que le cerveau comme 
le corps était malade, mais à leurs yeux la maladie 
était produite par les démons, poussés par un désir 
immodéré d'habiter dans le corps des hommes. Ces 
démons étant regardés comme répandus dans Tat- 
mosphère, à la façon des animaux microscopiques, 
ils pouvaient pénétrer dans nos organes par la nour- 
riture et le breuvage. C'est ce que disent, en effet , 
certains auteurs des premiers siècles du christia- 
nisme*. Aussi, pour chasser Tesprit mahn, lui or- 
donnait-on de sortir de toutes les parties de notre 
corps. « Retire-toi, disent les formules d'exorcisme, 
de la tète, des cheveux, de la langue, de dessous la 
langue, des bras, des narines, de la poitrine, des 
yeux, des veines, du gros intestin et de l'intestin 
grêle. » On énumère longuement, minutieusement 
de la sorte toutes les parties du corps ^ et Ton somme 
le démon de vider les lieux '. 



^ Clem., Recognit.y IV, 15, éd. Cotelier. « Non in esca, non 
in potu, non in locis publicis resideas,» dit au démon IVxorciste. 
(Martcne, De Antiguis Ecclesix Ritibus, lib. III, c. ix, col. 974.) 

^ Martène, DeAntiquis Ecclesix Ritibus, lib. III, c. ix, col. 985 
et sq. Cf. M. Gerbert. , Monument, veteris liturgias Alemanic, 
t. II, p. 133(1779). 

3 La formule d'exorcisme dit : « Exi, anathemate! non rema- 



POSSESSION DÉMONIAQUE. 311 

Il est curieux de trouver , chez les Hindous , des 
formules analogues employées pour contraindre la ma- 
ladie d'évacuer toutes les parties du corps *. Les mêmes 
superstitions ont engendré les mêmes pratiques. 

La force prodigieuse que déploient certains aliénés, 
a été aussi notée dans la description faite au moyen 
âge des possédés * ; elle était prise pour l'effet de la 
résistance du démon. Cet esprit fortifié dans leur 
corps ne cédait pas facilement -, les chrétiens, tout en 
proclamant la puissance qu'ils avaient de chasser le 
diable, avouaient cependant quelquefois l'inefficacité 
de leurs exorcismes. Ainsi Bède le Vénérable, dans sa 
Vie de saint Cuthbert *, raconte une de ces tentatives 
malheureuses qu'avait faite un saint prêtre pour déli- 
vrer un jeune démoniaque. Saint Cyrille de Jérusalem* 
dit formellement qu'où éprouve parfois beaucoup de 
peine à chasser les démons, et saint Grégoire le Grand 



neatis nec abscondamini in ulla coinpagine membroruin, aut 
flatu ejus, Dec in ullo angulo domus ejus, neque per ulliim aug- 
mentum aut calliditatem, te celare praesumas, neque quae sunt 
ejus contingas aut obsideas, non vestimenta illius, non pecora, 
non jumenta, sed catenalus et refrsenatus per J. G. exul effugias. » 
(Martène, col. 985. j Dans certaines formules d'exorcisme, on 
adjure le démon de sortir, soit qu'il prenne la figuré de dragon, 
soit celle de bête, soit d'un quadrupède, soit d'un oiseau, soit 
d'un poisson. (Fabricius, Biblioth, Grxca, Vlll, p. 98 et sq.) 

* Voy. Rig-Véda, trad. Langlois, t. IV, p. 459. 

* Voy. BoUand., Act. Sanctor., xi, octob., p. 556. 

8 Ap. Bed., Oper., éd. Giles, t. IV, p. 340. 11 y est dit du prêtre : 
« Quiquumsolitus fuisset perexorcismi gratiam imiiiundos fugare 
spiritus, buic tamen obsesso prodisse nihil prorsus valebat. » 

* Calech.f XVI, xix, p. 254. 



322 CHAPITRE II. 

Tant que le possédé n'avait pas été délivré, non- 
seulement il ne pouvait entrer dans les ordres sacrés', 
mais il lui était interdit même d'allumer les lampes 
des églises^ ; il se voyait réduit à balayer le sanctuaire, 
s'il n'en était pas exclu'. D'ailleurs, dans sa persuasion 
que le démon habitait en lui, le fou se refusait ordi- 
nairement à assister au service divin •, il fuyait les exer- 
cices religieux. L'on voit de môme certains aliénés, 
poursuivis de Tidée qu'ils sont déshonorés ou ruinés, 
donner tous les signes de la honte, vouloir ne porter 
que des haillons, ne manger que dans des écuelles de 
bois et marcher pieds nus^. Comme je Tai déjà re- 
marqué, la préoccupation constante du démon, en- 
tretenue par les anciens rites de l'Église, contri- 
buait singulièrement à répandre la possession. Les 
aliénés, à raison des idées dans lesquelles ils étaient 
élevés, s'imaginaient tous être victimes du diable , 
et se montraient dès lors disposés à se faire exorciser. 
L'exorcisme recevait ainsi de cette conviction du ma- 
lade, une force dont il aurait été sans cela dépourvu. 
Une fois que l'aliéné s'imaginait être débarrassé de 
l'esprit matin, il cessait naturellement d'agir conformé- 



> Consiit. apostoL, LXXXV, 76. 

* Concil. Elvir.^ can. 37. 

3 Constit. aposloLy VfU, 7, p. 398, éd. Colel. Plus tard, les 
énergumènes furent admis aux offices divins, et lorsqu'ils 
étaient calmes, on leur administrait les sacrements, pour aider à 
leur guérison. (Canon, pœnitential. , ap. d'Acbéry, Spmlegium, 
1. 1, p. 546. 

'* C'est ce qu'a judicieusement remarqué Broussaiâ. (DeVlr* 
ritation ei de la Folie^ 3« édit., t. Il, p. 372.) 



POSSESSION DÉMONIAQUE. 323 

ment à l'idée de possession . Un phénomène analogue est 
très-fréquent chez des fous infatués d'autres croyances 
chimériques. «Les idées du fou, écrit Broussais \ sont 
incessamment modifiées par son état pathologique. 
Ainsi un fou rendu impuissant par la masturbation 
se figure être transformé en femme, et veut en pren- 
dre le ton et le costume. » De là une variété dans les 
formes de la possession que notre époque n'offre plus. 
On sait que certains aliénés, d'un caractère très- 
doux avant leur maladie, se livrent comme malgré eux, 
dans leurs accès, à des actes de violence et de rage 
auxquels ils se sentent contraints, poussés, par une 
force inconnue : cette force fut, durant tout le moyen 
âge, regardée comme la marque de l'obsession du 
démon. Les paroles que l'aliéné articule, et dont par- 
fois il désapprouve et la forme et le fond , s'offraient 
toujours comme celles du malin esprit; surtout ces 
expressions lubriques et ces mots obscènes que, dans 
certains cas d'hystérie ou de monomanie erotique, les 
malades prononcent contre leur gré et qu'on voit 
parfois sortir de bouchés auparavant très-pudiques. 
Cette circonstance qu'on trouve notée chez les hagio- 
graphes^, faisait croire que le malade était possédé 

^ Oav. cit., t. II, p. 576. Cf. ce que le docteur Cheyne {ES" 
says, p. 65) rapporte des curieuses réponses que lui fait un 
aliéné qui se croyait possédé du démon. 

' Voy. notamment Thistoire de la jeune possédée rapportée 
dans la yïe de saint Gali (lib. II, c. xxiv, ap. Pertz, Monum. 
German, Histor,, t. Il, p. 26) : «Spurcissima verba cœpit effun- 
dere, » dit Thagiographe. Le démon sortit enfin de la boache de 
cette possédée sous la forme d*une chenille. 



324 CHAPITRE II. 

par un démon impur '. On sait que les aliénés arrivés 
au dernier degré du délire et de Tabrutissement man- 
gent leurs propres excréments : en face d*un si hideux 
spectacle, les chrétiens croyaient reconnaître le signe 
de Tesprit immonde ^. Les légendes parlent fréquem- 
ment des cris épouvantables que poussaient les démo- 
niaques^, cris dont n'ont pas cessé de retentir nos asiles. 
On ne s'expliquait jadis ce phénomène que par la vio- 
lence de l'obsession *, on se représentait le possédé tour- 
menté par des légions d'esprits malfaisants^, et dans 
la formule d'exorcisme, on leur commandait de sortir, 
qu'ils fussent seul ou plusieurs ^ Une particularité 

* Il est parlé dans la vie de saint Apollinaire d'un démon qui 
décelait sa présence dans le corps d'un possédé, « non solum 
perturbatfone membrorum, verum etiam hinnitu, mugitu vel 
balatu pecorum.» (BoUand., Act. Sanctor,^ xv oct., p. 51.) 

* Voy. comme preuve ce qui est rapporté d'un démoniaque 
qui mangeait ses excréments et buvait son urine, dans les lettres 
de saint Macalre (éd. Floss, p. 251). L'auteur sacré dit que ce 
malheureux était possédé d'un démon polyphage (ô ^xîu.cuv -ri:; 
iroXu^A'^îgi;). 

* Lisez à ce sujet les judicieuses remarques de Fischer, Der 
Somnambulismus ^ t. 11, p. 375. 

* Sainte Marie Magdeleine était possédée par sept démons. Un 
possédé que guérit saint Fortunat Tétait par six mille six cent 
soixante-dix. (Jacq. de Voragine, Légende dorée, trad. G. Bru- 
net, 1. 1, p. 93.) Esquirol a cité Texemple d*un fou qui s'imagi- 
nait avoir tout un régiment dans le corps. {Des Maladies men- 
tales, 1. 1, p. 214.) Les possédés entretenaient cette croyance à la 
multiplicité des démons possesseurs, car c'est vraisemblable- 
ment sur leurs déclarations que la présence de pareilles légions 
de diables dans leur corps était admise. 

^ c Exite, immundi spiritus, quicumque estis, aut unus, aut 
plures ! » (Martène, ^ c, p{issm; Gerbert., Mo»um., t. n, p. 131.) 



POSSESSION DÉMOTÏIAQUE. 325 

confirmait le vulgaire dans cette opinion. Les intona* 
lions que prend la voix du maniaque sont aussi va- 
riées que les sensations qui le dominent; ces diverses 
intonations étaient prises pour les voix de démons 
différents. La voix de l'aliéné reprenait-elle son timbre 
naturel, on admettait qu'il parlait alors de lui-même et 
que les démons s'étaient tus. Eginhard^ s'exprime 
ainsi au sujet d'une démoniaque : « C'était un spec- 
tacle bien extraordinaire pour nous autres qui étions 
là présents, de voir ce méchant esprit s'exprimer diffé- 
remment par la bouche de cette pauvre femme, et d'en- 
tendre tantôt le son d'une voix mâle, tantôt le son 
d'une voix féminine, mais si distinctes l'une de l'au- 
tre que l'on ne pouvait croire que cette femme parlât 
seule, et qu'on s'imaginait entendre deux personnes 
se disputer vivement et s'accabler réciproquement 
d'injures. Et, en effet, il y avait deux personnes, il y 
avait deux volontés différentes : d'un côté, le démon 
qui voulait briser le corps dont il était en possession, 
et de l'autre, la femme qui désirait se voir délivrée de 
l'ennemi qui l'obsédait. » 

Les aliénés font souvent entendre des sons bizarres 
dépourvus de sens, des phrases dans lesquelles ils 
mêlent des mots latins, grecs ou de quelque autre 
langue que leur mémoire fortement ravivée suggère 
à leur esprit surexcité. Ils prêtent quelquefois à ces 
mots des sens imaginaires et semblent se comprendre, 
quoiqu'ils cessent d'être intelligibles ^. Ces paroles 

' Hist, transL reliq, SS, Marcellin, et Pétri ^éô, Teulet, t. H, 
p. 569. 

' Voy. Leuret, Fragments psychologiques sur la folie^ p. 302. 



3S6 CHAPITRE II. 

passaient pour appartenir à des langues dont le don 
leur était communiqué. Ce même Éginhard nous dit, à 
propos d'une jeune démoniaque du pays de Niedgau, 
qu'interrogée par Texorciste, elle se servit dans ses 
réponses, non de la langue vulgaire, mais de celle des 
Romains ^ Les ursulines de Loudun répondaient de 
même en latin, et Cyrano de Bergerac raille leurs bar- 
barismes el leurs solécismes, faisant remarquer que 
les diables sont évidemment mal instruits de la gramr- 
maire. En Ecosse, à Dunse, une possédée, ayant été 
interrogée par un prêtre et le démon ne répondant 
pas, le ministre impatienté le somma de s'exprimer en 
latin -, la folle prononça alors quelques mots tirés des 
formules latines de prières qu'elle avait jadis enten- 
ilues, ce qui convainquit tous les assistants que le 
diable parlait réellement par sa bouche^. Alexandre 
Bertrand et Leuret ^ ont montré le véritable caractère 

Le docieur Moreau (de Tours), qui a visité l'Orient, s*est assuré 
par lui-même que les langues inconnues dont on attribue la con- 
naissance aux démoniaques et aux inspirés ne sont que des mots 
inintelligibiesj qu'on suppose appartenir au langage des anges. 
{Annales médico-psychologiques, t. I, p. 118.) 

1 Œuv, d' Éginhard, éd. Teulet, t. 0, p. 285; Hisf, transi, re- 
liq. S, MarcelL Éginhard rapporte qu'après l'expulsion du démon, 
il ne fut plus possible à cette jeune fille de parler latin. Cer- 
tains fous s'imaginent entendre des voix qui s'adressent à eux en 
plusieurs langues (Esquirol, Des Maladies mentales, K, I, p. 161.) 

' Voy. le récit de ce fait dans Dalyell, The Darker Superstitions 
of Scotland, p. 605. Le prêtre était assisté du duc de Lauder- 
dale et de sir James Forbes. 

^ Du Magnétisme vn France^ p. 443; Leuret, o. c, p. â97. Ce 
ravivement de la mémoire des mots s'observe souvent dans les 
vives exaltations du cerveau. Les maniaques parlent ^vee une 



POSSESSION DÉMONIAQUE. 337 

du don prétendu des langues pris tour à tour pour un 
signe de possession ou une marque de l'inspiration di- 
vine*. 

Les hallucinations continuèrent, dans tout le cours 
du moyen âge, comme aux premiers siècles du chris- 
tianisme, d'être prises pour des mystifications du dé- 
mon ^, et quand les illusions de la magie furent deve- 
nues manifestes, on les rapporta aussi auK prestiges de 
l'enfer. 

grande ^olubililé, font faciienient des vers et des calembours. 
On a vu des aliénés mystiques, appartenant à une classe tout 
à fait illettrée, débiter des sentences de la Bible^ des textes li- 
turgiques, parler assez couramment des langues dont ils n'a- 
vaient qu'une faible teinture, se rappeler même des sentences 
prononcées dans des idiomes qu'ils ne savaient pas. Voy. ce 
que j'ai dit à ce sujet dans mon article Sur le Somnambulisme 
et l'Hypnotisme {Revue des Deux-Mondes, i^^ février 1860), et 
Parchappe, Du Développement des facultés et de la mémoire dans 
la/olie, dans les Annales médico-psychologiques, 1850, p. 46, 47. 
Pomponat (De Incantaiionibus; Bâle, 1520) rapporte que, de son 
temps, la femme d'un tailleur nommé Magretli, qui fut guérie 
par le célèbre médecin Galgeraudus, parlait, dans ses accès de 
délire, des langues qu'elle n*avait pas apprises. 

* Le don des langues s'entendait, chez les premiers chrétiens, 
de l'habitude de prononcer des paroles, des mots incompré- 
hensibles, que celui qui les proférait devait interpréter. C'est 
ce qui résulte d'un passage de saint Paul (Epist, ad Corinlh., 
XIV, 4, 6, 13). L'apôtre s'élève contre la manie qu'avaient les 
néophytes de se croire inspirés, quand de pareils mots barbares 
leur venaient à l'esprit. 

* Jean de Salisbury voit dans le délire des sens et les halluci- 
nations des fous, aussi bien que dans les récits du sabbat des 
sorciers, de pures illusions produites par le démon {De Nugis 
eurialiumf II, xvni). Cf. ce qui est dit, même traité, I, xn. 



328 CHAPITRE IK 

Quand, ainsi que cela s'observe souvent, Tépilepsie 
ou la folie venait à se transmettre par imitation , par 
une sorte de contagion morale, on supposait que le dé- 
mon passait du corps des possédés dans celui des nou- 
veaux malades ^ C'est de la sorte qu'on tenta de gué- 
rir le malheureux roi Charles VI , tenu aussi pour 
possédé. Juvénal des Ursins nous apprend qu'un 
prêtre nommé Yves Gilemme et trois autres personnes 
accomplirent de vains efforts pour faire passer le dé- 
mon dont était tourmenté le monarque dans le corps 
de douze hommes qui leur avaient été amenés enchaî- 
nés. N'ayant pu y réussir, les exorcistes alléguèrent 
pour excuse que ces hommes s'étaient couverts du 
signe de la croix. D'autres moyens n'eurent pas plus 
d'effet, et chacun sait qu'on en fut réduit à user pour 
Charles VI d'un remède moins chrétien, celui d'Odette 
de Champdivers. Tout le monde croyait l'esprit du roi 
dérangé par quelque sortilège, et l'on alla jusqu'à ac- 
cuser le célèbre cordelier Jean Petit, l'avocat du duc 
de Bourgogne dans l'affaire du meurtre du duc d'Or- 
léans, de l'avoir ensorcelé. 

La croyance ayant prévalu depuis longtemps, chez 
les chrétiens, que certains saints ont la vertu de guérir 
des maladies particulières ^y il y eut aussi des saints 

1 On trouvera dans la vie de saint Siméon Stylite i^histoire 
d*un démon qui sortit ainsi du corps d*un possédé, et entra dans 
celui d*un individu placé près de lui. (Boliand., Act, Sanctor.y 
XXIV mai., p. 593.) 

* De là le nom imposé au moyen âge à quelques maladies , 
Mat de saint Jean, Mal de saint Éloi, Mal de saint Fiacre, Mal 
de saint Romacle^ Mal de saint Guy. Voy. Des Vingt^trois Ma- 



POSSESSION DÉMONIAQUE. 329 

pour guérir de la possession. Le pèlerinage de Sainl- 
Maur près Paris fut institué dans ce but ^ On attribuait 
au saint suaire de Besançon la vertu de délivrer les 
démoniaques. Près de Nancy, à Bonnet , les possédés 
allaient, pour obtenir leur guérison, faire une neu vaine 
dans l'église ^ D'autres fois, ainsi que cela se prati- 
qua pour le fils de Philippe-Auguste ^, on recourait à 
des. processions^. 

Ces pèlerinages étaient accompagnés d'un véritable 
traitement. On soumettait les malades au jeùne^, àdes 
purgations ^ -, on calmait les crises par l'emploi de la 
musique d'église\ C'était aussi àla musique que l'on re- 



nières de vilains^ p. 15. Paris, i855. En Bretagne, sainl CoIudt- 
ban passait pour avoir la vertu spéciale de guérir les furieux et 
les idiots. Voy. Cayot-Delandre, le Morbihan^ p. 375. 

^ Voy. les curieux détails donnés sur le pèlerinage de Saint- 
Maur par Tabbé Lebeuf, Histoire du diocèse de Paris^ t. V, p. i29 
et suiv. 

* Du Haldat, Notice dans les Mémoires de la Société des anti- 
quaires de France, t. V, p. i55. 

' Voy. le récit que donne Guillaume le Breton, dans sa Vie de 
Philippe- Auguste, 

^ il est probable que les exercices religieux et que la sépara- 
tion momentanée du possédé d'avec les siens, avaient sur son 
moral une influence bienfaisante. 

^ Voy., sur le jeûne imposé aux démoniaques, Martène, 06 i4»- 
tiquis Eccles. Ritihus, 111, ix, col. 995. A Bonnet, les aliénés qui 
venaient faire la neuvaine étaient soumis à une diète prolongée. 

^ Voy. ce que dit M. Macario, article cité, p. 479. 

"^ Je cite à ce sujet le curieux passage du national de Durand 
(part. V, Des Antiennes), en empruntant le naïf langage de son 
vieux traducteur : « Pour ce dient aucuns que les instruments 
réconfortent les malades qui sont en passion déuioniacle, car se 



390 CHAPITBB II. 

courait pour traiter de la chorée, dont saint Guy passait 
pour le grand médecin ^ . La rage étant également as- 
similée à une maladie démoniaque^ se traitait par 
Tattouchement de Tétole de saint Hubert -, on cautéri- 
sait en même temps la partie mordue, et le bon effet 
ainsi obtenu était attribué au saint '. Les accès de 
fièvre chaude, regardées aussi parfois comme des 
possessions^, se guérissaient perdes immersions dans 

les esperis onyent les instrumenls, ilz cuydent que on le face à 
la louenge de Dieu , si comme David le faisolt, qui ainsi les en 
cbassoit dont s*eDfuyoient, mais ores quant on le fait pour ac- 
corder à chans luxurieux et à danses, ilz acqueurent, &e aggre- 
gent et assemblent, et font les gens comme forcenez et enragez 
saillir et dancer au senestre, pic devant pour aler en enfer, car 
à ceuix qui seront à la senestre partie on dira au jugement: //e, 
molediclif in ignem œternum. » 

> Voy. ce que rapporte Hecker sur remploi de la musique dans 
cette maladie (Annales d'hygiène publique et de médecine légale^ 
t. Xll, part. 1, p. 334), qui finit par constituer une véritable 
épidémie analogue au corybantiasme de Tantiquité , la choréo- 
manie. Loin de calmer la maladie, l'emploi de la danse et de la 
musique propageait le mal par imitation. (Calmeil, la Folie y 
t. Il, p. 150 et suiv.) 

* Les hallucinations qui se manifestent parfois dans la ma- 
ladie accréditaient cette idée. Voy. Michéa, Du Délire des «en- 
sationSf p. 304. 

' Cette cautérisation s*opérait avec ce que Tou appelait la clef 
de saint Hubert ^ et l'empreinte de la cautérisation, appelée 
stigmate de saint Hubert, était regardée comme une marque 
miraculeuse de la guérison due à Tinlercession du pieux évéque. 
Voy. Raynaud, De Sligmatismo sacro, c. x, p. 183. Cf., sur le 
pèlerinage de saint Hubert, Lebrun, Histoire critique des prati- 
ques superstitieuses y â« édit., 1. 11 , p. 1 et soiv. 

* Les accès d'une de ces lièvres sont appelés par Grégoire de 



POSSESSION BÉHONIAQUfi. '«^31 

Teau froide ', opérées sous Tin vocation de tel ou tel 
saint. 

Ainsi, comme cela était arrivé pour le culte d'Escu- 
lape, la médecine s'introduisait dans le traitement des 
maladies sous l'égide de la religion. Le pèlerinage fi- 
nissait par n'èlre en réalité qu'une visite aux hommes 
de l'art et la neuvaine devenait un traitement. A l'é- 
glise de Sainte- Dymphna , à Gheel en Belgique , où 
étaient amenés jadis, les possédés pour être délivrés du 
démon, s'élève maintenant un hôpital qui reçoit les 
aliénés qu'on continue d'y conduire, et le médecin est 
aujourd'hui chargé du traitement qui s'opérait, il y a 
quelques centaines d'années, par les exorcismes^ 

Toutefois, jusque dans le siècle dernier, le vulgaire 
restait aveuglément attaché a la doctrine de la posses- 
sion ^, qui prévaut encore de nos jours dans les pays 
ou les lumières de la science n'ont pas pénétré. L'abbé 
Péguès^, dans son Histoire de Vile de Saniorin^ rap- 

Tours (Histor. Francor.y VIII, 33) V effet d\in démon du Midi 
(dxmonii meridiani). Le pieux Mabillon lui-même reconnaît que 
le père de noire histoire avaii pris la fièvre pour le diable. 

^ Ces douches d^eau froide étaient employées pour la guérison 
de la folie à Bonnet, près de Nancy (Du Haldat, notice citée) On 
y saignait aussi les malades. Le moine Richer, dans sa Chro- 
nique (I.xxiii) parle des immersions employées de son temps 
dans les églises pour guérir les démoniaques. 

^ Voy. Esquirol, Des Maladies mentales, t. II, p. 712 et suiv.; 
Annales d'hygiène publique et de médecine légale y janvier 1847, 
p. 63 et suiv. 

* Cette doctrine était générale en Allemagne au dix-sepiième 
siècle. Voy. Fischer, Der Somnamlmlismus, t. M, p. 372. 

^ Histoire des phénomènes volccmiques de Sanlortn^ p. 589, 



332 CHAPITRE 11. 

porte que Ton persiste à exorciser en Grèce les fem- 
mes atteintes d'affections nerveuses. Au commence- 
ment du dix-huitième siècle, le P. Labat trouvait en 
Italie et en Espagne remploi de l'exorcisme univer- 
sellement usité pour la folie et rhyslérie^, et plus tard 
le voyageur anglais Swinburne, visitant le royaume de 
Naples ^, rencontrait à Sorino des troupes de femmes 
atteintes de maladies nerveuses, et se croyant possé- 
dées, qui allaient demander leur guérison à la contem- 
plation du portrait de saint Dominique. 

Mais si les vieilles croyances démonologiques con- 
tinuaient d'affermir la crédulité^ dans l'opinion que 
l'aliénation njentale et les troubles nerveux qui s'y 
rattachent ont une origine surnaturelle, les progrès 
de la médecine et de la philosophie suggéraient des 
vues plus exactes et propageaient des notions qui 
n'étaient, dans le principe, que Tapanage d'un petit 
nombre. 

En présence du caractère visiblement pathologique 
de la possession démoniaque, les plus instruits, les 
plus éclairés d entre les docteurs chrétiens avaient 

< Voyage en Espagne et en Italie, t. IV» p. 104. 

* Voyage dans les Deux-Siciles, trad. franc., U I, p. 338. 
Swinburne assure que les malades se présentaient parfois au 
nombre d'environ quinze cents ; il décrit les tours et les ruses 
auiquels plusieurs de ces possédés avaient recours pour abuser 
les exorcistes. 

^ Un petit journal publié à Avignon en 18i:â et 1843, sous les 
titres de : VÉclaireur du Midi et de : VApostolique, continuait 
encore d'entretenir dans nos campagne^ la croyance aux posses- 
sions et aux apparitions diaboliquef^, et, chaque jour, il en rela- 
tait dans ses colonnes de nouveaux cas. 



POSSESSION DÉMONIAQUE. 333 

proposé une explication qui pût accorder l'observation 
médicale et Torthodoxie. Saint Augustin^ et divers 
autres Pères de l'Église^ considéraient les possédés 
comme des malades, des individus tourmentés par la 
bile ou les humeurs, et que la faiblesse de leur orga- 
nisme livrait plus facilement aux attaques de l'esprit 
malin. Cette opinion fut adoptée par saint Thomas 
d'Aquin. « Tout ce qui peut être fait par le démon , 
écrit-il ^, ne s'opère que par la vertu de quelque cause 
naturelle » ; théorie à laquelle une foule de théolo- 
giens s'empressèrent de se rattacher ^ et qu'acceptè- 
rent même les médecins et les physiciens qui respec- 
taient l'autorité ecclésiastique. Cornélius Agrippa nous 
dit,, entre autres, que les humeurs des personnes mé- 
lancoliques sont un appât pour les démons, qui s'en 
servent pour produire les phénomènes de la posses- 
sion ^. Wierus, l'auteur du traité des Prestiges des dé^ 
mons^^ qui trahit tant de crédulité, tout en recon- 
naissant le rôle du diable fait cependant la part plus 
large à la maladie. Delrio, dans ses JDùquisiiiones mn^ 
gicœ\ convient que les sorciers sont dupes d'illu- 
sions {phantasiœ)\ mais il soutient que le démon les 



« De Civit. DH, XVIU, xviii. 

' Voy. ce qui est dit ci-dessus, p. 310. 

* Summa theologica, I, quaest. 140, art. 4. 

^ Elle fut notamment soutenue par Alphonse Tostat , évêque 
d*Avila (Parad, œnig.y pars I, cap. i, art. 1, p. 239). 

* De OccuU, philosoph., c. lx, p. 92. Gafdan {De Rerum Va- 
rietatCt XV, 80, 93) partage à peu près la même opinion. 

^ Voy. ce qui a été dit plus haut de cet ouvrage, p. 319. 
"f Lib. 11, quaest. 28. 



334 CHAFITKE II. 

provoque en haine de Dieu : façon de tout accorder, 
qui a été adoptée par un grand nombre de médecins 
de son temps. 

Paul Zacchias S médecin de pape Innocent X, ensei- 
gna notamment que les possédés étaient des mélanco- 
liques dont la maladie attirait le démon, et auquel elle 
servait comme d'instrument. Il convint cependant 
qu'on tenait pour possédés bien des gens extrava- 
gants, des femmes mal réglées, qui n'avaient commu- 
nication aucune avec l'esprit malin. 

Cette opinion intermédiaire a longtemps régné, elle 
a été adoptée au dix-septième siècle par Sennert ^ et 
a trouvé ensuite dans le célèbre médecin allemand Fré- 
déric Hoffmann' un défenseur convaincu. Hoffmann 
continua d'attribuer une origine diabolique à cer- 
taines maladies nerveuses mal étudiées de son temps. 
De nos jours, le docteur Heinroth a cru encore aux dé- 
moniaques. 

La notion plus saine et plus exacte de la possession 
ne s'établit donc pas sans une vive résistance. En 1440, 
Ant. Guainerius de Pavie s'élevait contre Topinion ad- 
mise alors en matière de possession*. Plus tard, Pom- 
ponat concluait de ce que des purgations ou un autre 



* Quxst, medic. leg., vol. I, lib. ii ; t. I, 9, 18, n*» 3. Cf. J.-B. 
Friedreich , Versuch einer Literargeschïchte der Pathologie und 
Thérapie der paychischen Krankhelieny p. 127 et suiv. 

2 Voy., sur Topinion du célèbre médecin Sennert, au sujet des 
malodies démoniaques, Trélai, Recherches historiques sur la 
folie, p. 81. 

* De Potentia diaboli in corpora, ap. Opéra, t. V. 

* Friedreich, o. c, p. 103. 



POSSESSION DÉMONIAQUE. 335 

traitement médical peuvent faire cesser la possession 
on ne saurait y voir une action du démon, et que ce 
doit être simplement une maladie ^ Levinus Lemnius, 
médecin à Zirickzée, en Zélande^, déclara aussi hardi- 
ment que les démons n'engendrent aucune maladie , 
tout en admettant qu'ils peuvent abuser les sens. Am- 
broise Paré n'était pas plus avancé ^, mais il s'était 
aperçu que les sorciers et les magiciens, comme les 
aliénés, prenaient pour l'influence du démon l'effet de 
leur propre imagination. 

Ces opinions passaient alors presque pour témérai- 
res, car on voyait encore au seizième siècle des hommes 
instruits, tels que George Pictorius *, Thomas Eras- 
tius^, A. Scribonius^, tenir les sorciers pour dignes de 
tout supplice, et ne pas mettre en doute leur com- 
merce avec le diable. Aussi un célèbre médecin italien, 
Durastante de Macerata, tout en déniant au démon 
la puissance d'engendrer des maladies, admet-il la 



* De Incantattone, p. 155. Basil., 1556. 

* DeMiraculis occuUis naturasy lit). II, c. ii. AntuerpiX; 1559, 
1564, 1574. Cet ouvrage a eu depuis un grand noHkbre d'édi* 
lions ; il a été traduit en allemand et en italien. 

8 (Muvres, liv. XXV, c. xxv. 

^ Voy. 6. Pictorius, De Illorum Dxmonum^ qui sub lunari 
collimitio versantur, ortu, nominibus, officiiSf illusionibuSf pot es- 
tâtes vaticiniiSf miraculis et quibus medits infugamcompellantur 
Isagoge, Basiliae, i563. 

'^ Disputatio de lamiis sive strigibus. Basil., 1573. 

^ A. Scribonius, De Sagarum Natura et Potestate. Helmstadt, 
1584. L'auteur veut qu'on recoure à Tépreuve de Teau froide 
pour s*assurer de la culpabilité des femmes accusées de sorcel- 
lerie. 



336 CHAPITRE II. 

vertu des conjurations '. Le bon sens français se mon- 
tra moins réservé. Le judicieux Montaigne éleva des 
doutes sur la réalité des possessions ; plus tard Charron 
y croyait moins encore. Cyrano de Bergerac, qui, sous 
une forme frivole , laisse percer une raison solide, 
suivit leurs traces, et il écrivait peu de temps après la 
trop célèbre aventure de Loudun ^ : « Quant à ce qui 
concerne la possession, je vous en dirai aussi ma pen- 
sée avec la même franchise. Je trouve en premier lieu 
qu'il se rencontre dix mille femmes pour un homme-, 
le diable serait-il un ribaud de chercher avec tant 
d'ardeur l'accouplement des femmes ; » et il continue 
de ce ton, en faisant voir le ridicule des exorcismes ^. 
Imprimant dans une république protestante son traité 
de médecine en 1684, Bonet^ put parler plus libre- 
ment, et montra par l'étude des faits qu'un état patho- 
logique est le secret delà magie et de la possession. 
C'est l'étude exégétique de l'Écriture sainte qui fit 
pénétrer à cet égard dans la critique historique les 
données médicales. Au milieu du siècle dernier, les re- 
cherches bibliques et le rapprochement des témoi- 
gnages anciens et des observations contemporaines 
manifestèrent enfin à tous les esprits clairvoyants le 

^ J. Math. Durastantis, philosophi, Problemaia an dœmones 
sint et an morhorum sint causa y theologorum, philosophorum et 
medicorum sententiis, Veneliis, io67, in 8°. 

' Voy., sur ce procès, A. Bertrand, Du Magnétisme animal en 
France, p. 356 et suiv.; L. Figuier, Histoire du merveilleux^ t.I, 
p. 8i et suiv. 

3 Œuvres, t. I, p. 65. 

* Voy. l'exposé de ses idées dans Tréiat, Rechercha historiq. 
sur la folie t p. 91, 92. 



POSSESSION nÉMONIAQllE. 337 

naturalisme des possessions , proclamé depuis plus 
d'un siècle par le médexîin Riolan, à l'occasion de To- 
dieux procès d'Urbain Grandier. J.-Salomon Semler 
composa une dissertation spéciale ^, pour démontrer 
que les possédés dont parle l'Écriture n'étaient que 
des gens atteints de maladies nerveuses. La même an- 
née,^ Gruner appuyait cette opinion par des citations 
multipliées tirées de divers auteurs ^ Teller et Hugh 
Farmer ^ défendaient dans le même temps en Angle- 
terre cette saine manière de voir, que Ton retrouve 
déjà au dix-septième siècle, dans les Horœ Biblicœ de 
Lighfoot*, et c'est vainement que Worthington cher- 
cha à la réfuter*. J.-S. Lindinger, dans un traité sur 
la Médecine dés Hébreux^ ^ porta le coup de grâce au 
dogme de la possession. Enfin Daub^, plus Kardi, ne 
fit voir que de la mythologie là où l'on avait jusqu'a- 
lors cherché la réalité. La démonstration parut si évi- 
dente que les théologiens eux-mêmes durent se ré- 
soudre à l'accepter en partie®. 

^ Commmlatio de Dœmoniacis quorum in A'oi'o Testumento fit 
mentïo, Halaî, i 770-1779, in-4*>. 

* Commenlatio de Dœmoniacis a Christo sospitatore percuratis. 
Jenae, 1775, in-S®. 

' An Essay on the Demoniaci of the New Testament, London, 
1775, in-8«. 
^ Jean Lighfoot^ né en 1602, mort en 1675. 

* Letters to the rev. Worthington in answer y etc. London, 
1778, in-40. 

* De f^eterum Hehrœorum Arte medica^ de Dœmone, de Dœ^ 
moniaciSf 1773 et 177-i. 

■^ Theologiimena, Hoidelberg, 1806, p. 333. 

* L*ahl)é Bergior, dans son Dictionnaire de théologie^ au mot 

22 



338 CHAPITRE H. — POSSESSION DÉMONIAQUE. 

Ainsi fut enlevé à la magie et à la sorcellerie l'ar- 
senal d'où Ton avait tour à tour tiré des armes pour 
Tanathématiser ou la défendre. Ce qui avait si long- 
temps paru la preuve d'une intervention des démons 
et de la possibilité pour Thomme d'entrer en com- 
merce avec eux rentrait de la sorte dans la catégorie 
des phénomènes naturels. Il n'y eut plus que sym- 
ptômes plus ou moins curieux d'un mal à constater, et 
la pitié et la charité entourèrent les malheureux que 
Ton brûlait auparavant comme les plus dangereux cri- 
minels, ou auxquels on ne donnait des soins qu'après 
les avoir traités comme des êtres impurs et maudits. 

Esprit, convient que le nom é'espril mauvais a été donné dans 
rËcritnre à des maladies simplement inconnues et regardées 
comme incurables. Un trappiste, le P. Debreyne, médecin, dans 
son Essai sur la théologie morale^ ch. iv, p. 356, tout en faisant 
ses réserves sur les possessions rapportées dans le Nouveau Tes- 
tament, qu*il déclare être de foi y admet que les autres possédés 
ne sont que des malades ou des charlatans. 



CHAPITRE III 

INFLUENCE DE L*lMAGINATiON DANS LA PRODUCTION 

DES PHÉNOMÈNES DE LA MAGIE. — LES MYSTIQUES 

RAPPROCHÉS DES SORCIERS. 

L'imagination subit l'influence des sens , et réagit à 
son tour sur eux. Les sens nous présentent alors comme 
venant d'objets extérieurs ce qu'a créé notre esprit. Tel 
est le caractère de ce qu'on a appelé visionsy appari- 
tions; ce ne sont que des rêves que nous faisons éveil- 
lés. Un curieux passage de saint Basile qui vivait dans 
un temps où ces visions était habituelles chez ses core- 
ligionnaires nous le montre clairement « Que sera-ce 
donc, écrit-il, que la voix du Seigneur ? Faut-il enten- 
dre aussi par là une percussion imprimée à l'air par des 
organes vocaux, un ébranlement de l'atmosphère qui 
vient apporter le type des idées jusqu'à l'oreille de 
celui à qui la parole s'adresse ? N'est-il pas au contraire 
bien plus vraisemble que ce n'est ni Tun ni l'autre, et 
que la voix de Dieu est quelque chose de tout particu- 
lier, un je ne sais quoi, une image vive, une vision claire 
et sensible qui s'imprime dans l'esprit des hommes 
auxquels Dieu veut communiquer sa pensée ; une 
vision qui doit présenter quelque analogie avec celles 
qui s*impriment dans notre iqiagination lorsque nous 
avons un songe en dormant ? Personne n'ignore en 
effet qu'il n'y a réellement aucune percussion , aucun 



340 CHAPITRE III. 

ébranlement de Tair , lorsqu'en rêve nous croyons 
entendre certains bruits, certaines paroles qui ne sont 
assurément pas apportées d'une manière physique à 
notre oreille et que nous percevons seulement dans 
notre esprit, où elles viennent s'imprimer. C'est à i>eu 
près de la même manière qu'il faut admettre que la 
voix de Dieu se fait entendre dans Vâme des pro- 
phètes ^ » 

On ne saurait être plus clair et mieux rendre compte 
du phénomène. Dans la vision, l'esprit assiste comme 
un témoin muet au spectacle que lui donne son ima- 
gination ; il voit, par exemple, les démons faisant une 
conjuration, comme Benvenuto Cellini^, ou comme 
S. Walthen, d'Ecosse^, la sœur Anne-Catherine Em- 
merich, les scènes de la passion^, dont son esprit est 
depuis longtemps tourmenté et rempli. Charron^ a 
écrit à ce sujet : 

u L'imagination est une puissante chose... ses effets 
sont merveilleux et estranges. . . elle fait perdre le sens, 
la cognoissance, le jugement, fait devenir fol et in- 
sensé... fait deviner les choses secrètes et à venir, et 
cause les enthousiasmes, les prédictions et merveil- 
leuses intentions et ravit en extase, réellement tue et 

J Homil. in P5., XXVlll, § 3, p. 117. 

* Voy. Mémoires de Benv, CeUiniy publiés par Gœihe, t. IV, 
p. 186 et suiY.» édil. 1830. 

3 Voy. BoUand., Act, Sanctor,, m august., p. 264. 

♦ Voy. la Douloureuse Passion de N,-S. J.-C, d'apiès les médi- 
tations d* Anne- Catherine Emmerich, trad. de l'allem., 2* édit. 
Paris, 1 836. 

'^ De la Sagesse f 1> xvui. 



LES MYSTIQUES RAPPROCHÉS DES SORCIERS. 341 

fait mourir. Bref, c'est d'elle que viennent la plupart 
des choses que le vulgaire appelle miracles, visions, en- 
chantements. Ce n'est pas le diable, ni Tesprit, comme 
il le pense, mais c'est l'effect de l'imagination ou de 
celle de Tagent qui fait telles choses, ou du patient et 
spectateur, qui peut voir ce qu'il ne voit pas. » 

L'influence exercée par le physique sur le moral a 
été plus étudiée par les médecins que l'influence in- 
verse. Les psychologistes, généralement peu versés en 
physiologie , ont eu le tort de n'observer les phéno- 
mènes de l'intelligence qu'en eux-mêmes, sans en 
suivre la liaison avec les actions biologiques qui en 
sont l'accompagnement et la conséquence nécessaires. 

Cette étude, si elle avait été poursuivie avec plus de 
soin et établie sur des expériences sans cesse repro- 
duites et contrôlées, aurait amené à reconnaître la 
réaction considérable qui s'exerce parfois du moral 
au physique, et à étendre la puissance attribuée à la 
volonté ou à la conviction sur l'organisme. Quelques 
observations çà et là recueillies suffisent cependant pour 
démontrer la possibilité, chez l'homme, de la produc- 
tion de certaines maladies, et en particulier de cer- 
taines affections nerveuses, par la seule conviction 
qu'elles vont éclater, souvent môme par la peur seule 
d'en être atteint. L'exemple des médecins traversant 
impunément les contagions, et demeurant sans cesse 
au chevet des malades, sans que le mal se communique 
à eux , sans que leur santé même en souffre, nous en 
fournit un exemple journalier. Mais c'est là une in- 
fluence générale > il y a aussi des influences spéciales, 
particulières. Par suite d'une concentration continue 



342 CHAPITRE 111. 

de la pensée sur l'organe qu'on suppose malade, et 
qui ne Test point encore, on y amène le sang, et bien- 
tôt on détermine une maladie souvent analogue a 
celle qu'on redoutait. Chacun a pu constater la re- 
lation étroite existant entre les battements du cœur, 
et par suite -le rhythme du pouls, et les impressions 
qui traversent notre esprit. On a môme vu des per- 
sonnes réussir, à l'aide d'un exercice de la volonté , 
à accélérer ou à diminuer la circulation ^^ exercice 
analogue à celui qui nous permet d'accomplir, avec 
nos membres et nos muscles, des mouvements et des 
tours de force dont nous étions de prime abord in- 
capables^. 

Cette faculté de provoquer, en le voulant, certaines 
modifications dans le jeu de nos organes, est surtout 
frappante pour ce qui touche aux sensations extérieu- 

> Colquboun rapporte Tbistoire d'un colonel anglais qui pou- 
vait à volonté suspendre en lui tout acte vital, arrêter les batte- 
ments de son cœur et se donner toutes les apparences de la mort, 
à ce point qu*on crut un jour que la réalité avait fait place à la 
plaisanterie. Le célèbre et malheureux amiral Franklin a cité un 
autre trait non moins curieux de la puissance de la volonté et du 
désir. Un Esquimau , ayant perdu sa femme , éprouva un si vif 
désir de pouvoir allaiter son enfant privé de sa nourrice, que le 
lait se forma dans ses mamelles et qu'il put nourrir quelque 
temps la jeune créature. {Revue Britannique , 4" série, t. XVI, 
p. 5â, ann. 1838.) Voy. les faits d'influence de la volonté sur 
l'organisme rapportés par Tb. Laycock, A Treatise on ihe Ner^ 
vous deseases qf women^ p. 110. London, 1840. 

* Consultez à ce sujet le mémoire de Kant, intitulé : De la 
Puissance de l'esprit par la seule volonté de maîtriser ses sen- 
timents malades, dont la traduction française se trouve dans la 
Revue de la Céte-d'Or, 1836, t. U, p. 357. 



LES MYSTIQUES RAPPROCHÉS DES SORCIERS. 343 

res, aux impressions nerveuses, aux images que l'ima- 
gination évoque devant nos yeux. Cest ainsi que nous 
parvenons à maîtriser la douleur, à détourner par une 
forte application de l'esprit la conscience d'un mal 
réel, à faire naître ces rêves ou ces hallucinations hyp- 
nagogiques dont il a été question plus haut, et qui 
déroulent devant notre pensée une série d'images tour 
à tour spontanées ou appelées par nos actions anté- 
rieures. 

Et ce n'est pas seulement la volonté consciente 
d'elle-mêmé"qui accomplit ces miracles, c'est aussi un 
sentiment instinctif, une forte préoccupation indépen- 
dante de nous jusqu'à un certain point. 

De même qu'il existe des mouvements dits réflexes 
en physiologie S en vertu desquels nous agissons con- 
formément à un besoin, à une idée, sans que la notion 
de ce mouvement soit transmise au sensorium com- 
mune^ et par le seul jeu des nerfs spinaux , il y a des 
actes réflexes qui se produisent comme automatique- 
ment , sans que l'homme s'aperçoive qu'il les com- 
mande ou les dirige. C'est notamment ce qui se passe 
dans le rêve : l'imagination y agit sous l'empire de 
certaines idées , mais sans avoir la conscience de leur 
production et de leur enchaînement. De même on voit 
le somnambule naturel exécuter des actes raisonnes et 
raisonnables, dont au réveil tout souvenir s'est effacé, 
dont la notion objective n'existe plus par conséquent 
pour lui. Et, chose remarquable, il peut reprendre 

^ Voy., sur les mouvements réflexes, Longet» Traité de phy- 
siologie, t. D, p. 101 et suiv. 



344 CHAPITRE in. 

dans un nouvel accès Tordre d'idées et la suite des ac- 
tes que la veille avait interrompus ^ 

Le songeur pense, et il exprime ses pensées par des 
phrases mentales ou articulées qu'il se renvoie parfois 
à lui-même, sans reconnaître qu'elles sont siennes. Il 
dialogue avec sa propre imagination. Ce qui a lieu dans 
le rêve s'accomplit également, mais sur une plus grande 
échelle, dans Thallucination. Les sens sont dupes de 
même que l'esprit, et l'image partie du cerveau vient 
frapper le sens externe comme le ferait un objet exis- 
tant réellement en dehors de lui. 

Là est l'explication de bien des faits qui ont étonné, 
égaré d'excellents esprits. Ce phénomène, qui de- 
meura longtemps imparfaitement étudié, est encore 
ignoré du plus grand nombre^ il se reproduit journel- 
lement dans l'aliénation mentale ^ comme on la vu au 
chapitre précédent. Le somnambule, en lisant le dis- 
cours qu'il a écrit durant son sommeil, Tobjet qu'il 
a été chercher dans ses promenades nocturnes, s'ima- 
gine à son réveil qu'une main autre que la sienne a 
écrit de son écriture, apporté l'objet qu'il trouve à ses 
côtés. Il attribue de très-bonne foi à autrui ce qui est 
pourtant le résultat de son propre acte. 

Un vif désir, une crainte irréfléchie, une disposition 
à l'enthousiasme , une émotion forte , suffisent pour 
nous faire agir ainsi à notre insu , pour provoquer en 
nous des mouvements qui nous semblent produits sous 
une influence étrangère , et nous nous prenons d'au- 

* Voy. robservatiou faite sur une somnambule naturelle par 
MM. Mesnet et Archambault, Annales médico- psychologiques ^ 
juillet 1860. 



LES MYSTIQUES RAPPROCHÉS DES SORCIERS. 345 

tant mieux dans notre propre piège, que les réponses 
que notre imagination nous donne répondent à nos 
désirs, à nos émotions ou à nos craintes ^ 

L'esprit rempli du souvenir d'êtres qui leur étaient 
ebers et qu'ils évoquaient par la pensée, certaines per- 
sonnes les ont vues clairement en imagination, ont cru 
s'entretenir avec eux. Sainte Catherine de Gênes ap- 
parut ainsi, après sa mort, à plusieurs des religieuses de 
son couvent. La célèbre visionnaire Jeanne Leade, cbef 
de la secte des pbiladelpbiens , fut vue de même par 
ses coreligionnaires, quelque temps après qu'elle avait 
cessé de vivre. Dans tous ces cas , il se passe ce que 
les Hindous appellent dhyana^ phénomène qui fait 
apparaître devant leurs yeux hallucinés l'objet de leur 
adoration ^ 

Toutefois, comme l'a remarqué Descartes ^, ces hal- 
lucinations n'ont généralement pas toute la vivacité et 
toute la clarté des images réelles. Elles ne sont qu'un 

^ Telle paraît avoir été Torigine des hallucinations de Luther, 
d*Albert Durer, et de beaucoup de pieux personnages. Voy. L.-F. 
Szafkowski, Recherches sur les hallucinations , p. 234 et suiv.; 
Michéa, Du Délire des sensations y p. 200 et suiv. 

* Voy. Vishnu-Purana, transi, by Wilson, p. 546. 

> « 11 reste ici à remarquer que toutes les mêmes choses que 
Pâme aperçoit par Tentremise des nerfs lui peuvent aussi être 
représentées par le concours fortuit des esprits sans qu'il y ait 
autre différence, sinon que les impressions qui viennent dans le 
cerveau par les nerfs ont coutume d*êlre plus vives et plus ex- 
presses que celles que les esprits y excitent, ce qui m*a fait dire 
en Tart. 21 que celles-ci sont comme Tombre ou la peinture des 
autres. Il faut aussi remarquer qu'il arrive quelquefois que cette 
peinture est si semblable à la chose qu'elle représente, qu'on 



346 CHAPITRE IIU 

reflet plus ou moins efiacé de la réalité^ c^est comme 
l'ombre et non la figure de la personne ou de l'image 
évoquée \ 

Nul doute que les magiciens et les sorciers, con- 
vaincus de la réalité des idées chimériques dans les- 
quelles ils se complaisaient, ne soient parvenus, en 
frappant leur imagination ou celle d'autrui , à pro- 
duire un véritable état hallucinatoire dans lequel on 
voyait les démons, on s'entretenait avec eux , on opé- 
rait les prodiges dont leur art prétendait posséder le 
secret. Les aveux prêtés à saint Cyprien le Magicien, 
qui souffrit le martyre à Nicomédie en Tan 304, nous 
fournissent le curieux tableau de ce long enchalne- 



peut y éire trompé touchant les perceptions qui se rapportent 
aux objets qui sont hors de nous ou hien celles qui se rappor- 
tent à quelque partie de notre corps , mais qu'on ne peut pas 
rétre en même façon touchant les passions , d'autant qu'elles 
sont si proches et si intérieures à notre âme qu'il est impossible 
qu'elle les sente sans qu'elles soient véritablement telles qu'elle 
les sent. Ainsi souvent, lorsque Ton dort, et même quelquefois 
étant éveillé , on imagine si fortement certaines choses qu'on 
pense les voir devant soi ou les sentir en son corps, bien qu'elles 
n'y soient aucunement; mais encore qu'on soit endormi ou 
qu'on rêve, on ne saurait se sentir triste ou ému de quelque 
autre passion , qu'il ne soit très-vrai que l'âme a en soi cette 
passion. » (Descartes, Des Passions de Vâme, art. â6, p. 60; 
Œuvres, édit. Cousin, t. IV.) 

' On cite cependant quelques exemples de visions qui se pré- 
sentèrent avec toute, la vivacité et la ciarlé des objets réels. Le 
savant allemand Gleditsch vit , à Bâle , Maupertuis lui apparaître 
après sa mort, aussi nettement que si c'eût été réellement lui , 
apparition qu*il reconnut être l'effet d'un dérangement momen- 
tané des organes. Voy. Littré, dans la Revue des Deux-Mondes^ 



LES MYSTIQUES RAPPROCHÉS DES SORCIERS. 347 

ment d'illusions et d'hallucinations de toute sorte dont 
se composait la magie ^ 

Il me serait facile de réunir un très-grand nombre 
de faits qui en fourniraient la preuve. 

Les procès de sorcellerie pourraient être mis pour 
cela à contribution aussi bien que les annales des 
cloîtres. Mais j'ai déjà accumulé dans ce livre bien des 
citations, et je préfère, par un seul épisode de la vie 
mystique, donner comme la génération de tout le 
phénomène. 

Quoiqu'il ne s'agisse ici que de phénomènes psycho- 
logiques , d'exemples de la puissance de l'attention , 
qu'on n'oublie pas que nous sommes sur les confins 
de l'aliénation mentale, et pour ce que je ne dis pas 
en ce lieu, il faut recourir au chapitre précédent. La 
tension continue d'un esprit déjà ébranlé , le com^- 
merce incessant avec des images fantastiques ou des 
sensations mensongères, finissent par constituer une 
véritable maladie , une sorte d'affection nerveuse ; en 
sorte que les magiciens et les mystiques, que je range 
ici dans la classe des hallucinés volontaires , rentrent 
bien souvent dans celle des possédés, dont j'ai déjà 
tracé l'histoire. 

De toutes les figures religieuses que nous rencon- 

18oi), t. 1, p. 8U6. On comprend donc qne certains auteurs, tels 
que Pline le Jeune [Epist,, VII, ±1) se soient demandé si les 
phantasmata sont de Timagination ou Teffet de quelque divi- 
nité. 

' Voy. Rolland., Act, Sanctor,^ xxvi sept , p.2â2 et sq. « Dia- 
bolmii ipsum vidi (écrit le martyr), amplexus sum illum et coi- 
iocutus. » 



348 CHAPITRE 111. 

Irons pendant le moyen âge, il n'en est guère qui pré- 
sente un cachet plus prononcé que celle de saint Fran- 
çois d'Assise, Ce remarquable personnage est le type 
accompli du moine chrétien , et , par conséquent , du 
mysticisme, qui est l'âme et l'aliment de la vie mona- 
cale. Ce n'est point seulement un simple fondateur 
d'ordre qui s'élève par ses vertus au premier rang, 
c'est un réformateur , un véritable théosophe. Dans 
l'antiquité, il fût devenu un dieu-, dans l'Orient, il eût 
été regardé comme un prophète. L'Europe catholique 
ne pouvait le placer si haut sans porter atteinte à son 
orthodoxie , mais elle en a fait un saint , un saint qui 
occupe le faite de la hiérarchie des bienheureux. Sa 
canonisation a été entourée de tout l'éclat d'une apo- 
théose; ses disciples ont poussé l'admiration jusqu'à 
le tenir pour l'être le plus parfait qui eût, après la 
Vierge , paru entre les créatures. Renchérissant in- 
cessamment sur leur culte d'amour et d'admiration , 
ils sont arrivés au point de le comparer à Jésus-Christ, 
et s'il eût été possible de reconnaître une trinité en 
quatre personnes, les ordres mendiants y eussent cer- 
tainement introduit leur fondateur comme une hypo- 
stase divine. On connaît l'ouvrage singulier du père 
Barthélémy de Pise, intitulé : Liber aureus inscriptus : 
Liber conformitatum vilœ beati ac seraphici patris 
Francisci ad vitam Jesu Chrisii^ Domini nostri ' . 

On y lit que la venue au monde du saint docteur 
fut annoncée par les prophètes; qu'il eut douze disci- 



* Voy. mon Essai sur les légendes pieuses du moyen dge^ 
p. 26. 



LES MYSTIQUES RAPPROCHÉS DES SORCIERS. 3i9 

pies-, que l'un d'eux, nommé Jean de Capella , fut re- 
jeté par lui comme Judas l'avait été par Jésus; qu'il 
fut tenté par le démon , dont les efforts demeurèrent 
impuissants; qu'il se transfigura à l'inslar de son divin 
maître, et qu'il opéra des miracles absolument sem- 
blables à ceux de l'Évangile. On trouve encore, dans 
ce bizarre traité, avancée la proposition suivante : Que 
saint François avait mérité le nom de Jésus Nazarenus 
rex Judœorum , à raison de la conformité de sa vie 
avec celle de Jésus de Nazareth. 

L'origine de ces étranges opinions , qui obtenaient 
un grand succès chez les ordres mendiants , ne tenait 
pas seulement au soin qu'avait pris le saint de régler 
sa vie sur celle de son Sauveur; elle provenait encore 
d'un fait extraordinaire qui se passa dans les dernières 
années de son existence, en 1224, et la marqua en 
quelque sorte du sceau d'une élection spéciale de la 
grâce. Saint François avait éprouvé les douleurs du 
crucifiement et reproduit sur son propre corps le sa- 
crifice sanglant de la passion. 

Il était arrivé à la fin de sa carrière après avoir vu 
réussir tous ses projets : il avait obtenu du pape Ho- 
norius III la confirmation de l'ordre fondé par lui pour 
les deux sexes; il avait inauguré une règle nouvelle, 
qui était regardée comme la conception la plus parfaite 
qu'on eût jamais eue de la vie monastique. Satisfait 
d'une tâche si glorieuse, il s'était démis du généralat 
entre les mains de Pierre de Catane, pour ne plus 
songer qu'à son salut. Il se retira, en conséquence^ 
dans une solitude de l'Apennin, entre TArno et le 
Tibre, non loin de Gamaldoli et de Vallombrosa, et 



350 CHAPITRE III. 

fixa sa retraite sur une montagne appelée VAlverne, 
que lui avait abandonnée le propriétaire, un seigneur 
du pays nommé Orlando Cataneo. Là , dégagé de tous 
les devoirs et de toutes les préoccupations de la vie 
pratique, il se livrait sans mesure aux rigueurs de 
l'ascétisme le plus sévère et méditait incessamment 
en Dieu. Des extases s'emparaient de temps à autre 
de son esprit et le rendaient de plus en plus indif- 
férent aux objets de la terre. Les macérations ^ les 
abstinences se succédaient chez lui sans relâche. 
Parmi les carêmes surérogatoires qu'il s'était imposés, 
se trouvaient les quarante jours qui séparent la fête de 
l'Assomption de celle de saint Michel. Exténué par le 
jeûne et s'abimant une fois dans les élans de la prière 
la plus ardente^ il crut entendre Dieu qui lui ordonnait 
d'ouvrir l'Évangile, afin que ses yeux pussent y lire ce 
qui serait le plus agréable à son Créateur. Frappé de 
cet avertissement divin , saint François remercia Dieu 
dans une nouvelle prière, qui dépassait encore en fer- 
veur celles auxquelles il se livrait depuis le commen- 
cement de ce carême. — « Ouvre-moi le livre sacré, » 
dit-il au frère Léon, qui l'avait suivi dans sa retraite. 
Trois fois cette épreuve fut faite, et trois fois le volume 
s'ouvrit à la Passion de Jésus -Christ. Le saint crut re- 
connaître là un ordre de pousser son imitation de la 
vie du Sauveur plus loin qu'il ne l'avait encore fait. 
Sans doute y il avait imposé silence à la chair par la 
mortification et crucifié son esprit et ses désirs , mais 
il n'avait point encore soumis son corps au supplice de 
la passion , et c'était ce supplice que Dieu lui prescri- 
vait en lui montrant du doigt le récit de l'Évangile. 



LES MYSTIQUES RAPPROCHÉS DES SORCIERS. 351 

Après cette épreuve, le solitaire n'eut plus qu'une 
pensée : le crucifiement de son divin maître. Il en passa 
et repassa en esprit les douloureuses phases, exaltant 
davantage son imagination à chaque oraison. En même 
temps qu'il exténuait son corps par un jeûne prolongé, 
il travailla à évoquer en lui le tableau émouvant du 
Sauveur sur la croix. Dans ses visions, il était telle- 
ment absorbé par la contemplation du Dieu souffrant, 
qu'il perdait conscience de lui-même et se trouvait 
transporté dans un monde surhumain. Le jour de 
l'Exaltation de la croix , se livrant plus encore que de 
coutume , en raison de la solennité , à une de ces con- 
templations extatiques, il crut voir un séraphin ayant 
six ailes ardentes et lumineuses descendre rapidement 
de la voûte des cieux et s'approcher de lui : l'esprit 
angélique soutenait entre ses ailes la figure d'un 
homme, les pieds et les mains attachés à une croix. 
Lorsque le saint assistait à ce spectacle miraculeux avec 
une émotion et un étonnement profonds, la vision 
s'évanouit tout à coup. Mais le pieux anachorète en 
avait ressenti un contre-coup étrange, et toute son 
économie était demeurée profondément troublée. Il 
éprouva surtout aux pieds et aux mains des sensa<> 
tions douloureuses qui firent bientôt place à des ulcé- 
rations, à des espèces de plaies qu'il considéra comme 
les stigmates de la passion du Christ. 

Ce miracle eut un immense retentissement. Rien 
n'était plus fait pour frapper des imaginations avides 
de merveilleux et fortifier la vénération profonde que 
ce saint personnage excitait par ses travaux et ses ver- 
tus^. Le pape proclama les stigmates de saint François 



352 CHAPITRE m. 

un don miraculeux de la grâce, et les chrétiens tinrent 
le prodige pour une démonstration péremptoire du 
mystère de la Rédemption, à raison surtout de cette 
circonstance que les stigmates avaient été imprimés 
au saint le jour de l'Exaltation de la croix. 

L'allégresse que causa le miracle fut surtout grande 
chez les franciscains. C'était le triomphe de leur 
ordre. Ce prodige donnait une preuve éclatante de 
l'amour infini de Jésus -Christ pour leur fondateur, 
puisqu'il l'avait choisi pour oflrir sur la terre une image 
visible de sa divinité. Il y eut donc désormais pour 
les religieux mendiants deux passions : celle de Jésus- 
Christ et celle de saint François. On vit un gardien des 
cordeliers de Reims , le P. Lanfranc , faire inscrire au 
fronton de son couvent : Deo homini et beato Fran- 
cisco^ utrique ciucifixo; « A THomme-Dieu et à saint 
François, tous deux crucifiés. )> Les franciscains affec- 
tèrent tellement de confondre les deux crucifiements , 
que plusieurs d'entre eux avancèrent que les plaies de 
leur fondateur étaient si semblables à celles du Christ, 
que la Vierge elle-même s'y était méprise. De môme 
qu'on voit dans l'antiquité des dieux secondaires pla- 
cés, par une dévotion de mode, au-dessus du dieu 
principal, saint François, pour bon nombre de ceux 
qui suivaient sa règle, devint égal et même supérieur à 
Jésus-Christ. En 1486, un certain cordelier, nommé 
Jean Marchand, dépassant encore ce qui avait été dit 
des miracles du saint et des circonstances qui avaient ac- 
compagné sa stigmatisation, soutint à Resançon les pro- 
positions suivantes : Saint François avait pris la place 
laissée vacante par Lucifer depuis sa chute; car le chef ^ 



LES MYSTIQUES RAPPROCHÉS DES SORCIERS. 353 

des légions rebelles ayant été précipité du ciel en châ- 
timent de son orgueil, la créature qui avait poussé le 
plus loin rhumilité devait naturellement hériter de sa 
royauté-, saint François était semblable à Jésus-Christ 
de quarante manières -, c'était un second Christ et un 
second Fils de Dieu-, sa conception avait été prédite 
par un ange à sa mère, et, de môme que le Sauveur, 
il avait vu le jour dans une étable, entre un bœuf et un 
âne. Les douleurs que la stigmatisation avait fait 
éprouver au saint égalaient celles que Jésus avait res- 
senties sur la croix. Étendant singulièrement le court 
instant où le solitaire avait été en communion de souf- 
frances avec son divin maître, Jean Marchand avança 
que le supplice du fondateur de son ordre avait duré 
tout un jour, et qu'il s'était terminé à T heure même ou 
THomme-Dieu avait rendu l'esprit. Jésus s'était chargé 
d'imprimer en personne à son serviteur les cinq plaies, 
et, au dire du cordelier, cette seconde passion avait 
été accompagnée des mêmes prodiges que la pre- 
mière. La pierre s'était fendue au moment où le saint 
avait reçu la blessure de son côté, et, second Jésus- 
Christ, il était descendu aux enfers , ou, pour parler 
plus exactement, au purgatoire, afin d'aller délivrer 
ceux qui s'y trouvaient avec les habits de son ordre, 
visite qu'il renouvelle, tous les ans, à l'anniversaire de 
sa fête. 

La Faculté de théologie de Paris censura ces énor- 
mités-, mais saint François n'en demeura pas moins 
chez les frères mendiants une véritable divinité , et le 
miracle de sa stigmatisation l'ineffable témoignage de 
la protection que Dieu accordait à leur ordre. 

23 



3S4 cifAPiTiŒ iir. 

Cette faveur insigne tourna la tête à une foule d(* 
franciscains , qui pensèrent que puisque Jésus-Christ 
avait pu reproduire chez le docteur d'Assise le fait de s» 
passion, ils pouvaient, eux, obtenir de leur fondateur 
une part de la grâce des douleurs méritoires qui lui 
avaient été communiquées. Des images représentant 
la stigmatisation miraculeuse sur le mont Alvcrne 
circulèrent dans tous les couvents, et Ton commença 
à parler d'autres exemples d'un prodige absolument 
inconnu avant saint François. Arrivèrent les théolo- 
giens^, qui écrivirent des traités sur la matière, et 
prétendirent que le don des stigmates était, après tout, 
un de ces nombreux bienfaits de la grâce divine , qui 
se manifeste de temps à autre chez les fidèles. Saint 
Paul avait dit dans son ÉpUre aux Galates (vi, 17) 
«qu*il portait sur son corps les stygmates du Seigneur.» 
On imagina que le grand apôtre avait , de même que 
saint François ^ reçu l'empreinte des cinq plaies. 
Il y avait dans la Bible plusieurs allusions à 1! usage ré* 
pandu dans TOrient de porter sur le bras droit un 
signe indicatif de la divinité au service de laquelle on 
s'était voué, et c'est à cette habitude que se rapportent 
vraisemblablement les paroles de saint Paul. On pré- 
tendit expliquer tout cela par des stigmatisations, et 
l'oii composa de la sorte une généalogie de stig- 
matisés. 

Le fait est que cette grande famille n'est pas à beau- 



1 Le plus célèbre des traités ibéologiques sur les stigmates 
est celui du jésuite Théophile Reynaud , intitulé : De Stïgma- 
tismo sacro et profano, divino, humano^ dsemoniaco, Tractatio. 



LES MYSTIQUES RAPPROCHÉS DES SORCIERS. 355^ 

coup près d'aassi ancienne date qu'on le prétendait, 
et qu'il est impossible de lui trouver d'autre ancêtre 
que saint François. 

Hommes et femmes livrés à la vie mystique bri- 
guèrent, au sein des ordres mineurs, la faveur accordée 
à leur'fondateur. Quelques vies d'extases et de contem- 
plation obtinrent le couronnement de leurs désirs, et 
les annales de ces ordres ont conservé les noms de plu- 
sieurs âmes pieuses, qui partagèrent dans leurs ravisse- 
ments célestes les souffrances de la passion. Tels 
furent Philippe d'Acqueria, Benoît de Reggio, capu- 
cin de Bologne, qui vivait dans les premières années 
du dix-septième siècle, Charles de Saeta ou plutôt de 
Sazia, simple frère lai, qui fut marqué des stigmates 
en 1648; un autre frère lai, du nom de Dodo, de Tor- 
dre des prémontrés, Angèle del Paz, moine de Perpi- 
gnan et le frère Nicolas de Ravenne, dont les plaies ne 
furent découvertes qu'après sa mort. 

Les stigmates du saint séraphique excitèrent vive- 
ment la jalousie des dominicains. Ils arrivaient préci- 
sément au moment où la rivalité était la plus prononcée 
entre les mendiants et les frères prêcheurs. Ces der- 
niers voyaient surtout d'un œil d'envie la hauteur à 
laquelle un pareil miracle élevait le patron de leurs 
ennemis. L'organisation des moines de Saint-Domini- 
que présentait une certaine analogie avec celle des 
franciscains, et ceux-ci accusaient le fondateur de 
l'ordre des moines prêcheurs d'avoir puisé dans la 
règle de Saint-François l'idée et le modèle de son tiers 
ordre, tandis que les dominicains s'efforçaient de jeter 
le plagiat sur le compte de saint François. L'insigne 



356 CHAPITRE III. 

grâce des stigmates ruinait les prétentions des jacobins, 
et « afin de parer à la force miraculeuse de l'objection , 
ils prétendirent avoir aussi leur stigmatisé. On voulut 
opposer miracle à miracle, et pour rendre l'opposition 
plus sensible, les dominicains choisirent une femme, 
une religieuse de ce tiers ordre de Saint-Dominique si 
jaloux du tiers ordre de Saint-François. C'était sainte 
Catherine, dont les visions avaient servi déjà de contre- 
partie aux révélations de sainte Brigitte. On sait, en 
effet, que tandis que Dieu révélait à cette sainte, au 
grand triomphe des scottistes, le fait de Fimmaculée 
conception de Marie, sainte Catherine apprenait du 
ciel que la Vierge avait été conçue dans le péché , ce 
que criaient bien haut les thomistes. Des images repré- 
sentant la nouvelle stigmatisée circulèrent bientôt chez 
les dominicains. On y voyait la sainte recevant de 
Jésus-Christ lui-môme la marque de ses divines plaies 
par le moyen de rayons ensanglantés qui s'en échap- 
paient, et afin de renchérir sur saint François, qui 
s'était trouvé suffisamment martyrisé par l'impression 
des saints stigmates aux pieds , aux bras et au côté , 
on traça sur le front de la pieuse vierge les traces de la 
couronne d'épines. 

Rien ne manquait donc plus à la passion de sainte 
Catherine, rien, si ce n'est la réalité. Tout n'était pas 
cependant controuvé dans ce miracle , à l'aide duquel 
les dominicains fermaient la bouche à leurs adver- 
saires. La sainte, livrée aux exercices continus de la 
contemplation, de l'ascétisme le plus dur, sujette aux 
visions et aux extases , avait, sans doute sous l'empire 
(lu désir jaloux de son ordre, aspiré à ces stigmates 



LES MYSTIQUES RAPPROCHÉS DES SORCIERS* 357 

qu'avait reçus saint François, et, dans un de ses dé- 
lires mystiques elle s'était imaginé les recevoir. Elle 
avait ressenti les douleurs des cinq plaies et crut un 
instant en distinguer les marques. Mais ces glorieuses 
cicatrices avait disparu , et rien n'avait accusé , aux 
yeux des autres, l'insigne faveur qu'elle avait méritée. 
Aussi, en 1483, vit-on les franciscains réclamer avec 
force contre la fraude de leurs rivaux et les images 
menteuses qu'ils distribuaient. Le souverain pontife 
accueillit la plainte et condamna la contrefaçon. Tou- 
tefois, il eut soin plus tard d'adoucir la rigueur de sa 
bulle à l'égard des dominicains, assez mortifiés. 

Malgré ces discussions, les stigmates de saint Fran- 
çois et ceux moins authentiques de sainte Catherine 
de Sienne produisirent les mêmes résultats. Ils devin- 
rent le but que se proposèrent religieux et religieuses 
de ces deux ordres , et c'est en effet presque constam- 
ment dans leurs rangs que nous rencontrons, aux xvi", 
XVII* et xvni® siècles, les stigmatisés. 

La plupart des personnes, hommes ou femmes, qui 
embrassaient la règle de Saint-François ou de Saint- 
Dominique , se proposaient pour modèles les patrons 
de leur ordre ^ les images de saint François ou de sainte 
Catherine étaient sans cesse placées sous leurs yeux. 
Les regards fixés sur ces représentations pieuses , mé- 
ditant la passion du Sauveur et appelant de tous les 
élans de la prière la plus fervente le don des stigmates, 
ces mystiques furent quelquefois assez heureux pour 
déterminer le même miracle. Cette imitation du cruci- 
fiement allégorique du docteur d'Assise et de la sainte 
de Sienne est tellement évidente , que chez la plupart 



358 CHAPITRE m. 

on voit se reproduire les circonstances que la légende 
prêtait à la vision de ces deux personnages. La stig- 
matisation s'opérait chez eux absolument de la même 
façon qu'elle était représentée dans les images. Made- 
leine de Pazzi,Hieronyma Caruaglio, reçurent sur leur 
corps les empreintes de cinq rayons de sang mêlé de 
feu qui s'échappaient du ciel. Ursule Âguir , qui s'i- 
maginait déjà porter sur la tête une couronne d'épines 
invisible , étant à prier , en 1592, dans une église , le 
jour de la fête de saint Benoît , vit sainte Catherine 
lui apparaître , un crucifix à la main ^ les clous qui 
perçaient les membres de l'image du Sauveur se déta- 
chèrent et allèrent se fixer à ses mains et à ses pieds. 
Ursule tomba sans connaissance, puis, revenant à elle, 
elle pria le Seigneur , comme on dit que l'avait fait 
sainte Catherine, de ne point rendre ses stigmates visi- 
bles, ce qui lui fut accordé. Ce fut à la prière de la 
même sainte Catherine que sainte Lucie de Narui, qui 
vivait à la fin du xv® siècle , obtint les stigmates. On 
raconte dans la biographie de la religieuse Augustine- 
Anne-Catherine Emmerich, morte en 1624, qu'elle 
vit un jour une lumière s'abaissant vers elle et qu'elle 
y distingua la forme resplendissante du Sauveur cru- 
cifié. Les blessures dont ses membres étaient atteints 
rayonnaient comme cinq foyers lumineux , et de cha- 
cune de ses cinq plaies partirent de triples rayons d'un 
rouge de sang , lesquels se terminaient en forme de 
flèche et vinrent lui imprimer les stigmates. C'est en 
méditant devant un crucifix que sainte Gertrude 
d'Oosten ressentit les douleurs des cinq plaies» qui ne 
tardèrent pas à devenir visibles. On retrouve les mê* 



LES MYSTIQUES RAPPROCHÉS DES SORCIERS. 359 

tnes rayons de feu s' échappant , soit du crucifix, soit 
des profondeurs célestes, dans la stignatisation d'Anne 
de Vergas , retirée au couvent de Sainte-Catherine , à 
Valladolid, en Espagne -, dans celle de Colombe Roca- 
sani , de Jeanne de Verceil, de Stephana Quinzani, de 
Soncino, de Marie de Lisbonne , etc. 

L'influence de l'exemple est donc manifeste. La 
méditation de la stigmatisation de sainte Catherine a 
réagi sur l'imagination des femmes, qui l'avaient pour 
patronne ou qui se la proposaient pour modèle. Plus 
rarement, le martyre allégorique de saint François eut 
le même effet sur les esprits féminins. Nous en avons 
cependant quelques exemples. C'est en jetant les yeux , 
dans une chapelle de Saint-François , sur l'image de 
sa stigmatisation, qu'Angela délia Pace crut entendre 
le saint lui parler et répondre à la demande qu'elle lui 
faisait. « Ce ne sont pas des plaies que tu vois , mon 
enfant, dit-il à Angela, qui n'avait alors que neuf ans, 
ce sont des joyaux. » Et comme la petite exprimait le 
vœu d'en recevoir de semblables, elle vit soudain s'ou- 
vrir la voûte de la chapelle et en descendre le Sauveur 
sous la figure d'un enfant crucifié, tout environné de 
hjmière, et qui lui imprima les miraculeuses plaies, 
Angela tomba sans connaissance en poussant un cri de 
douleur. On accourut à son secours 5 on amena des mé- 
decins , qui trouvèrent imprimés sur ses membres les 
mêmes stigmates que représentait l'image devant la- 
quelle elle était prosternée. Nous ne rencontrons que 
quelques dominicains impressionnés par le miracle 
opéré sur la grande sainte de leur ordre. De ce nombre 
est un religieux de Mantôue , du nom de Matheo Car- 



360 CHAPITRE III. 

reri; un autre dominicain, Walter, de Strasbourg, 
nous fournit dans sa vie un fait du même genre. 11 
songeait, une fois, dans une des contemplations mys- 
tiques qui lui étaient liabituelles , aux douleurs que 
la Vierge Marie avait dû éprouver au pied de la croix, 
en y voyant suspendu son divin fils. Soudain il se 
sentit le cœur percé d'une épée , c'est-à-dire qu'il se 
rcpiésenta précisément Timage adoptée depuis long- 
temps par les iconographes catholiques pour figurer 
la Mater dolorosa. 

Dans tous ces miracles, Tinfluence exercée parles 
images du Christ souffrant, les martyres de la mère de 
Dieu ou des saints est manifeste. La vue de ces re- 
présentations émouvantes réagissait puissamment sur 
la sensibilité des mystiques. Nous apprenons , par 
les hagiographes, que la vue seule de ces représen- 
tations pieuses « opéra souvent la conversion d'un pé- 
cheur à la vie dévote ou monastique. Ainsi, c'est la 
vue inopinée d'un tableau du Sauveur couvert de 
plaies, qui acheva de déterminer sainte Thérèse à 
prendre le voile. Elle fut dès lors poursuivie par 
l'image du Sauveur; elle l'accompagna tour à tour, 
i'n pensée, au jaidin des Oliviers, à la colonne contre 
laquelle il avait été flagellé , et au Calvaire. 

L'annonce des stigmatisations nouvelles dont les 
cloîtres devenaient chaque jour le théâtre multiplia, 
à partir du quinzième siècle, les apparitions de cet 
étrange phénomène. Chaque fois les visionnaires ajou- 
taient des circonstances qui rendaient leur martyre 
plus semblable à'celui de Jésus. Déjà sainte Catherine 
de Sienne avait reçu , disait-on, la couronne d'épines. 



LES MYSTIQUES RAPPROCHÉS DES SORCIERS. 361 

Sainte Catherine de Raconisio sentit sur le front Tem- 
preinte d'une double couronne, qui se retrouve aussi 
chez Jeanne de Jesu-Maria de Burgos. Les horreurs 
de ce supplice, infligé également à Jeanne-Marie de la 
Croix , religieuse Clarisse de Roveredo , à Marie Vil- 
lana, à Vincentia Ferrera, de Valence, se joignirent 
chez Véronique Giuliani à la réception du calice d'a- 
mertume qui avait été présenté au Sauveur par un 
ange dans le jardin des Oliviers^ elle en avait bu plu- 
sieurs fois le fiel, et ce même calice était venu s'ap- 
procher des lèvres de sainte Catherine de Raconisio , 
alors qu'elle contemplait avec ravissement une image 
de saint Pierre crucifié, sur laquelle on lisait ces mots : 
Ma fille ^ prends et bois le sang qui a été versé pour ton 
salut. La bienheureuse Archangela Tardera, sainte 
Lutgarde, la bienheureuse Catherine Ricci , de Flo- 
rence, éprouvèrent les douleurs de la flagellation du 
Christ et en conservèrent les marques. Stephana Quin- 
zani, déjà mentionnée, joignait ces mêmes stigmates 
de la flagellation à l'empreinte de la couronne d'é- 
pines. 

Ainsi se complétaient graduellement dans la per- 
sonne des extatiques les circonstances de la passion. 
Ce drame douloureux était l'objet de leurs méditations 
constantes et excitait vivement leur compassion. Il est 
vraiment curieux de voir à quel point certains mys- 
tiques étaient arrivés à prendre part aux souffrances 
du Sauveur , ou , suivant leur langage , à porter sa 
croix. On rencontre, par exemple, une Marguerite 
Ebnerin qui avait un tel degré de sensibilité, que , sur 
la vue seule d'un crucifix, elle fondait en larmes et 



362 CHAPITRE III. 

pleurait jusqu'à Vépuisement de ses forces. Toutes ces 
femmes devenaient sujettes à un véritable état de mo- 
nomanie mélancolique, qui rappelle celui de certains 
aliénés toujours en pleurs, et donnaat à chaque ins- 
tant les signes du plus violent désespoir. Les exta- 
tiques arrivaient, par degrés, à suivre toutes les pha- 
ses de la passion, à s'identifier avec les souffrances du 
Sauveur , de façon à assister en esprit aux diverses 
scènes qui avaient marqué sa mort. On raconte dans 
la vie de plusieurs des stigmatisés qu'il leur était donné 
de voir en extase tous les actes de la passion. Agnès 
de Jésus, en assistant mentalement à ces tableaux 
émouvants , partageait si vivement les douleurs phy- 
siques et morales dont elle était témoin , qu'elle les 
ressentait successivement. C'est aussi ce qui est rap- 
porté de Jeanne de Jesu-Maria de Burgos : depuis le 
mercredi jusqu'au vendredi soir, elle tombait dans une 
extase durant laquelle passait devant ses yeux toute 
l'histoire des souffrances du Christ, qu'il lui était donné 
de partager, et, pendant vingt ans, ces extases con- 
templatives se reproduisirent chaque semaine. Cette 
extatique répétait en gestes et en esprit l'exercice de 
dévotion connu sous le nom de Chemin de la Croix ^ 
et prenait, les unes après les autres, les diverses poses 
du Christ indiquées dans les stations. Marie de Mœrll, 
l'une des stigmatisées du Tyrol, qui méditait sans cesse 
sur la passion, en était absorbée pendant ses extases^ 
et assistait avec ravissement à ces représentations 
imaginaires. Mais les plus célèbres des visions de ce 
genre sont celles d'Anne-Catherine Emmerich -, elles 
forment un véritable supplément à l'Évangile et ont 



LES MYSTIQUES RAPPROCHÉS DES SORCIERS. 363 

été recueillies dans un livre qui a eu plusieurs édi- 
tions et est encore lu avidement par bien des catho- 
liques. Sans doute, le rédacteur a prêté son style à la 
religieuse augustine de Dulmen-, mais il n'est point 
impossible qu'elle ait elle-même décrit, d'une façon 
aussi circonstanciée et aussi pittoresque , les tableaux 
qu'elle avait sous les yeux et qui n'étaient que le reflet 
des images et des lectures dont sa tête était remplie. 
Sous l'empire de l'extase, comme dans quelques affec- 
tions nerveuses, on observe un ravivement de la mé- 
moire et une exaltation des facultés Imaginatives qui 
communiquent aux malades une certaine éloquence 
et rendent présents à l'esprit une foule de choses et 
de faits qu'il avait en apparence oubliés ^ j'ai déjà 
noté ce phénomène pour le rêve, le somnambulisme 
naturel et la folie. Le fait observé chez Catherine Em- 
mcrich avait apparu déjà avant celui des stigmates, 
puisqu'un pieux Écossais, du nom de Walthen, mort 
en 1214, et qui a eu les honneurs de la canoni- 
sation, assistait dans ses extases à la représentation 
de la passion : Rapius in spiriiu^ vidit vir sancius 
seriatim dominicam passionem reprœsentari coram 
oculis suis^ disent les Actes conservés par les Bollan- 
distes^ 

Les voyages en pensée mentionnés dans la vie d'au- 
tres extatiques sont de même les effets d'une contem- 
plation vive d'images et de tableaux de la nature que 
la mémoire surexcitée déroule à l'esprit : tel a été le 
cas pour sainte Lidwine, qui, bien que gardant une 

* ActaSanctor,, iii, Aug., p. 26i. 



364 CHAPITRE III. 

complète immobilité, croyait se rendre en terre sainte 
sous la conduite de son ange gardien. Marie d'Agreda, 
désirant la conversion des habitants du Mexique, et 
dupe de la même illusion, se transporta mentalement 
en ce lointain pays. 

Dans les exemples rapportés ici, il est à noter que 
ce sont toujours les femmes qui dominent. Le nombre 
des stigmatisées connues est presque décuple du chiffre 
des hommes qui reçurent cette faveur. On cite cepen- 
dant le nom de quelques hommes auxquels toutes les 
grâces de la stigmatisation furent accordées en grande 
abondance. Ainsi, Benoit de Reggio, capucin de Bo- 
logne, vers 1602, tandis qu'il méditait sur les souf- 
frances de la passion, sentit les épines de la couronne 
du Christ lui percer le crâne 5 les blessures s'ouvri- 
rent, et alors il éprouva à un tel degré les embrase- 
ments de Tamour divin, qu'on dut couvrir de linges 
mouillés son corps, inondé par la sueur. Charles de 
Sazia, simple frère lai, auteur de divers ouvrages mys- 
tiques, fut pris, durant la messe, au moment de l'élé- 
vation, d'un accès d'extase. Il vit s'échapper de Thos- 
tie une flèche de feu qui imprima les stigmates sur son 
corps, à la manière d*un fer chaud, et lui fit ressentir 
toutes les horreurs des souffrances que Jésus-Christ 
avait successivement éprouvées. Ces souffrances ac- 
compagnèrent aussi durant sa vie un frère mineur de 
Perpignan, Angèle Pelza, dont le cœur fut trouvé après 
sa mort, au dire de l'acte de canonisation, atteint de la 
même blessure miraculeuse qui fit expirer Jésus sur la 
croix, et Ton alla jusqu'à raconter que le cœur de di- 
vers stigmatisés était tout transpercé. M. J. Gœrres a 



LES MYSTIQUES RAPPROCHÉS DES SORCIERS. 365 

cité sérieusement des exemples de ce miracle. On le 
trouve notamment relaté dans la vie d'Angèle del Paz, 
de Perpignan. Son cœur, dit l'acte de canonisation, 
était percé d'une blessure miraculeuse. La Clarisse 
Cécile de Nobili, qui vivait à Nuceria, en Ombrie, vers 
1655, éprouvait, depuis son enfance, les palpitations 
les plus violentes et des constrictions de cœur qui fini- 
rent par l'enlever dans sa vingt-cinquième année. Le 
Nécrologe de Saint-François rapporte qu'on trouva dans 
sa poitrine, au voisinage du cœur, l'empreinte d'un 
coup de lance. Une légende analogue court sur Mar- 
tine d'Arilla. Chez Marie de Sarmiento, ce fut un sé- 
raphin qui lui ouvrit le côté et lui communiqua le 
mystérieux stigmate du vulnus divinum^ comme disent 
les théologiens. Ce fut en face d'une image de saint 
Laurent, étendu sur son gril, que la sœur Angela délia 
Pace sentit son côté s'ouvrir et reçut le môme stig- 
mate. Enfin, suivant les légendaires, la Clarisse Mar- 
guerite Colonna, Mariana Villana, Claire de Bugny, 
du tiers ordre de Saint-Dominique, portaient aussi au 
côté la plaie sanglante. Rappelons ici ce que nous 
avons dit plus haut, que, si l'on en croit le biographe 
de sainte Claire de Montefalco , on voyait gravés sur 
son cœur la figure de la sainte Trinité et les instru- 
ments de la passion. 

Outre les stigmates commémoratifs des souffrances 
de la passion, plusieurs extatiques présentaient, sur 
d'autres parties du corps, des empreintes dans les- 
quelles l'imagination prétendait distinguer des figures 
symboliques de croix, des images du Sauveur. A la 
mort de Jean Yepès, dit Jean de la Croix, on crut voir 



366 CHAPITRE III. 

sur soQ propre corps , exposé dans un monastère de 
Ségovie, les figures du Sauveur, de. la Vierge, des 
anges et des saints. Cette merveille fut proclaniée à 
Rome le miracle des miracles. Cependant elle a' exis- 
tait pas pour tout le monde, et beaucoup d'yeux ten^ 
tërent en vain de jouir de la vision. Mais, sans chercher 
si loin et sans s'appuyer sur des faits douteux , une 
stigmatisée contemporaine, madame Miollis, de Yille*- 
croze , dans le département du Yar , présenta à la fois 
les stigmates des cinq plaies, la couronne d'épines et 
une croix de sang sur la poitrine. 

L'accroissement graduel du nombre des stigmatisés, 
l'apparition de ce miracle dan6 les couvents où la vie 
des saints mystiques forme la lecture habituelle , sont 
une preuve évidente de l'influence de l'exemple. La 
stigmatisation , de même que l'extase , de môme que 
les hallucinations religieuses, devenait une sorte de 
contagion. C'est ce qu'on avait observé pour certaines 
aberrations de la vie ascétique et mystique chez les 
Pères du désert de l'Egypte, chez les flagellants, au 
treizième siècle, et chez les trembleurs de la vieille et 
de la nouvelle Angleterre. Les convulsionnaires de 
Saint-Médard avaient commencé par être huit ou dix, 
et au bout de deux ans, on en comptait plus de huit 
cents. Au Tyrol , où le souvenir de Jeanne-Marie de 
Roveredo s'était conservé , la stigmatisation prit un 
plus grand développement qu'ailleurs, et, depuis cin- 
quante ans, on en a vu paraître trois qui. ont fait l'é- 
dification des âmes pieuses : Crescentia Nieklutsch, 
de Tcherms^ Maria de Mœrll, de Kaltern, et Maria 
Domenica Lazzari. de Capriana. 



. 



le;s mystiques rapprochés des sorciers. 367 

Les stigmates de saint François n'avaient pas tardé 

devenir l'objet d'un culte spécial^ c^ui contribuait à 
propager diez tes fervents calholiques des phéno- 
mènes mystiques de la même nature que ceux qui 
avaient accompagné leur première apparition. Les 
cinq plaies du Sauveur étaient devenues le sujet d'une 
dévotion particulière, mise en vogue par sainte Ger- 
trude. 

En 1S94, un chirurgien de Rome, nommé Pizzi, 
fonda une confrérie en l'honneur des stigmates de 
saint François. Les débuts en furent assez modestes-, 
mais la popularité du miracle, dont retentissaient tous 
les cloîtres , fit prendre bientôt à la congrégation une 
extension considérable. Les hauts dignitaires du 
clergé , les prélats, les membres des plus nobles fa- 
milles, tinrent à honneur d'en faire partie ^L'archi- 
confrérie des stigmates de saint François se procura , 
on ne sait comment, des gouttes du sang précieux 
qu'avaient répandu les plaies du grand docteur, plus 
de trois cent cinquante ans auparavant , et , à la pro-^ 
cession solennelle qui avait lieu le jour de la Saint- 
Matthieu , on portait ce sang dans une fiole. Une pa- 
reille solennité était bien de nature à entretenir une 
foi vive aux stigmates, surtout dans un pays où les 
croyances agissent moins par leur caractère moral et 
leur valeur dogmatique, que par la pompe dont elles 
s'entourent et l'éclat qu'elles jettent aux yeux. 

Sans doute, ce fut l'effet d'une grâce divine qui va- 
lut à saint François l'insigne honneur des plaies du 

» p. Hélyot, Histoire des ordres imnastiques, t. VU, p, 563. 



1 



368 CHAPITRE III. 

Sauveur. Mais c'était en même temps une cruelle 
épreuve , puisque les stigmates sont achetés au prix 
de grandes souffrances. Quel acte de repentir et d'ex- 
piation peut être plus efficace que celui oh Ton répète 
sur soi-même la passion de Jésus? Lors donc qu'on 
pouvait ne pas espérer être assez distingué de Dieu 
pour obtenir la faveur des stigmates, on devait du 
moins s'efforcer d'attirer sur soi les douleurs du cru- 
cifiement , puisque c'était l'acte le plus solennel de 
pénitence. Cette idée, qui avait déjà dû se présenter à 
des âmes pieuses avant le miracle du mont Âlverne , 
fit des progrès , surtout dans les pays oix la tendance 
au mysticisme est plus prononcée, en Espagne et en 
Italie. La vie de divers mystiques nous fournit des 
exemples de ces pénitences terribles, dans lesquelles 
l'extatique figure sur lui-même le supplice du cruci- 
fiement. Agnès de Jésus vit un jour lui apparaître un 
ange qui lui ordonna de se préparer à souffrir des 
douleurs plus grandes que jamais n'en avait éprouvées 
aucune créature , et le soir du même jour , lorsqu'elle 
était couchée, le Dieu crucifié lui apparut inondé de 
sang. Soudain, elle fut dominée d'une forte détermina- 
tion de reproduire sur elle-même le supplice qu'elle 
voyait infligé à son Dieu. Elle étendit ses bras, plaça 
ses pieds comme si elle avait été mise en croix-, puis, 
s'imaginant sans doute ressentir la douleur du coup 
de lance, elle poussa un cri violent qui fit accourir les 
autres religieuses dans sa cellule. Celles-ci la trouvè- 
rent en proie à cette extase douloureuse : « mes 
chères sœurs! s'écria Agnès, priez pour moi, car mes 
souffrances dépassent mes forces. » On alla en toute 



LES MYSTIQUES RAPPROCHÉS DES SORCIERS. 369^ 

hâte quérir son confesseur , et , après avoir beaucoup 
pleuré , elle revint à elle-même et fut en état de rece- 
voir la communion. Une religieuse du tiers ordre de 
Saint-Dominique , Jeanne de Garniola , qui , dès son 
enfance , avait manifesté des dispositions extraordi- 
naires pour la piété et une tendance toute particulière 
vers le mysticisme, étant , un jour de vendredi saint , 
à méditer sur les souffrances du Sauveur, prit tout à 
coup la pose du Christ en. croix, et demeura ainsi 
quelque temps dans un état de roideur cataleptique. 
Cette religieuse d'Orviète ressentait si vivement , en 
esprit, les souffrances des martyrs, que chaque jour 
elle s'identifiait avec celui dont la fête était célébrée, 
éprouvant mentalement les mêmes angoisses que lui. 
Un jour de Saint-Pierre, ses sœurs la trouvèrent dans 
la pose d'un crucifié , la tête en bas , comme le saint 
apôtre dans son martyre. Aujourd'hui encore, en Ita* 
lie, il n'est pas rare de rencontrer, dans les égUses et 
les chapelles des cloîtres, des femmes qui prennent en 
priant la position du Christ sur la croix : elles éten- 
dent les bras, inclinent la tête et se frappent de façon à 
faire éprouver à leurs membres les douleurs du perce- 
ment des clous. Ainsi immobiles, elles finissent par 
tomber dans une extase cataleptique. M. Th. Gautier 
rapporte , dans son Voyage en Espagne , qu'il trouva 
une extatique de ce genre à l'église Saint-Jean-de- 
Dieu de Grenade : elle avait les bras étendus et en 
croix, roides comme des pieux ; sa tête était renversée 
en arrière , ses yeux retournés ne laissaient voir que 
le blanc ; ses lèvres étaient bridées sur les dents -, sa 
face était luisante et plombée. M. Aug. de Saint-Hi- 

34 



370 * CHAPITRE 111. 

iaire raconte, dans son Voyage au district des dia- 
mants , au Brésil , qu^une extatique qu'il vit dans la 
Sierra da Piedade^ et du nom de sœur Geroiaine, 
prenait tous les vendredis l'attitude du Christ en croix. 
Ses membres se roidissaient , ses bras se croisaient; 
elle demeurait souvent quarante-huit heures dans cet 
état de rigidité cataleptique. Les médecins ont noté 
plusieurs cas de catalepsie extatique dans lesquels les 
malades , sous l'empire d'une préoccupation reli- 
gieuse, affectaient la pose du Christ crucifié. Telle 
était, par exemple, une jeune fille de treize ans, qu'ob- 
serva au milieu du siècle dernier; dans les environs 
d'Alais, le docteur Privât. Dans ses crises, elle éten- 
dait les bras en croix, d'une minute à l'autre, et s'é- 
criait en patois : «Jésus! Jésus! ouvrez-moi les por- 
tes du paradis! » Un cordonnier de Venise, nommé 
Matthieu Lovât, tomba, au commencement de ce siècle, 
dans un accès de frénésie religieuse , et alla jusqu'à se 
crucifier réellement avec des clous. Mais les temps 
avaient changé 5 le pauvre extatique fut reconnu pour 
un fou. On le guérit de ses blessures-, toutefois il finit 
par mourir d'étisie. Plusieurs convulsionnaires pre- 
naient aussi dans leurs accès la posture du crucifix et 
simulaient les douleurs de la passion. Ce genre de dé- 
lire avait été également provoqué par les pénitences 
absurdes qu'infligeaient certains prêtres à ceux dont ils 
dirigeaient la conscience. Au siècle dernier, Bonjour, 
curé de Pareins, crucifia une fille, en présence de 
quinze à seize personnes, et cette malheureuse dut se 
rendre à Port-Royal, pieds nus, avec des clous dans 
h s talons. 



LES MYSTIQUES RAPPROCHÉS DiDS SORCIERS. 371 

Sous les apparences d'une résignation profonde aux 
Tolontés de Dieu, il y avait chez tous ces extatiques un 
^sentiment d'orgueil. Répétant sur eux le supplice de 
la passion , ils s'offraient de nouveau en victimes ex - 
piatoires pour les péchés des autres, et croyaient ainsi 
atteindre aux mérites du Christ. Ce titre de victime 
expiatoire, non-seulement assurait leur salut, mais les 
proposait encore à Tadmiration de tous comme des 
trésors de grâce et des vases d'élection. L'idée de de- 
venir une victime d'expiation troubla le cerveau de 
plusieurs mystiques. On la retrouve dans les visions 
d'un assez grand nombre de dévotes du seizième et du 
dix-septième siècle. Marie de l'Incarnation se voyait 
parfois plongée dans des flots de sang , qu'elle recon- 
naissait pour être celui de Jésus-Christ, versé, disaii- 
«Ue, à cause des péchés qu'elle avait commis 5 et alors, 
elle s'offrait pour être immolée en sacrifice à la place 
de son Sauveur. Catherine de Bar, qui prit le nom de 
mère Mechtilde, et qui était née à Saint'Dié, en Lor- 
raine, en 1619, fonda à Rambervillers , quarante ans 
après, en 1659, un nouvel ordre monastique sous la 
règle de Saint-Benoît modifiée, avec le titre de Reli- 
gieuses adoratrices perpétuelles du très-saint Sacre- 
ment de l'autel. Le caractère propre de ces religieuses 
était de se donner comme des victimes en réparation 
des outrages faits à Jésus -Christ dans l'eucharistie, 
répétition journalière de la passion. L'influence que 
cet ordre singulier exerça sur quelque femmes d'un 
esprit faible est très-remarquable. Les victimes s'im- 
posaient des rigueurs, des pénitences extraordinaires, 
et affectionnaient les actes ascétiques qui figuraient les 



372 CHAPITRE IIL 

horreurs de la passion. Plusieurs dévots attachèrent 
une grande vertu à la répétition de ce sacrifice, offert 
en expiation de nos crimes. Un certain Desmarets- 
Saint-Sorlin, soutenu par les jésuites, proposa sérieu- 
sement une armée de cent quarante mille victimes pour 
combattre les jansénistes de Port-Royal et renverser 
toutes les citadelles du diable ^ ! 

L'enthousiasme qui faisait croire aux franciscains à 
un second avènement de Jésus-Christ, dans la personne 
de leur fondateur, et les mettait ainsi sur la pente 
d'une nouvelle religion différente du christianisme, se 
reproduisit, vers 1732, à propos des vidimes. Des rê- 
veurs avancèrent que le second retour de Jésus-Christ 
serait précédé de l'immolation de victimes, dont le 
sang mêlé à celui du Sauveur apaiserait la colère 
divine. La plus célèbre des femmes qui donnèrent 
dans ces extravagances, est mademoiselle Brohon^ 
morte à Paris en 1778. Cette visionnaire avait, comme 
sainte Catherine de Sienne, sainte Thérèse et d'autres 
mystiques connues, un mérite de style. Elle n'en- 
tra point dans Tordre qu'avait fondé Catherine de 
Bar, mais ayant vécu en Lorraine, où les bénédic- 
tines du Saint- Sacrement étaient alors fort nom- 
breuses, elle subit l'influence de ses idées. Elle parvint 
à exercer un véritable empire sur des gens distingués, 
et elle occupa de ses hallucinations et de ses préten- 
dues prophéties une foule de membres du clergé et 
des personnes de la haute société. Ses visions avaient 



^ Grégoire, Histoire des sectes religieuses y nouv. édii., i. Il, 
p. 51 et suiv. 



LES MYSTIQUES RAPPROCHÉS DES SORCIERS. 373 

la plus grande analogie avec celles des stigmatisés. Un 
jour elle voyait Jésus-Christ lui montrer la plaie de 
son côté, en lui disant : « Voilà ton tombeau, ton lit 
nuptial. Ne me cherche plus sur la croix : je t'ai cédé 
cette place 5 je ne serai plus sacrifié , mes victimes le 
seront pour moi. » Une autre fois, Jésus lui communi- 
qua le calice d'amertume qu'il a bu sur le Calvaire. 
Mademoiselle Brohon représente le côté allégorique et 
métaphysique des idées dont, vers la môme époque ou 
un demi-siècle plus tard, Colombe Schanolt, morte 
à Bamberg en 1787, Madeleine Lorger, morte à Ha- 
damar, en 1806, Anne-Catherine Emmcrich, à Dul- 
men, quinze ans après, présentaient le côté physique. 

Dans le midi de la France, la propagation des mêmes 
idées fit apparaître dans la Provence une stigmatisée, 
celle de Villecroze, madame Miollis, et l'histoire de 
Rose Tamisier ne semble pas étrangère à ces in- 
fluences. Quant à l'Italie et à l'Espagne, le mysticisme 
y avait toujours régné, et nous ne nous étonnerons 
pas de rencontrer encore au commencement de ce 
siècle, à Ozieri, en Sardaigne, une stigmatisée, Rose 
Cerra, religieuse capucine. 

Les exemples de stigmatisation sont donc assez fré- 
quents dans l'histoire du mysticisme. C'est un phéno- 
mène surprenant , mais qui s'est reproduit dans des 
pays si nombreux , à de si courts intervalles , qu'il est 
difficile de le révoquer en doute, A la mort de saint 
François, plus de cinquante religieux purent toucher 
de leurs mains, sur le cadavre du grand docteur, l'em- 
preinte mystérieuse des cinq plaies •, le pape Alexan- 
dre IV et plusieurs cardinaux déposèrent de ce miracle 



374 CHAPITRE III. 

comme témoins oculaires, Le célèbre Pic de la Miran- 
dole vit lui-même l'empreinte de la couronne d'épines 
que portait sur son crâne sainte Catherine de Raco- 
nisiOy et il nous en a laissé une description. C'était 
une sorte de sillon qui faisait le tour de la tête et dont 
la profondeur était assez grande pour que le doigt d'un 
enfant pût y entrer. Les bords étaient relevés en un 
bourrelet charnu qui répandait du sang et causait à la 
sainte les plus vives douleurs. Pierre de Dacie nous 
donne de la couronne d'épines empreinte sur le front 
de Christine de Stumbelen une description analogue '. 
On poi Trait douter de l'exactitude de ces témoignages, 
qui datent d'une époque de crédulité^ mais au com- 
mencement de ce siècle, en 1813, le célèbre comte de 
Stolberg visita Anne-Catherine Emmerich, et nous a 
laissé une description de ses stigmates, description qui 
est d'ailleurs confirmée par la relation qu'un médecin 
a publiée, dans un journal de Salzbourg, des phéno- 
mènes observés chez cette extatique. Voici maintenant 
ce qu'un voyageur prussien, éclairé et non prévenu, 
M. E. de Hartwig, nous rapporte dans ses Lettres sur 
le Tyrol^ publiées à Berlin, en 1846, des deux stig- 
matisées de cette contrée : « Marie de Mœrll, religieuse 
du tiers ordre de Saint-François, a été marquée des 
stigmates au commencement de Vannée 1834. Le sang 
coule quelquefois de ses plaies le vendredi, niais sur- 
tout pendant la semaine sainte et le jour de la fête des 
Stigmates de saint François. Ces plaies ont pu être 
vues de tout le monde -, car les étrangers ont été long- 

* Bolland., Act^ Sanctor., 22 jun., p. 456, 450. 



LKS MYSTIQUES RAPPROCHÉS Dî.S SORCIERS. 375 

temps admis, sans aucune difficulté, à la visiter. » Vad^ 
dolorata de Capriana, Maria Domenica Lazzari, porte 
les Stigmates non-seulement au^ mains, aux pieds et 
au côté, mais elle offre encore sur le front l'empreinte 
de la couronne d'épines. Un ecclésiastique distingué , 
M. Tabbé de Cazalès, a vu et louché ses plaies. Enfin, 
plusieurs contemporains ont aussi attesté l'existence 
des stigmates de l'extatique de Tcherms, Crescenzia 
Nieklutsch, dont la stigmatisation s'opéra en 1835, et 
qui présentait aux quatre membres, au front et au 
côté, des taches sanguinolentes. 

On a, du reste, publié sur les stigmatisées contem- 
poraines divers éccits, entre lesquels nous citerons 
ceux de M. L. Bore et de l'abbé F. Nicolas. 11 est facile 
de se les procurer ; et si le caractère respectable des 
auteurs de ces écrits permettait de mettre en doute 
leur véracité, on ne pourrait supposer qu'ils se fussent 
exposés à recevoir un démenti facile. 

Nous devons cependant faire renaarquer que la cré- 
dulité des personnes pieuses qui ont visité les extati- 
ques du Tyrol ou d'autres, que l'imagina tion des biogra- 
phes ont pu exagérer le miracle des stigmates. Ce que 
nous savons de la stigmatisation de saint François nous 
en est bien la preuve. C'étaient desimpies ulcérations; 
mais bientôt, afin de rendre la merveille plus grande, 
on avança que les têtes des clous se voyaient bien mar- 
quées aux extrémités, au dedans des mains et au-des- 
sus des pieds, et que les pointes, repliées de l'autre 
côté, étaient enfoncées dans la chair. Des esprits en- 
clins au merveilleux se hâtaient de crier au miracle ^ 
et trouvaient à de simples boutons, à des furoncles ou 



376 CHAPITRE lU. 

i des excroissances naturelles, une analogie avec les 
plaies du Sauveur. Ne vit-on pas à Ségovie 1& corps 
du bienheureux Jean de la Croix devenir, en 1591, 
Tobjet de pareilles illusions? Les fidèles s'imaginaient 
voir apparaître sur son cadavre des figures miracu- 
leuses de crucifix, d'anges, de vierges, de colombes, 
images que de plus clairvoyants déclaraient ne pas 
apercevoir du tout -, ce qui n'empêcha pas à Rome de 
proclamer ce fait le miracle des miracles. La ruse et la 
fraude eurent aussi leur bonne part dans toutes ces 
merveilles. 

Entre plusieurs de ces extatiques qui ont si fort 
excité la dévotion des fidèles, à uqe époque d'igno- 
rance et d'universelle crédulité , et certains mono- 
manes religieux qui sont aujourd'hui traités dans les 
asiles et les maisons de santé, il n'y a, en vérité, qu'une 
bien petite distance à franchir. Quand on lit de sang- 
froid la relation qui nous a été donnée des visions, des 
sensations étranges, des phénomènes bizarres dont ces 
pei*sonnages étaient incessamment assaillis, il est im- 
possible de n'y pas reconnaître une véritable maladie 
mentale, développée à la suite d'extases répétées, 
d'abstinences prolongées, de rigueurs et de pénitences 
infligées au corps sans modération, de façon à déranger 
toute l'économie-, de méditations obstinées sur les faits 
surnaturels, qui finissent par tourner en idées fixes. 
Sainte Gertrude , sainte Rose de Lima , Jeanne le 
Royer, dite sœur de la Nativité, sont dans ce cas*, 
mais la folie est encore bien plus manifeste chez une 
des plus célèbres stigmatisées, sainte Christine de 
Stumhelen, morte en 1312, et qui reçut à la fois les 



LES MYSTIQUES RAPPROCHÉS DES SORCIERS. 377 

stigmates de la croix et ceux de la couronne d'épines ^ 
Cette visionnaire croyait éprouver, toutes les nuits, les 
peines du purgatoire, absolument comme, plus tard, 
on vit la jeune Anne-Catherine Emmerich se croire 
en commerce avec les âmes qui habitaient ce triste 
séjour. Il semblait à Christine qu'on lui entrait des 
clous aigus dans le corps ] elle s^imaginait que les dé- 
mons Tenchainaient et la plongeaient dans la poix 
bouillante-, elle entendait leurs éclats de rire infer- 
naux et se sentait martelée par eux ; elle voyait des ca- 
davres d'où s'échappaient des vers, et des serpents, des 
crapauds, que des diables, disait-elle, plaçaient sous 
ses yeux. Ces animaux impurs venaient lui mordre le 
nez, les oreilles, les lèvres, et jusqu'à ces parties du 
corps qu'ils dévorent sur les bas-reliefs de l'abbaye de 
Moissac. Elle sentait ces hideux reptiles pénétrer en 
sifflant dans ses parties les plus secrètes, et était in- 
fectée par l'odeur effroyable que les démons répan- 
daient autour d'elle. 

Il est impossible de s'y méprendre, la sainte était 
ici en proie aux accès les moins équivoques d'hystérie 
et d'aliénation mentale. Nous retrouvons aussi chez 
elle cette succession de sentiments opposés, ces accès 
d'amour violent, ces sécheresses et ces dégoûts pro- 
fonds dont se plaignent la plupart des femmes mysti- 
ques, et qui, dans ce sexe, sont un des caractères, un 
des symptômes des désordres nerveux. Anne-Cathe- 
rine Emmerich, qui était généralement remplie d'un 
vif sentiment de charité pour tous les hommes et con- 

< Rolland., Act,, xxii jun.» p. 43iet suie. 



378 CHAPITRE 111. 

sacrait sa vie à expier leurs péchés, se trouvait parfois 
saisie d'aversions insurmontables et non motivées ; et 
ce qui achève de prouver la perturbation mentale, 
c'est qu'elle accusait, comme certains fous, une per- 
sonne invisible d'être toujours présente devant elle , 
remplie à son égard de toutes sortes de mauvaises 
dispositions, quoiqu'elle n'eût jamais entretenu avec 
cet inconnu des rapports d'aucune sorte. De pareilles 
visions, accompagnées d'hallucinations des sens, se 
rencontrent à peu près chez toutes les stigmatisées, et 
leur état fut si maladif, qu'on les prit plus d'une fois 
pour des folles, et qu'en conséquence on les exorcisa. 
La bulle de canonisation de sainte Marguerite de Cor- 
tone, émanée du pape Benoît XIII, déclare que cette 
sainte, rendue participante des douleurs de Jésus- 
Christ, conformément à ses ardents désirs, était quel- 
quefois aliénée de ses sens, et tombait dans un état 
pareil à celui de la mort. Dans une de ses extases , on 
vit cette fille grincer des dents, se rouler et se replier 
comme un ver, au milieu de l'église même, en pré- 
sence d'un grand concours de peuple, si bien qu'on la 
tint pour une possédée. Durant cet accès d'épilepsie, 
Marguerite assistait en pensée à la scène de la passion. 
Saint Jérôme, dans une de ses lettres où il nous décrit 
le voyage de sainte Paule en Palestine, cite des con- 
vulsionnaires pareils. qu'on rencontrait au tombeau des 
prophètes et des patriarches. Maria de Mœrll*, l'exta- 



' Voy. les Stigmatisées du Tyroly ou VExtaliquc de Kaldern 
et la patiente de CaprianOy relations traduites de Titalien, de 
l^anglais et de Tallemand, par Léon Bore; 1845, in-J8. 



LES MYSTIQUES RAPPROCHÉS DES SORCIERS. 379 

tique de Kaltern, était attaquée depuis sa jeunesse d'une 
maladie nerveuse et d'accès hystériques. En 1833, 
elle présentait les phénomènes les plus bizarres et les 
plus maladifs : des clous, des aiguilles, des morceaux 
de verre^ qu'elle avalait dans des accès de délire , et à 
son insu , lui sortaient ensuite par diverses parties du 
corps. On l'exorcisa, et elle fut, dit-on, délivrée de 
ces apparitions démoniaques. N'y avait-il pas de plus, 
dans ce dernier fait, quelque fraude? Quant à moi, 
j'incline à le penser. On découvre bien souvent chez 
ces extatiques , et tel était le cas pour les convulsion- 
naires , des supercheries auxquelles elles ont recours, 
dans le but d'augmenter l'élonnement du public et 
d'accroître ainsi leur réputation de sainteté. Que de 
fois les confesseurs de ces filles ont été dupes de leurs 
jongleries, tout comme les magnétiseurs le sont fré- 
quemment de leurs somnambules ! On pourrait citer 
bien ides exemples de ces mystifications pieuses faites 
aux personnes les plus graves. Nous rappellerons à 
ce sujet la fameuse demoiselle Rose, dont l'histoire 
nous est racontée par Saint-Simon. Cette béate à 
extases et à visions en avait imposé à beaucoup de 
gens et des plus distingués; elle passait pour avoir 
opéré des miracles, et il circulait sur son compte les 
choses les plus merveilleuses-, l'ascétisme qu'elle af- 
fichait était incroyable, et à ces démonstrations de 
vertus austères elle joignait une parole empreinte 
d'une certaine éloquence. Le cardinal de Noailles, 
instruit de ses intrigues, finit par la chasser du dio- 
cèse de Paris. Plus anciennement, dans le traité du 
célèbre Gerson, Sur les Vérités nécessaires au salut j 



380 CHAPITRE 111. 

il est queslion d'une femme de Savoie dont le procès 
fut instruit à Bourg en Bresse. Cette friponne s'était 
jouée pendant longtemps de la simplicité et de la dé- 
votion du clergé de son pays 5 elle avait des visions^ 
elle tombait dans de fréquentes extases, durant les- 
quelles elle entrait, comme Anne-Catherine Emme- 
rich , en commerce avec les âmes du purgatoire. 
A force de prières, elle obtenait tous les jours la 
délivrance de quelques-unes de ces âmes. Deux char- 
bons qu'elle déposait sur son pied l'avertissaient, par 
les douleurs vives qu'ils lui faisaient éprouver, toutes 
les fois qu'une âme se rendait en enfer. De même que 
la plupart des extatiques, cette fille s'était soumise à 
une abstinence extraordinaire, et l'examen circon- 
stancié qu'on fit d'elle prouva qu'elle était en proie à 
une maladie nerveuse et attaquée d'épilepsie. Aussi le 
chancelier de l'Université de Paris, qui avait reconnu, 
par sa propre expérience, que beaucoup de ces vision- 
naires et de ces extatiques n'étaient autres que de 
rusées monomanes ou des intrigantes sujettes aux va- 
peurs, écrivit-il un traité Sur la Distinction des vraies 
et des fausses visions. Il y propose une théorie , fort 
savante pour le temps, des hallucinations, et y fait des 
réflexions judicieuses sur les effets du jeûne , de l'ab- 
stinence, de la maladie et des nerfs dans la production 
des visions. L'idée de simuler sur son corps ces mômes 
plaies que le Christ reçut au Calvaire était déjà venue 
à un imposteur, deux ans avant le miracle du mont 
Alverne. En 1222, au concile d'Oxford, on avait con- 
damné, comme faussaire, un personnage qui portait 
empreints aux pieds, aux mains et au côté, les stîg- 



LES MYSTIQUES RAPPROCHÉS D£S SORCIERS. 381 

mates de Jésus-Christ. Personne n'a oublié la fameuse 
affaire de Rose Tamisier, qui occupa un tribunal du 
Vaucluse au mois de septembre 1851. Rose était con- 
nue depuis longtemps par sa vie mystique, et sa phy- 
sionomie rappelle d'une manière frappante ce qui nous 
est dit des extatiques stigmatisées. Elle portait sur la 
poitrine des stigmates qui rendaient du sang , impri- 
maient sur le linge qu'on y appliquait des images 
mystérieuses , et , au dire même du curé de Saignon , 
y dessinèrent un jour une figure de la Vierge. Toutes 
les circonstances de cette affaire curieuse ont dénoté 
en Rose Tamisier ce mélange de dévotion , de ruse , 
d'intrigue et d'exaltation, qu'on retrouve chez d'autres 
mystiques bien célèbres : madame Guyon , Marie Ala- 
coque, madame de Krudner, sans compter mademoi- 
selle Brohon, dont il a déjà été question, et cette 
fameuse voyante de Prevorst, Frédérique Hauffe, qui 
avait persuadé à Kerner qu'elle parlait la langue du 
temps des patriarches, mystifia Mayer, Eschenmeyer 
et J. Gœrres. C'est le cas d'appliquer le proverbe 
espagnol : Medio de loco y medio de picaro. 

11 faut donc accorder une certaine part à la fraude 
dans le fait de la stigmatisation. Entre les extatiques 
qui viennent d'être citées, peut-être s'en trouvait-il 
aussi qui s'étaient fait elles-mêmes, sans le savoir, 
dans des accès de délire, les stigmates qu'elles por- 
taient^ et, en agissant ainsi , elles s'imaginaient vrai- 
semblablement exécuter la volonté de Dieu, ou même, 
jouets d'une hallucination , être marquées de ces stig- 
mates par l'action des rayons célestes. Il n'est pas rare 
de voir des aliénés, en proie à des monomanies reli- 



382 CHAPITRK III. 

gieuses, supposer que les objets qu'ils ont entre les 
mains leur ont été remis par des personnages surna- 
turels, ou quMIs en ont reçu des blessures, des coups, 
des empreintes qui ne sont dues qu'à la maladie ou à 
leurs propres égratignures. C'est déjà ce qu'avait 
signalé dans l'antiquité Arétée de Cappadoce. « Cer- 
tains fous, dit ce médecin grec, se font des blessures, 
croyant , dans leur pieux délire , que les dieux exigent 
d'eux ce sacrifice. )> La supposition que les stigmates 
ont été souvent l'œuvre des stigmatisés eux-mêmes, 
trompés par une hallucination, est d'autant plus ad- 
missible, que nous venons de voir constatés chez eux 
les symptômes de l'hypocondrie, de l'hystérie, des 
maladies nerveuses les mieux caractérisées et jusqu'à 
de la folie. M. Ë. de Hartwig, lorsqu'il vit l'extatique 
de Kaltern , la trouva dans un état de catalepsie com- 
plète. Ses yeux étaient fixes et sans mouvement; ses 
mains étaient croisées sur la poitrine, suivant la ma- 
nière de prier du Tyrol; ses doigts très^serrés les uns 
contre les autres , et son corps demeurait incliné en 
avant, dans la posture la moins naturelle et la plus in- 
commode. Après l'avoir considérée un quart d'heure , 
le voyageur allemand remarqua en elle des mouve- 
ments convulsifs qui furent suivis d'une sorte de râle 
dont 1 intensité allait s'augmentant. Marie de Mœrll 
restait presque constamment dans cet état de crise 
dont prétendait cependant pouvoir la tirer son confes- 
seur, le P. Capistran-, c'était un moine qui offrait les 
dehors d'un véritable ascète de l'Orient, et qui exer- 
çait sur elle, depuis 1833, un empire absolu très-ana- 
logue à celui que les magnétiseurs prétendent avoir 



LES MYSTIQUES RAPPROCHÉS DES SORCIERS. 383 

sur leurs somnambules. Quand Textatique cessait d'être 
plongée dans cette demi-insensibilité, elle ne parlait à 
personne , hormis au P, Capistran , et son intelligence 
semblait être tombée dans un état voisin de Tenfance ^ 
car elle n'avait d'autre occupation, pendant ses retours 
à la vie externe, que de jouer avec des tourterelles. 

La stigmatisation est donc l'effet d'une maladie, 
d'un trouble général de l'économie. C'est la consé- 
quence d'un dérangement mental dû à une surexcita- 
tion dé la contemplation religieuse , aux abus de l'ab- 
stinence et de l'ascétisme chez des constitutions déjà 
prédisposées aux désordres de l'innervation. Or, dans 
toutes les aliénations mentales , le moral exerçant une 
action puissante sur le physique, les idées, comme je 
l'ai fait observer au commencement de ce chapitre , 
réagissent sur les organes et y portent, pour ainsi dire, 
la perturbation à laquelle elles sont en proie. Les per- 
sonnes à imagination vive , à constitution nerveuse , 
déUcaie, sont beaucoup plus aptes à présenter ces réac- 
tions du moral sur le physique. On a vu bien souvent 
des maladies contractées ou guéries sous l'empire d'é- 
motions profondes, d'espoirs ardents ou de craintes ter- 
ribles. Les cures nombreuses qui se sont opérées et 
s'opèrent encore dans les pèlerinages près des reliques 5 
celles qu'on obtient quelquefois par l'attouchement d'a- 
mulettes ou la récitation de certaines paroles ; cellesdont 
les anciens furent redevables à leurs oracles, toutcomme 
celles qu'obtinrent des charlatans du nom de Yalentin 
Greatrakes, Gassner et Cagliostro, sont de cet ordre ^ 

^ Marsile Ficin rapporte que certains malades furent guéris 



384 CHAPITRE 111. 

C'est à cette classe de phénomènes dus à Faction du 
moral sur le physique que parait appartenir la stigma- 
tisation. On a vu des individus s'imaginer en rêve re- 
cevoir des blessures, des coups, être frappés de ma- 
ladie, et le lendemain, à leur réveil, ou quelques jours 
après, sous Tempire de cette persuasion, des ulcéra- 
tions ou des traces d'inflammation se montraient sur 
les parties de leur corps qu'ils supposaient avoir été 
atteintes. Les solitaires de la Thébaîde et quelques 
visionnaires faisaient voir sur leur peau les marques 
rougeâtres qu'avait laissées le fouet du démon ou de 
l'ange qui les avait châtiés. Sous l'influence de l'ima- 
gination, par un effet de l'attention, le sang se portait 
à l'endroit 0(1 le visionnaire se croyait frappé. M. He- 
cker, dans son curieux travail sur la chorée, nous ap- 
prend que les prétendues cicatrices laissées par les 

en touchant des ossements d'animaux qu'on supposait être des 
reliques ; Pierre Pomponat (De IncantationibuSf p. S6, 37) relève 
des faits analogues. Déjà dans Grégoire de Tours (Hist. Franc, 
IX, Yii) on trouve rapportée Thistoire d'un certain Didier, de Tours, 
imposteur qui guérissait les paralytiques et les perclus. L'histo- 
rien met les prodiges et les miracles du nécromant sur le compte 
du diable. On pourrait réunir un grand nombre de faits propres à 
démontrer les effets thérapeutiques des émotions vives et de Ti- 
magination. On en voit un curieux exemple dans les Mémoirts de 
madame de Genlis, t. IV, p. 242. On en trouve cités de non moins 
frappants dans la Neurypnology de J. Braid et l'ouvrage de Petti- 
grevY, intitulé : On Superstition connected with the history and 
practice of médecine and surgery (London, 1844). C'est à une 
cause analogue qu'il faut rapporter, comme l'a montré ce der- 
nier, le fameux don de guérir des écrouelles, dont les rois de 
France et d'Angleterre étaient en possession. Cf. Choulant, Die 
Heiîung der Scrofeln durch Kœnioshand, Dresde, 1853, in- 4®. 



LES MYSTIQUES RAPPROCHÉS DES SORCIERS. 385 

morsures supposées de la tarentule changeaient de 
couleur lors des accès nerveux ^ Le célèbre physiolo- 
giste Burdach note que l'on vit un jour une tache 
bleue sur le corps d'un homme venant de rêver qu'il 
avait reçu une contusion en cet endroit. De même, 
ceux qui s'imaginaient avoir été lutines pendant leur 
sommeil par un démon succube montraient, comme 
preuve de la présence de cet incommode camarade de 
lit, des taches violacées dues à l'afflux du sang, et que 
les auteurs qui ont écrit sur la démonologie ont dési- 
gnées sous le nom de sugillationes. Lorsque les con- 
vulsionnaires prenaient , au tombeau du diacre Paris , 
la pose du Christ sur la croix, on voyait souvent leurs 
extrémités devenir rouges , la paume de leurs mains 
s'enflammer, une sorte dé stigmate passager accompa- 
gner cette mauvaise parodie de la passion. Il a suifi 
que les extatiques portassent habituellement leurs 
pensées sur ces plaies tant désirées pour que le sang y 
affluât. C'est ce qu'avait déjà supposé, au seizième 
siècle, Pierre Pomponat, lorsqu'il admettait que les 
stigmates de saint François étaient un efl"et de l'ardeur 
de son imagination. Et telle est l'explication à laquelle 
s'est arrêté' un des plus savants théologiens de l'Allema- 
gne, M. A. Tholuck, dans un traité spécial sur les mira- 
cles de ce genre ^. J'ai remarqué plus haut qu'il suifit 
souvent de concentrer son attention sur une partie de 

^ Annales d'hygiène publique, t. XII, p. 360. 

' Ueber die Wunder der katholischen Kirche, dans ses Ver- 
mischte Schriflen, t. I, p. 106 et saiv. M. Tholuck a expliqué 
comme on le fait ici la stigmatisation de saint François d'Assise 
et d'Anne-Calherine Emmericli. 

â5 



386 CHAPITRE III. 

son corps , avec Tidée qu'on en souffre , pour y faire 
naître une véritable douleur, et cela a d'autant plus 
facilement lieu, qu'on est plus disposé à rhypochondrie 
ou qu*on est sujet aux rhumatismes et à la névialgie. 
Certaines personnes parviennent à déterminer des 
fourmillements dans les doigts ou d'autres parties de 
leur corps en y fixant leur pensée. Un médecin anglais 
distingué, le docteur EUiotson, a recueilli un assez 
grand nombre de faits de ce genre ^ Que ce soit de la 
même façon que les stigmates se produisent, c'est ce 
qui résulte du témoignage même des stigmatisés. Ces 
derniers nous apprennent que c'est par une concen- 
tration puissante de leur pensée sur les stigmates, par 
une application réitérée de la contemplation des plaies 
du Sauveur à leur propre corps, qu'ils sont parvenus à 
en être marqués. 

Chez les femmes , le phénomène se conçoit encore 
plus facilement, et c'est ce qui explique pourquoi elles 
nous en offrent de beaucoup plus nombreux exemples. 
Toutes les extatiques sont dans un état de désordre 
physique qui ne permet pas aux fonctions régulières 
de s'opérer ; les sécrétions , les pertes périodiques de 
sang sont supprimées et prennent, pour ainsi dire, le 
cours des stigmates. Tous les médecins savent que la 
folie est fréquemment déterminée par la même cause, 
et lorsqu'une émotion vive ou un effet physique a 
amené la suppression des fonctions périodiques, toute 
l'économie est troublée. <( Alors des organes, dit un 

' Voy. Th. Laycock, A T réalise on the nervovs deseascs 0/ 
uxnnenf cb. x, p. 110. 



LKS MYSTIQUES HAPP^OCHÉS DES SORCIERS. 387 

médecin cauquel on doit un travail sur ce sujet, M. Bou- 
chat, qui, dans l'état physiologique, n'avaient aucuivc 
liaison directe avec le cerveau, lui communiquent, 
par un rapport sympathique qui s'établit entre eux, 
leur propre inflammation. » Tel est évidemment le cas 
dans la stigmatisation. Les phénomènes de Thystérie 
et de l'hypochondrie, fréquemment accompagnés de 
délire, présentent des formes si bizarres et si multi- 
ples, qu'ils déroutent tous les jours les médecins. Les 
maladies les plus étranges sont simulées; la puissance 
de certaines facultés physiques ou morales est portée 
à un degré extraordinaire, et la sensibilité tellement 
exagérée ou pervertie, qu'on a pu croire à des sens 
nouveaux, à la vision par l'épigastre, à la puissance 
divinatoire et au don des miracles. Voilà ce qui nous 
explique pourquoi des facultés de ce genre sont attri« 
buées aux extatiques comme aux somnambules cata- 
leptiques. Des personnes dépourvues de critique et de 
connaissances médicales , avides de merveilleux et 
toujours prêtes à admettre ce qui est en dehors du 
sens commun, se hâtent de propager ces prétendus 
prodiges, qui viennent grossir les livres, et, une fois 
imprimés, prennent l'autorité d'un fait. Des hémor- 
ragies ont précédé , chez presque tous les stigmatisés, 
l'apparition des plaies. Après que le miracle eut été 
opéré, les pertes de sang disparurent. J'ai dit plus haut 
que chez les hagiographes , il est parfois question 
d'extatiques qui répandaient du sang. Ainsi j'ai rappelé 
que la Chronique de Frodoard rapporte l'histoire d'une 
toute jeune filte nommée Ozanne, du canton de Ve- 
zelay, laquelle était sujette à des visions et demeurait 



388 CHAPITRE 111. 

souvent sans mouvement, durant toute une semaine, 
suant du sang, de façon que son front et sa figure en 
étaient inondés. Les détails qu'ajoute le chroniqueur 
rappellent d'une manière frappante ce que nous savons 
de Textatique de Kaltern. 

Toutefois, le désir pouvait n'être pas assez puissant 
ou le désordre de Téconomie assez complet pour que 
les stigmates se produisissent à l'extérieur. Nombre 
d'extatiques, parmi lesquels il faut citer Ursule Aguir, 
de Valence, Hieronyma Caruaglio, Madeleine de Pazzi, 
Mechtilde de Stanz, Columba Rocasani, éprouvèrent 
les douleurs du crucifiement ou de la couronne d'é- 
pines sans en présenter les marques. Dans leur délire, 
ces extatiques s'élaient imaginé endurer les mêmes 
tortures que le Sauveur, et, sous l'empire de cette 
croyance, des douleurs analogues à celles que dé- 
teiimine l'hypochondrie persistèrent durant le cours 
de leur vie. D'autres extatiques furent plus heureux : 
ils gardèrent la marque des plaies du Sauveur, sans 
cependant les présenter toutes. Les uns ne portaient 
sur le front qu'une cicatrice imparfaite de la couronne 
d'épines. Tel était le cas pour la sœur Catherine 
Cialina, qui vivait vers 1619 en Italie, et pour Amélie 
Bicchieri de Verceil. La religieuse augustine Ritta 
de Gassia ne présentait au front que quelques bou- 
lons, bien qu'elle eût éprouvé souvent au pied de 
la croix les douleurs du crucifiement. D'autres n'a- 
vaient que quelques-unes des cinq plaies. Le francis- 
cain Jean Graio ne reçut qu'aux pieds la marque 
des clous. Robert de Malatesta, de la famille princière 
de Rimini, et qui laissa les grandeurs pour prendre 



LES MYSTIQUES RAPPROCHÉS DES SORCIERS. 389 

rhabit du tiers ordre de Saint-François, n'avait été 
Stigmatisé qu'à la figure ; Blanca Gusman , fille du 
connte Arias de Lagavedra, n'offrait qu'à un seul pied 
la divine empreinte , et les mains n'avaient point été 
non plus stigmatisées chez Textatique Catherine , de 
Tordre de Cîteaux, 

Par contre, si les stigmates n'étaient pas complets 
chez certains extatiques, on les trouve plus que com- 
plets chez d'autres. Les hagiographes rapportent de 
plusieurs stigmatisés qu'ils portaient sur diverses ré- 
gions du corps des empreintes tenues pour merveil- 
leuses. La patiente de Capriana offre aussi sur les reins 
ces^ mêmes ulcérations dont sont marqués ses mem- 
bres, et la stigmatisée du Yar, madame MioUis, portait 
sur la poitrine, aussi bien qu'à la paume des mains et 
au dos des pieds, des plaies sanguinolentes. Cette plaie 
de la poitrine, dans laquelle des gens prévenus ont cru 
reconnaître la forme d'une croix , s'observait égale- 
ment chez Anne-Catherine Emmerich, qui prétendait 
l'avoir reçue de Jésus-Christ, un jour de Saint-Au- 
gustin, lorsqu'elle était ravie en extase et les bras 
étendus. Ce stigmate laissait couler une humeur inco- 
lore et brûlante. Des empreintes du même genre sont 
signalées chez d'autres extatiques. Il est probable que 
si l'on avait examiné avec attention le corps de tous 
les stigmatisés, on aurait retrouvé bien souvent des 
ulcérations ou des pustules toutes semblables aux 
stigmates , répandues sur diverses de ses parties et 
dues à leur état maladif. Mais ceux qui cherchaient le 
miracle n'ont tenu compte que de ce qui figurait à 
leurs yeux les plaies du Sauveur. 



390 CHAPITRB lU. 

Une fois celte diapédëse établie , sous l'influence 
périodique de la volonté , peut-être aussi des moyens 
extérieurs aidant, et, chez les femmes, sous celle des 
pertes mensuelles, un afflux de sang revient à des 
époques régulières. Cest ce qui nous explique pour- 
quoi les plaies des stigmatisées coulent généralement 
le vendredi ou à des fêtes anniversaires qui rappellent 
le supplice delà passion. Ces jours-là, la méditation 
sur les souffrances du Sauveur est plus exaltée et la 
préoccupation mystique plus complète. Nous voyons 
que les extatiques qui enduraient les souffrances de 
Jésus-Cbrist. , sans en porter cependant les marques, 
avaient généralement un retour de douleur les ven- 
dredis. 

Ce sont .des procédés et des causes du même genre 
qui doivent avoir amené les stigmates chez une exta- 
tique dont il est question dans la vie de saint Ignace 
de Loyola. Cette fille, qui avait été examinée, vers 
i5oO, par le moine dominicain Reginaud, tombait 
dans des accès de catalepsie durant lesquels elle était 
privée de toute sensibilité \ elle demeurait comme une 
morte, bien qu'elle entendit encore quand on l'appe- 
lait , et pût , dans ce cas , revenir à la vie. Elle portait 
sur son corps les stigmates du Christ , pour lequel elle 
ressentait un si vif amour, qu'elle semblait s'identifier 
avec lui , ut in Christum ipsum amore iransformatam 
diceres^. Sa tête présentait aussi la marque de la cou- 
ronne d'épines, et ses plaies, au témoignage de son 

< Vita altéra S, Ignat/i Loyolœ, ap. Bolland., Act. Sancl , 
XXXI jul., p. 767. 



LES MYSTIQUES RAPPROCHES DES SORCIERS. 30) 

père et de tous ceux qui Tentouraient, rendaient du 
sang de temps à autre. La conduite ultérieure et le 
caractère de cette extatique n'ayant point répondu à 
ce que promettait un pareil miracle, saint Ignace de 
Loyola, qui ne pouvait s'expliquer que Dieu eût choisi 
pour les trésors de sa grâce une personne si indigne, 
mit les stigmates sur le compte du démon. 

Un religieux trappiste, qui est en même temps mé- 
decin, M. Debreyne, nous a donné dans son Essai sur 
la théologie morale dans ses rapports avec la physiologie 
et la médecine^ le récit d'un fait analogue. Il corrobore 
les observations précédentes, et prouve en même 
temps combien la ruse est venue fréquemment au se- 
cours du miracle. L'aumônier de l'hospice d'un de 
nos départements du nord consulta, en 1840 , le père 
Debreyne sur l'état extraordinaire que présentait une 
jeune lille de dix-huit ans. Elle portait les stigmates 
au sein et aux pieds, et de ses plaies coulaient, tous 
les vendredis, quelques gouttes de sang. Mais la con- 
duite peu exemplaire de cette fille faisait soupçonner 
de la fraude, et il était à croire qu'elle était elle-même 
l'auteur de ces plaies miraculeuses. Dans le but de s'en 
assurer, on appliqua sur son pied un linge que l'on 
serra fortement et qui fut cousu , pour mieux cons- 
tater si elle y toucherait; on mit sous cette bande une 
hostig non consacrée, de façon à empêcher qu'on ne 
perçât le linge avec une épingle ou une aiguille. Le 
vendredi soir, le petit appareil fut levé, et il fut trouvé 
parfaitement intact, mais on remarqua que le sang 
avait coulé de la plaie. Il y avait deux ans que ces 
plaies présentaient le même phénomène, et il était 



392 CHAPITRE III. 

dès lors difficile de nier une stigmatisation réelle. Â 
ce prétendu miracle venaient se joindre des faits 
étranges, que ne pouvaient s'expliquer les personnes 
qui en étaient témoins. Entre autres jongleries, on 
voyait tout à coup dans les mains de la dévote, sans 
qu'on pût savoir d'où elle les tirait, des morceaux de 
sucre ou des pommes cuites, qu'elle prétendait recevoir 
de la Vierge, de l'enfant Jésus, de saint Jean-Baptiste. 
Quoique la fraude fût manifeste, on ne put jamais 
découvrir comment cette fille s'y prenait, car on vi- 
sita vainement son lit , son bonnet et ses vêtements. 

Le P. Debreyne ne fut pas dupe de cette intrigante, 
fort bornée du reste d'intelligence -, il ne tint aucun 
compte du prodige supposé, et bientôt les stigmates 
disparurent. Mais il en avait assez vu pour se con- 
vaincre d'une cause naturelle, et voici ce qu'il écrivit 
à l'aumônier : 

A Les physiologistes savent très-bien qu'il est facile 
de faire contracter à l'économie animale certaines ha- 
bitudes, soit nerveuses , soit hémorragiques. Un mé- 
decin célèbre a rendu une épilepsie périodique dans le 
but de la couper par le quinquina, et il a réussi. 
Qu'est-ce qui empêcherait d'en faire de même pour 
une plaie, en la rendant saignante à un jour ou à une 
heure fixe de la journée ? Cela parait très-facile avec 
le temps nécessaire, surtout si, au moment où l'on 
yeut que le sang paraisse, on exerce une compression 
circulaire au-dessus de la plaie par un lien ou simple- 
ment avec les mains, pour arrêter le mouvement d'as- 
cension du sang et le forcer à refluer et à sortir par 
Tendroit qui oflfre le moins de résistance, c'est-à-dire 



LES MYSTIQUES RAPPROCHÉS DES SORCIERS. 393 

par la plaie , par où d'ailleurs il a déjà Thabitude de 
sortir périodiquement. C'est ce que Ton voit pratiquer 
tous les jours par les chirurgiens pour la saignée : s'ils 
n'appliquaient pas de ligature au-dessus du pli du 
bras, le sang ne reviendrait pas par Touverture de la 
veine. Ainsi , il paraît très-facile de produire mécani- 
quement une exsudation sanguine périodique ^ » 

Or, ce que la fraude peut produire, une influence 
du moral sur le physique nous semble aussi de nature 
à le déterminer. Et un phénomène analogue à celui 
que signale le P. Debreyne se produira dans un trouble 
périodique de la circulation, surtout chez les femmes. 
Les actions physiologique et morale conspirent alors 
pour la production du phénomène. Il est incontes^ 
table que si le trouble de l'économie a été la princi- 
pale cause à laquelle est due l'apparition des phéno- 
mènes dont les stigmates ne sont en quelque sorte 
que le couronnement , l'état moral fut chez beaucoup 
comme la contre-cause du phénomène, et a pu même 
amener l'état morbide. Nous venons de voir, en effet, 
que l'extase avec visions se manifeste généralement à 
la suite de longues méditations sur les souffrances du 
Sauveur et de violents désirs de les éprouver 5 aussi les 
stigmates sont-ils d'abord précédés d'extrêmes dou- 
leurs dans les parties du corps où ils doivent se mon- 
trer. Par exemple, Walter de Strasbourg ressentit 
longtemps les souffrances des stigmates, sans que pour 
cela ses plaies fussent visibles, et ce n'est qu'après 
avoir bien longtemps contemplé en esprit et d'une 

' Essai sur la théologie morale ^ p. 390. 



384 CHAPITRE III. 

manière constante les souffrances du Christ, qu'il en vit 
apparaître les plaies sur son propre corps. H en fut 
souvent de même pour la couronne d^épines. Veronica 
Giuliani s*était senti bien des années le front percé de 
pointes et d'aiguillons avant que les petites ulcérations 
dont sa tète était environnée vinssent dénoncer ses 
souffrances, et les mêmes avant-coureurs accusaient 
chez sainte Catherine de Raconisio l'arrivée prochaine 
de cet étrange sillon dont sa tête était cerclée, et qu'a 
vu et décrit Pic de la Mirandole. Chez plusieurs fem- 
mes , les cicatrices de cette couronne d'épines ne se 
montrèrent jamais, bien qu'elles éprouvassent toutes 
les douleurs du terrible supplice. C'est ce qui arriva, 
comme je l'ai dit , pour la sœur Catherine Cialina , et 
pour Amélie Bicchieri de Verceil. Déjà sainte Gertrude, 
qui mourut en 1334, s'était imaginé, dans une de ses 
visions, avoir reçu , en pressant le côté du Sauveur, 
qu'elle embrassait amoureusement, une plaie aussi 
vermeille qu'une roSe , plaie qui , non-seulement ne 
laissa pas de trace apparente , mais qui n'amena chez 
la sainte aucune souffrance. Chez d'autres, les traces 
de la couronne d'épines ne se montrèrent qu'imparfai- 
tement : ainsi, une extatique très-connue, la religieuse 
augustine Ritta de Cassia, n'avait au front que quel- 
ques boutons, quoiqu'elle eût éprouvé bien des fois au 
pied de la croix les douleurs du crucifiement. Dans 
Tune de ses visions, elle avait vu se détacher une des 
plus grosses épines de la couronne d'angoisse, laquelle 
était venue lui faire une blessure profonde au milieu du 
front. 

Ursule Aguir, Hieronyma Caruaglio, quoique ayant 



LES MYSTIQUES RAPPROCHÉS DES SORCIERS. 395 

reçu dans leurs visions les cinq plaies du Sauveur, et 
en ressentant toutes les douleurs, n'eurent jamais ce* 
pendant sur leur corps les traces de ces mystérieuses 
souffrances. 

Le phénomène qui se passa chez Catherine de 
Sienne, laquelle n'avait reçu les stigmates qu'en vision 
et n'en avait jamais porté les traces, eut lieu pour un 
assez grand nombre d'extatiques, telles que sainte 
Lidwine , Madeleine de Pazzi , la religieuse Clarisse 
Coleta, Mechtilde de Stanz, Golumba Rocasàni et bien 
d'autres, ce qui n'empêchait cependant pas ces pieuses 
femmes d'éprouver les mêmes douleurs que si la stig* 
matisation avait été matérielle» 

11 s'est donc opéré, en réalité, un travail dans l'éco- 
nomie, l'àme a agi sur la chair, et, suivant que son ac- 
tion a été plus ou moins puissante, la chair a gardé des 
traces plus ou moins apparentes de l'idée. Des faits de 
ce genre tendent à nous faire croire que l'opinion po- 
pulaire sur les envies de femmes grosses, et sur l'in- 
fluence de la pensée de la mère sur le corps de l'en- 
fant qu'elle porte dans son sein, mérite un sérieux 
examen. 

Cette action de l'esprit, dominé par une vision, 
semble être tellement puissante, que lors même qu elle 
n'a pas été d'abord suffisante pour déterminer la nais- 
sance de marques extérieures, elle a pu, dans la suite, 
sans le retour de nouvelles visions , et par la seule ac- 
tion d'une pensée toujours ramenée aux souffrances 
du Sauveur, produire des stigmates visibles-, c'est au 
moins ce que Von raconte pour sainte Hélène de Hon- 
grie. Étant un jour plongée dans une profonde médi- 



396 CHAPITRE III. 

tation sur la passion , un cercle d'or lui apparut sur la 
tète, et au milieu était un lis blanc comme neige; elle 
leva les yeux, et vit un rayon ensanglanté qui lui per- 
çait le côté : c( seigneur! s'écria-t-elle , ne fais point 
que mes blessures soient visibles. » Dieu accéda à sa 
prière, mais, plus tard, d'elles-mêmes, les plaies se dé- 
celèrent aux yeux , sans que la sainte eût éprouvé de 
nouvelles visions. 

Chez presque tous les stigmatisés, c'est le vendredi 
que Tafflux du sang se manifeste avec abondance dans 
les plaies, ainsi qu*à certaines occasions solennelles, à 
certains anniversaires, et cette exacerbation dans les 
souffrances les jours de vendredi se rattache incon- 
testablement à Tinfluence de Timagination, plus forte- 
ment frappée ces jours-là, et plongée dans une mé- 
ditation plus profonde des souffrances du Sauveur. 
Ursule Aguir, dont le nom a déjà été souvent cité ici, 
et qui n'offrait point réellement le miracle des stig- 
mates, puisqu'elle supposait simplement les avoir re* 
çus, mais n'en pouvait produire de traces visibles, 
était tous les vendredis en proie aux plus vives dou- 
leurs. L'extatique mentionnée plus haut, dont le bota- 
niste Auguste de Saint-Hilaire nous a donné la curieuse 
notice dans son Voyage au Brésil, tombait, comme il a 
été dit, tous les vendredis et les samedis, dans des exta- 
ses où elle restait à méditer sur les souffrances de Jésus 
et les ressentait par elle-même. Le flux des stigmates 
le vendredi est un fait qui a été constaté aussi bien pour 
la sœur Emroerich que pour les stigmatisées duTyrol^ 
mais il s'est montré d'une manière bien plus étonnante 
chez madame Miollis^ si Ton en croit son biographe. 



LES MYSTIQUES RAPPROCHÉS DES SORCIERS. 397 

Chez cette femme, les cicatrices ne sont pas perma- 
nentes, elles ne se manifestent que pendant la prière 
et la contemplation, dans les extases de la charité, 
mais toujours à la fête de la Croix, à celle des stigmates 
de saint François d'Assise, de saint André et le ven- 
dredi saint. Ces phénomènes rappellent certains accès 
d'hystérie et d'hypochondrie qui se produisent à heure 
fixe. 

Sans doute, la puissance de l'imagination joue ici le 
plus grand rôle, et au quinzième siècle, Pomponat, es- 
prit fort éclairé pour son temps, avait déjà raison d'at- 
tribuer aux ardeurs de l'imagination de saint François, 
sa mystérieuse stigmatisation ; toutefois, il faut avouer 
que l'on ne connaît point encore bien aujourd'hui la 
part à accorder à l'esprit dans ce bizarre phénomène, 
et ce que l'hallucination et la fraude pieuse ont pu y 
ajouter. En efifet, de même que dans des accès de 
manie on a vu des aliénés se faire des blessures qu'ils 
attribuaient ensuite à l'intervention de personnages 
surnaturels, plusieurs extatiques ont fort bien pu s'im- 
primer eux-mêmes, dans le paroxysme de leur extase, 
les marques delà passion du Sauveur. Il n'est pas rare 
de rencontrer des hommes qui, dans l'exaltation du 
délire religieux, ont voulu répéter sur eux le supplice 
de la passion 1 J'ai parlé plus haut d'un cordonnier de 
Venise, nommé Matthieu Lovât, qui se crucifia un jour 
de la sorte, persuadé que Dieu luf avait ordonné de 
mourir sur la croix-, j'ai connu un fou qui avait en- 
trepris pareillement de se crucifier pour imiter son 
Sauveur. 

Les anciens chroniqueurs sont remplis de cas d'ex- 



308 CHAPITRE 111. 

tases avec visions, évidemment déterminées par la 
tendance mystique de l'éducation au moyen âge. Et les 
femmes, naturellement plus disposées que les hommes 
au mysticisme, plus susceptibles d'un sentiment reli- 
gieux intime et profond, y figurent pour une beau- 
coup plus forte proportion. 

Je pourrais réunir facilement une trentaine d'exem- 
ples empruntés tant aux annales des cloîtres qu'à ceux 
des sectes protestantes ou orientales 5 on y trouverait 
constamment le même caractère. Je me bornerai à 
citer un seul fait. Il y a près de trois années, un mé- 
decin de Besançon, M. Sanderet, a rencontré dans 
la Franche- Comté, au village de Yoray, une extatique 
visionnaire à laquelle il n'a manqué, on peut le dire, 
que la méditation de la passion pour recevoir les 
stigmates. Cette fille, nommée Alexandrine Lannois, 
d'une grande mysticité d'esprit, et qui n'était âgée 
que de dix-sept ans, après avoir été atteinte d'accès 
hystériques et de convulsions, finit par tomber dans des 
extases durant lesquelles elle devenait complètement 
insensible. Dans cet état, elle chantait un cantique 
d'une voix pleine, vibrante, sans effort, et avec un 
certain sentiment musical : puis elle prenait des atti- 
tudes particulières, entre lesquelles M. Sanderet re- 
connut celle de l'immaculée conception. Elle croyait 
apercevoir dans ses visions la Vierge et les saints. 

La stigmatisation se rattache précisément à cette 
direction du mysticisme qui abstrait de la douleur 
et suspend en quelque sorte l'action du corps et 
de l'esprit. C'est dans l'Hindoustan qu'il faut aller 
chercher le dernier degré de cette extase mystique 



LES MYSTIQUES RAPPROCHÉS DES SORCIERS. 399 

par laquelle le dévot s'efforce d^obtenir le çiddàa^ 
c'est-à-dire sa réunion avec la Divinité, et c'est là 
seulement qu'elle a revêtu le caractère d'une religion. 
Sur les bords du Gange, nous trouvons, avec des traits 
plus prononcés et l'exagération qui est le propre de 
rimagination hindoue, les différentes faces du mysti- 
cisme extatique. L'âme aspire sans cesse à se confondre 
avec Dieu, à obtenir son amour et sa présence, soit 
par les transports de l'oraison, soit par l'anéantis- 
sement du corps. Dans certains livres de piété à Tusage 
de la secte des jangams^, on voit Tâme s'adresser à la 
Divinité comme une femme à son époux; ces élans 
amoureux qui donnaient le change au cœur tendre 
d'une religieuse, qui persuadaient à une sainte Cathe- 
rine de Sienne qu'elle avait réellement épousé Jésus- 
Christ en présence des saints et reçu son anneau, et à 
une sainte Christine, abbesse de Saint-Benoit, qu'elle 
avait été charnellement unie à son céleste époux, se 
reproduisent chez les dévots hindous. Ces renonce* 
ments absolus à tous les plaisirs sensuels, ce mépris 
profond du corps que s'imposèrent quelques-uns de 
nos saints, sont l'état presque normal des santons, 
des fakirs et de plusieurs religieux brahmanistes ou 
bouddhistes. Pour une Agnès de Jésus, qui défend, 

* Dans le Slddheswara Sacalam, écrit en idiome télioga, el 
quelques autres traiiés, Tâme dévote s'adresse à la Divinité comme 
à son époux ou à son amant. Les sou fis de la Perse affectionnent 
aussi ce langage. Voy. C. P. Brown, Essay on (hecreed, cusioms 
and literature ofthe Jangams, dans le Madras Journal of litera^ 
ture and science ^ 1840, t. V, p. 129, et Will. Jones, On Mys~ 
tical Poetry^ même journal, 1856, p. 4-48. 



400 CHAPITRE III. 

par humililé, qu^on détruise la vermine dont est 
inondée sa chevelure, pour une sainte Rose de Lima, 
qui mêle à tous ses aliments du fiel et des ordures, 
afin d'anéantir dans sa source Taltrait de la gourman- 
dise, nous rencontrons en Asie des milliers de fana- 
tiques dont la malpropreté hideuse et Talimentation 
repoussante dénotent le sentiment le plus profond de 
mortification. Les extatiques finissent par tomber dans 
un état d'immobilité et d'insensibilité dont rien ne 
peut plus les arracher : leurs membres se roidissent, 
leurs muscles perdent toute souplesse et la possibilité 
même du mouvement, ainsi qu'on le rapporte de Marie 
de Mœrll, et plus anciennement d'autres stigmatisées. 
Cette roideur presque cadavérique que l'extase im- 
prime aux membres est notée par tous ceux auxquels 
il a été donné d'observer les ascètes hindous. Héber, 
évêque de Calcutta, rapporte, dans son Voyage^ qu'il 
rencontra un individu de cette classe qui ne pouvait 
plus marcher que sur un pied et avait perdu la faculté 
d'abaisser les bras. Ces austérités terribles dont le 
catholicisme ne nous présente que de rares exemples, 
qui n'aboutissent chez lui qu'à la discipline et con- 
duisent tout au plus aux rigueurs d'une sainte Lim- 
bania, de Gênes, qui labourait sa chair avec un peigne 
d'airain, sont, au contraire, journalières sur les bords 
du Gange. Dans la fête de Chorak-Poxijahy on voit des 
dévots se faire suspendre parles reins à un croc de fer 
et se balancer dans cet horrible état pour l'expiation 
de leurs péchés. Ces jeûnes prolongés, ces abstinences 
incroyables et tenues pour miraculeuses, qui sont 
notés dans la vie d'une foule d'extatiques catholiques. 



LES MYSTIQUES RAPPROCHÉS DES SORCIERS. 401 

mais qui ne constituent cependant que des exceptions, 
sont, en Asie, des dévotions de tous les jours, comme 
on le voit notamment chez les ascètes appelés Dam" 
kané'oualla^ . L'abstinence et la macération nous pré- 
parent à tomber dans cet état d'insensibilité, de tor- 
peur et d'immobilité qui appartient aux extatiques, et 
que nous ont si bien décrit en particulier les visiteurs 
delà stigmatisée deKaUern. Dans l'Inde, cet état s'ob- 
serve habituellement chez les sannyasis. 

L'étude de la stigmatisation nous offre ainsi à son 
summum la réaction des idées sur l'organisme. Mais 
cet effet singulier n'est lui-même que le puissant con- 
fre-coup d'une influence excessive du physique sur le 
moral. 

Cette influence ne doit être jamais perdue de vue ici. 
Nos idées, nos opinions, nos croyances, notre carac- 
tère sont visiblement modifiés par les changements 
qui s'opèrent dans l'organisme, les révolutions qui se 
produisent dans notre économie. Dans un livre admi- 
rable, Cabanis a tracé à grands traits les effets de cette 
subordination constante. Si on peut lui reprocher de 
n'avoir pas assez tenu compte de l'influence inverse, 
il faut au moins reconnaître qu'il a saisi avec une rare 
perspicacité les moindres détails de cet influx inces- 
sant des organes sur Tesprit. 

Il existe une sympathie singulière entre le cerveau 
et l'appareil reproducteur. Aucun exemple ne le 
montre avec plus d'évidence que le changement de 

* Voy. A. -F. Lacroii, Sur les Fêtes des Hindous {Bibliothèque 
de Genève^ 4« série^ t. VIII, p. i68). 

26 



402 CHAPITRE III. 

caractère, de goûts et d'idées qui a lieu chez ceux 
qu'on prive des organes de la virilité ^ 

Chez les femmes hystériques et d'un esprit enclin 
au mysticisme, il est donc naturel que les conceptions 
et les idées portent l'empreinte du mal qui les tour- 
mente. Chez les mystiques, la sensibilité nerveuse est 
portée à un si haut degré, que toutes les pensées qui 
s'offrent à eux amènent^ pour ainsi dire, un trouble 
dans l'économie, et que les moindres modifications du 
tempérament déterminent une réaction immédiate 
sur l'imagination. Les extatiques, les visionnaires, 
tombent sous l'empire absolu de leur constitution 
maladive, et les idées bizarres qui se succèdent dans 
leur cerveau, les sensations mensongères qui se jouent 
d'eux, les rêves qui se déroulent incessamment devant 
leurs yeux, ne sont que la traduction intellectuelle et 
morale des désordres dus à cette, constitution même. 
Il faut avoir constaté préalablement ce fait pour juger 
à leur véritable point de vue les écrits qu'ils nous ont 
laissés. La littérature des mystiques extatiques n'est 
qu'un récit d'hallucinations perpétuelles. Ce ne sont 
pas précisément les hallucinations du fou, qui assail- 
lent à tout instant son intelligence ébranlée et se mê- 
lent aux discours étranges et incohérents qu'il débite 
à tout venant, mais ce sont comme des songes d'une 
grande netteté, et dont les diverses scènes se trouvent 
enchaînées par une pensée principale. L'extatique, 
dans les élans de l'amour divin, dans cet état d'oraison 

1 Voy. le curieux mémoire de Mojon, Sur lés Effets de la caS" 
trafion dans le corps humain^ 3^ édit. ûenèye, 1813. 



LES MYSTIQUES RAPPROCHÉS DES SORCIERS. 403 

qui n'est qu'un état de passivité rêveuse en Dieu, laisse 
chevaucher au hasard son imagination, et, comme 
dans la rêvasserie ou l'approche du sommeil, une foule 
de tableaux singuliers, de figures étranges passent 
rapidement devant lui. La volonté s'est à peu près 
retirée, en ce sens qu'elle ne préside plus à l'associa- 
tion des idées, et qu'elle laisse le mouvement automa- 
tique du cerveau évoquer toute espèce d'images. 
L'esprit du mystique étant exclusivement occupé de 
Dieu et des choses saintes, s'étant depuis longtemps 
nourri de la Bible, des livres de piété et des compo- 
sitions dévotes, tout ce qui se retrace à son imagination 
n'est qu'une reproduction dans un ordre nouveau, 
une association différente des souvenirs qu'ont laissées 
en lui ses méditations et ses lectures. Chez les per- 
sonnes en proie à une forte surexcitation nerveuse, 
disposées à Tilluminisme , la mémoire acquiert un 
grand degré de puissance. J'ai noté plus haut que des 
monomanes religieux complètement illettrés, et qui 
n'ont eu d'autre instruction que le prône de leur 
curé ou les entretiens de quelques personnes pieuses, 
redisent dans leurs divagations des morceaux en- 
tiers de sermons , d'oraisons , et arrivent à se faire 
un style tout à fait en harmonie avec leurs prétentions 
de prophète ou d'inspiré. C'est précisément ce qui a 
lieu chez les extatiques mystiques, et ce qui leur a 
fourni les éléments de leurs écrits. Il est vrai de dire 
aussi que la plupart de ces écrits n'ont point été ré- 
digés par les extatiques eux-mêmes ; qu'ils furent 
recueillis par des confesseurs ou des disciples enthou- 
siastes; en sorte qu'ils doivent avoir subi de la part 



404 CHANTRE m. 

des rédacteurs, un travail de refonte et de correction, 
quand ils n'ont point été composés totalement par 
eux sur des souvenirs. Tel a été très-certainement le 
cas pour les révélations d'Anne^therine Emmerich, 
et pour celles, beaucoup plus anciennes, de sainte 
Gertrude, abbesse de Tordre de Saint-Benoit. 

Mais , quoi qu'il en soit des auteurs véritables des 
divers écrits qui nous sont restés des extatiques , le 
fond émane certainement d'eux, puisque tous ces livres 
portent un cachet commun et reflètent, bien qu'à des 
degrés divers, le désordre des sens, dans une étroite 
connexion avec l'excitation cérébrale. Ce qui carac- 
térise d'abord ces ouvrages , c'est le rôle principal et 
presque continuel qu'y jouent l'allégorie, la compa- 
raison. Bossuet l'avait déjà remarqué dans ses Imtruo 
iùms sur l'état d'oraison, a Un des caractères de ces 
auteurs, dit-il, c'est de pousser à bout les allégories. » 
Et, en effet, les mystiques extatiques ne sont ni des 
théologiens profonds, qui nous fournissent sur les 
grands mystères de la foi des éclaircissements nou- 
veaux, propres à les rendre moins inintelligibles, ni 
des métaphysiciens subtils et d'une grande puissance 
d'abstraction, qui s'élèvent à des conceptions plus for- 
tes des attributs de Dieu et de la nature de l'âme. Ce 
ne sont que des imaginations ardentes, ayant à leur 
service des sens surexcités, prodiguant les métaphores 
et les figures , dans l'espoir de lever ainsi les obscu- 
rités de la vérité infinie. Mais comme l'imagination ne 
crée rien, comme elle ne fait qu'assortir les idées nées 
des sensations , ces efforts sont complètement impuis- 
sants. On saisit, après une courte observation, le pro- 



LES MYSTIQUES RAPPROCHÉS DES SORCIERS. 405 

cédé par lequel les mystiques se sont abusés eux-mè» 
mes ; à Taide de l'analyse, il est facile de discerner les 
éléments de ces révélations étranges qui transpor- 
tent tour à tour Tâme au ciel ou dans les enfers, 
ces colloques intimes de la créature avec son Sau* 
veur, où s'épanchent les élans de Famour divin. Les 
mystiques n'ont pas l'originalité qu'on leur prête. 
Que l'on parcoure, par exemple, les révélations de 
sainte Brigitte, qui se réimpriment encore aujourd'hui 
et charment une dévotion peu éclairée , on y retrou- 
vera accumulés ces récits figurés, ou, comme on disait 
jadis, ces similitudes par lesquelles des théologiens 
célèbres, tels que Hermias ou saint Bonaventure, 
cherchaient à nous donner une idée de la vie supra- 
sensible et de la béatitude divine. Ces comparaisons, 
suggérées par la lecture des Pères et des scolastiques , 
se mêlent à des visions qui ne sontque la reproduction 
des images placées sous les yeuxdes fidèles, de ces 
représentations de la fin du monde, de la compa- 
rution de l'âme devant le tribunal céleste, du cou- 
ronnement de la Vierge , du chœur des anges et des 
saints, dont étaient décorés les portails des églises 
ou qui étaient peintes dans les Bibles et les livres 
d'heures. 

Chez les femmes qui sont dévorées par les langueurs 
de l'amour divin, le Cantique des cantiques exerce 
une extrême influence. Elles le commentent et le pa- 
raphrasent à tout instant. Le langage demi-sensuel de 
ce cantique convient parfaitement à l'état de leur 
cœur, car chez ces femmes se mêle, sans qu'elles s'en 
doutent, à l'aspiration vers le Sauveur, un sentiment 



406 CHAPITRE IIK 

vague d'un amour terrestre et humain qui n'a point 
reçu sa satisfaction. Les mystiques se représentent 
sans cesse Jésus sous les traits d'un beau jeune homme 
dont les charmes corporels excitent presque autant 
leur amour que les perfections morales. Elles le pres- 
sent contre leur sein; elles lui prodiguent de chastes 
embrassements , où cependant le penchant de la na- 
ture n*est point absolument étranger. Elles s'imagi- 
nent être l'objet de ses complaisances et de ses prédi- 
lections particulières. Elles se croient non-seulement 
des épouses de Dieu , mais des épouses préférées et 
inondées de toutes les faveurs de leur époux. Un ha- 
giographe' rapporte que, dans ces hallucinations du 
cœur, allumées par des sens imparfaitement amortis, 
une sainte Christine , vierge et abbesse de Saint-Be« 
noît, alla jusqu'à croire qu'elle était reçue comme 
une véritable épouse dans la couche de son Sauveur. 
Ce délire d'une femme hystérique éclate a chaque 
page des Révélations de sainte Gertrude, qui n'offrent 
qu'un long épithalame de son hymen avec le Sauveur. 
Ce furent les mêmes illusions qui se jouèrent d'une 
autre sainte célèbre, sainte Catherine de Sienne. Dans 
une de ces visions auxquelles se complaisait sans cesse 
son esprit, son époux céleste lui arracha le cœur et 
lui en rendit quelques jours après un nouveau, teint 
dans le propre sang de son côté. Une autre fois, Jésus- 
Christ la communia de sa propre main; enfin, eUe fut 

* At posl plures aiinos in monastica obserranlia sancUs- 
sime, prudentissimeque iransactos, ccdesti sponso copnlau esu 
( A. DunousUer, Sacrum GfJueceuM, iv decerab., p. 484.) 



LES MYSTIQUES RAPPROCHÉS DES SORCIERS. 407 

témoin de la cérémonie même qui lui montrait que 
son Sauveur s'était réellement uni à elle par le sacre- 
ment du mariage. 

A une époque moins éloignée de nous , à la fin du 
dix-septième siècle , Marguerite Alacoque , religieuse 
de la Visitation de Paray-le-Monial, aujourd'hui con- 
nue sous le nom de Marie Alacoque^, donna l'exemple 
de pareilles visions , mais avec moins d'éloquence et 
de vertus que n'en avait sainte Catherine. Elle fonda 
un culte ou plutôt un genre de dévotion qui , sous le 
nom du Sacré-Cœur de Jésus et de Marie, a pris dans 
ces derniers temps une vogue extrême. L'acte fonda- 
mental de ce culte consistait dans la donation réci- 
proque que Jésus-Christ et la sœur Alacoque s'étaient 
faite de leurs deux cœurs. C'était du moins ce qu'ad- 
mettait cçlle-ci. La mère GreflSer , supérieure du cou- 
vent de sœur Marie, voulut bien , pour obéir au Sau- 
veur, écrire la donation de cette dernière. Jésus- 
Christ en fut très-satisfait, et il dicta lui-même son 
contrat synallagmatique à Marguerite Alacoque , au- 
trement dit sœur Marie, qu'elle écrivit de son sang en 
ces termes : « Je te constitue héritière de mon cœur 
et de tous ses trésors pour le tempâ et pour l'éternité 5 
je te promets que tu ne manqueras de secours que 
lorsque je manquerai de puissance. Tu seras pour tou- 
jours la disciple bien-aimée, le jouet de mon bon plai- 
sir et l'holocauste de mon amour. » 



* V Amante du Sacré-Cœur^ ou Vie et Révélations de la véné- 
rable Marguerite-Marie y religieuse de la Visitation^ morte en 
1690, par l'abbé T. Boulangé. Le Mans, 2« édit., 1849. 



408 CHAPITRE Ul. 

Tel était le style de Margaerite Alaooque, emprunté 
du reste au langage de toutes celles qui avaient, avant 
elle, prétendu à Tbonneur de la première place dans 
le cœur de Jésus-Christ. Je ne puis m'empècher de 
citer à cette occasion ces paroles que Jésus adressait à 
sainte Gertrude : a Mais pour vous, pendant que vous 
serez captive dans les liens de la chair mortelle , vous 
ne pourrez jamais comprendre la joie que ma Divinité 
a ressentie à votre occasion. Sachez pourtant que ce 
mouvement de grâce vous donne un éclat de gloire 
semblable à celui dont mon corps parut couvert sur la 
montagne du Thabor, en présence de mes trois disci- 
ples bien-aimés, tellement que je vous puis témoigner 
les sentiments de ma charité et de ma joie en vous 
disant ces paroles : C'est là ma fille bien-aimée , dans 
laquelle j'ai mis toute mon affection. » 

Les hallucinations de toute sorte, de la vue, de 
Touïe, de Tadorat, du toucher, viennent donner à ces 
visions une sorte de confirmation sensible, et achè- 
vent d'égarer les extatiques. Ils se croient suspendus 
en l'air comme le bienheureux Joseph de CupertinoS 
saint Thomas de Villanova^, sainte Thérèse*. Illu- 
sion qu'on retrouve aussi chez les religieux boud- 
dhistes^, et qui s'explique par la faculté qu'ont certains 
hystériques de se tenir fermes sur l'extrémité des or- 
teils ou des doigts, de demeurer fixes dans les po- 

1 Bolland., Àct, Sanctor.^ xviii sept., p. i021. Cf. J. Gœrres, 
Die Chi-isUiche Mystik, t. U , p. 540. 
* fioUand.^ ibid,, p. 832. 

> Las Oàras de la S. Madré Teresa^ la Vida^ ch. xx. 
^ E. Burnouf, JntroducL à VhUt, du buddlusme indtent U I, 



. LES MYSTIQUES RAPPROCHÉS DES SORCIERS. 409 

silions les plus fatigantes. Les démoniaques ont été , 
par la même cause, regardés comme jouissant de 
cette merveilleuse faculté ^ Tantôt ce sont des anges 
éclatants de lumière qui leur apportent des messages 
célestes , des personnages*mystérieux qui s'entretien- 
nent avec eux, et dans la bouche desquels ils placent , 
ainsi que cela a lieu dans le rêve, leurs propres ré- 
flexions, la réponse à leurs propres désirs. D'autres 
fois, ils entendent les sons harmonieux des concerts 
angéliques , une douce voix qui les appelle , et cette 
harmonie imaginaire les a souvent fait tomber en ex- 
tase, comme cela arriva à saint François d'Assise et à 
saint Joseph de Cupertino. Des parfums délicieux qui 
s'exhalent du corps de Jésus ou des saints viennent 
ajouter à leurs ravissements. Mais, quelquefois, Todeur 
fétide et empestée des diables apporte une fâcheuse 
diversion à ces délirantes sensations. Us ont l'avant- 
goût de l'ambroisie, car il y a aussi dans leurs visions 
une ambroisie chrétienne, et, dans leurs communions 
imaginaires, L'hostie est d'une ineffable saveur. Toutes 
ces illusions des sens, effet direct et ordinaire du 
désordre nerveux ^, sont les acteurs principaux des 
drames qui se déroulent en pensée devant les yeux des 
extatiques. De même que dans le rêve, des sensations 

p. 183, 250, 312 et suiv. Damis assure dans V Histoire d^Apol^ 
lonius de Tyane (Philostrat., 111 , 151) avoir vu des brachmanes 
marcher sans toucher la terre. 

» Vid. Gregor. Tur., MiracuL S. Martin. ^ I, p. 1001, éd. Rui- 
nart. Cf. Epist,, p. 1338. 

> Voy. à ce sujet Michéa, Du Délire des sensations, p. 19, 
65, 213. 



410 CHAPITRE III. 

réelles et externes viennent prendre place, en s'exa- 
gérant, dans la fable incohérente que tisse notre ima- 
gination, les hallucinations de Textatique fournissent 
à ces allégories, à ces visions, leurs traits les plus sail- 
lants. Cette succession d'Aats opposés que Ton ob- 
serve chez les femmes en proie aux vapeurs ou chez 
les hommes malades d'hypochondrie se trahit sans 
cesse dans les paroles des mystiques. A des élans 
d'amour pour le Sauveur , à des transports qui leur 
font goûter par avance les joies éternelles , succèdent 
des moments de dégoût, de sécheresse, d'isolement, 
qui les plongent dans le désespoir ou le décourage- 
ment. Ces femmes qui se croyaient tout à l'heure 
Tohjet des attentions particulières de Jésus s'imagi- 
nent ensuite être délaissées par lui. Elles se repro- 
chent leur manque de sensibilité , leur ingratitude ; 
elles ne peuvent s'expliquer comment, après avoir été 
comblées de faveurs, elles en soient maintenant si 
dépourvues. La dévotion cesse d'être pour elles une 
consolation , et elles ne peuvent échapper à ces épreuves 
cruelles qu'en rentrant dans la vie pratique et s'ap- 
pliquant à l'exercice des bonnes œuvres. Parfois, elles 
accusent le malin esprit de tous ces maux intérieurs ; 
elles invoquent le Tout- Puissant, afin d'être déli- 
vrées de ces poursuites. Leur charité participe donc de 
rinégalité de leur humeur, et les désordres périodiques 
de leur santé se font jour à travers leur apparente ré- 
signation. Sainte Rose de Lima éprouvait, au plus 
haut degré , ces alternatives de charité brûlante et de 
sécheresse déplorable que sainte Thérèse a si bien 
analysées. Après être arrivée à une union intime et 



LES MYSTIQUES RAPPROCHÉS DES SORCIERS. 411 

constante avec Dieu, cette sainte commença d'être at- 
taquée tous les jours, durant certains intervalles, par 
d'horribles ténèbres; elle perdait alors toute pensée 
de son Créateur, toute idée de ses miséricordes; elle 
le regardait comme un inconnu auquel elle était tou- 
jours demeurée étrangère. Jeanne Desrochers raconte 
de môme qu'elle restait des mois entiers sans pouvoir 
élever son âme à Dieu, sans être en état de faire orai- 
son ; elle trouvait comme une barrière qui Tempêchait 
de se porter vers son époux mystique, et elle accusait 
alors le démon de lui inspirer la pensée d'abandonner 
la vie ascétique. 

La seule des mystiques extatiques chez laquelle on 
sente que, malgré le trouble fréquent des sens, l'esprit 
domine encore puissamment l'organisme, est sainte 
Thérèse. La supériorité naturelle de son intelligence 
l'a sauvée des plus graves aberrations où viennent se 
précipiter à l'envi presque tous les autres illuminés. 
Elle analyse avec finesse les phénomènes intimes qui 
se passent en elle , et dans ces visions bizarres , ces 
images étranges qui s'offrent à ses yeux, après une 
méditation trop prolongée , son bon sens lui fait com- 
prendre que tout ne saurait être divin. Elle s'aperçoit 
que ces dons prétendus de la grâce ne rendent pas 
toujours meilleurs, et que l'amour de Dieu a aussi ses 
séductions d'orgueil et de vanité. Voilà pourquoi elle 
s'efforce d'étabUr des distinctions dans ce dédale de 
visions opposées qui assaillissent l'esprit du mystique, 
de révélations contradictoires au sein de la conscience 
intime. Chaque extatique voit ce qu'il pense, ce quMl 
croit, ce qu'il espère, et Dieu est ainsi rendu solidaire 



413 CHAPITRE III. 

de tous les délires qui se produisent dans la vie con- 
templative d'une âme sans instruction et pleine d'ar- 
deur. (( J'en ai connu, dit sainte Thérèse, dans le ChA- 
teau de râme^, dont l'esprit est si faible, qu'elles 
s'imaginent voir tout ce qu'elles pensent , et cet état 
est bien dangereux. » Les écrits de sainte Thérèse 
sont certainement les plus intéressants à étudier pour 
connaître les diverses faces du mysticisme chrétien. 
Cette âme ardente maîtrise assez c«» qu'on peut appe- 
ler sa passion religieuse, pour s'observer, pour inter- 
roger ses sentiments secrets et descendre dans les 
profondeurs de son âme, en commerce avec Dieu, sans 
être prise pour cela de vertige. Sainte Thérèse est la 
métaphysicienne du mysticisme féminin et de l'illumi- 
nisme extatique. Dans ce monde de dévotion étroite 
qui l'entoure, elle conserve une supériorité d'intelli- 
gence que n'entame jamais le délire qui voudrait s'em- 
parer d'elle. La raison, l'imagination et les sens se 
livrent en elle un combat terrible, qui Tépuise, la mène 
aux portes du tombeau, mais n'altère point la vigueur 
de sa pensée. 

Dans ces luttes singulières, que nous rappelle aussi 
quelquefois la* vie d'autres mystiques, il est diflScile 
de faire la part de ce qui appartient à l'âme, de ce qui 
est la réaction du corps. Concentrée en elle-même , la 
partie intellectuelle et immatérielle de notre person- 
nalité peut acquérir un tel empire , que l'organisme , 
loin de lui imposer sa loi, se mette en quelque sorte à 
sa merci -, et si tout nous annonce chez les uns que la 

> 4*> Demeufe» ch. m. 



LES MYSTIQUES RAPPROCHÉS DES SORCIERS. 413 

maladie a pris le gouvernail de la vie et fait sombrer 
rintelligence , chez d'autres , le trouble de Téconomie 
n'est lui-même que le contre-coup de l'exaltation in- 
tellectuelle. 

Sainte Thérèse a été la dernière des représentantes 
élevées et vraiment admirables de cet ascétisme claus- 
tral qui s'éloigne de plus en plus de nos mœurs et de 
nos idées. 

Elle en résume cependant, sous une forme plus 
épurée , toutes les folies et toutes les misères. C'est 
elle qu'il faut lire pour s'assurer combien le mysti- 
cisme extatique, tout en accusant une étonnante réac- 
tion de l'esprit sur l'organisme, est loin cependant 
des droites voies qui conduisent à la vérité. 

Le mysticisme extatique est un long enchaînement 
d'hallucinations morales et physiques qui aboutissent, 
chez les organisations les plus délicates et les plus ex- 
citables , à la stigmatisation et plus tard à la mort. Il 
est la preuve la plus éclatante de l'influence de l'ima- 
gination et des idées sur l'économie. Actes, paroles, 
écrits, tout réfléchit en lui le trouble corporel qui l'ac- 
compagne, qu'il entretient, et dont il est nourri à son 
tour. 

Ce qui vient d'être dit du mysticisme extatique 
trouve son application naturelle dans la magie. Ce 
que les visionnaires croyaient voir et sentir, ce qu'ils 
sentaient et voyaient réellement à la suit« d'une con- 
templation persévérante et tenace, les sorciers le sen- 
taient, le voyaient sous d'autres formes. Ce n'étaient 
pas les stigmates de Dieu qui leur étaient imprimés, 
mais ceux du diable ; les tableaux qui se déroulaient 



AU CH. 111. — LES MYSTIQUES RAPPROGH. I>ES SORCIERS. 

devant leurs yeux étaient non les joies du paradis, 
mais les scènes horribles ou burlesques de Fenfer, du 
sabbat, les cérémonies dégoûtantes ou criminelles 
que leur retraçait leur imagination dévergondée. Le 
phénomène psychique n^en était pas moins identique, 
et les lumières que nous fournit l'étude des mystiques 
pour placer sous leur vrai jour les visions béatiques 
éclairent en même temps les images hideuses et ef- 
frayantes évoquées par la magie. 



CHAPITRE IV 

PHÉNOMÈNES DÉTERMINÉS PAR lV.MPLOI DES NARCOTIQUES 

ET DES ANESTHÉSIQUES. — PERTE DE LA SENSIBILITÉ 

ET DE l'intelligence. — L'HYPNOTISME 

ET LE SOMNAMBULISME. 

CONCLUSION. 

On a vu que notre économie peut dans Tétat de 
santé comme dans celui de malaéie, sous Tinfluence 
d'un trouble intellectuel spontané, ou par suite d'une 
.tension trop prolongée de la pensée, devenir le siège 
de phénomènes qui étaient pour la magie, comme 
pour la superstition, autant d'effets surnaturels. Dans 
les rêves, la folie, l'extase, l'homme est dupe des illu- 
sions de ses sens, et le merveilleux s'offre de soi-même 
sans avoir besoin d'être cherché ni provoqué. Mais tou- 
jours préoccupés de multiplier les prodiges et d'aug- 
menter ainsi leur empire, les enchanteurs usèrent dèà 
le principe de moyens qui devaient reproduire à vo- 
lonté et accroître les illusions. Us recoururent donc à 
tout ce qui pouvait engendrer le délire, faciliter les 
hallucinations et amener les ravissements de l'extase 
ou les réactions de l'imagination sur nos organes. Ils 
composèrent ainsi une sorte de physique, de chimie 
magique*, mais ils n'en appréciaient pas pour cela le 
véritable caractère*, ils la prenaient pour un moyen 
d'établir un commerce entre les hommes et les dé- 
mons, ou les esprits invisibles. 



416 CHAPITBE IV. 

Certaines plantes, certaines substances ont la pro- 
priété d'affaiblir on d'exalter le système nerveux, de dé- 
terminer un délire passager, d'introduire des troubles 
dans l'économie, par exemple, la perte de la sensibi- 
lité, laroideur des membres et une véritable léthargie. 
Ces plantes, ces substances entraient dans la composi- 
tion de breuvages qu'administaient les magiciens, et 
qui étaient par conséquent réputés magiques. Les 
philtres destinés à produire des effets funestes sur 
'ceux qui avaient encouru la haine des enchanteurs, ou 
le ressentiment de ceu^ dont ils servaient la ven- 
geance, étaient aussi fabriqués à l'aide de pareils in- 
grédients. 

La tradition populaire attache encore le nom à' herbe 
aux sorciers ^ à presque toutes les plantes qui jouissent 
de propriétés vireuses ou narcotiques. Pline nous a 
conservé le nom d'un grand nombre de ces herbes, 
indiquées dans des recettes absurdes, dont il a lui- 
même fréquemment montré l'impuissance et le dan- 
ger^. De ces recettes, si les unes n'avaient pas la 
vertu de guérir les maladies dont les enchanteurs pré- 
tendaient à leur gré pouvoir aussi délivrer Fhomme, 
les autres jouissaient certainement de vertus médicales 
ou déterminaient des hallucinations auxquelles prédis- 
posait l'impression produite par les circonstances 
mystérieuses dont était entourée leur préparation. 
Pline en donne plusieurs, comme ayant été en usage 

• 

1 Voy. ce qui a été dit p. 189, note. Cf. Ënneinoser,Ge«cAtcA/e 
der Magie, % 365, p. 855 \ Hœfer, Histoire de la Chimie, 1. 1 , p. ^32. 
* Bist^ nat,, XXVHI, xxiii ; XXIX, xxvi, et passim. 



l'hypnotisme et le somnambulisme. 417 

chez les mages de la Perse et de la Babylonie*. On 
pouvait se rendre invisible en brûlant quelques-unes 
d'entre elles ^, se métamorphoser en des formes bi- 
zarres à Taide d'aulres^, toutes opinions qui prenaient 
leur point de départ dans les hallucinations qu'elles 
provoquaient. Il y en avait aussi qu'on employait dans 
la divination *, parce que le délire passager déterminé 
par l'administration des narcotiques semblait, comme 
il a été dit plus haut, un état prophétique. 

Ces compositions magiques étaient tantôt des stupé- 
fiants, tantôt des onguents jouissant de propriétés 
narcotiques. Hésychius ^ nous rapporte que les anciens 
évoquaient parfois Hécate à l'aide de diverses prépa- 
rations qui avaient certainement pour eCTet d'engen- 
drer des hallucinations, où l'esprit croyait voir la déesse 
des nuits. Presque toutes les tribus sauvages de l'Amé- 
rique faisaient usage de breuvages et d'onguents, afin 
d'obtenir des visions prophétiques®, de découvrir les 



» Plin., Ilist. wfl^, XXÏV, cm. 
« Ibid., XXXVII, LX. 

' Voy., pour plus de détails, Eusèbe Salverle, Des Sciences 
occultes, ch. XVII. 

* Plin., HisL nât., XXIV, cii. 

* V® àTnr.TÊipa, avec la correction de Lobeck (Agtaopham. , 
p. 223). 

^ Dans la Californie, les sauvages administrent des breuvages 
narcotiques aux enfants et les interrogent ensuite sur leurs 
visions, afin de sMnstruire sur le compte de leurs ennemis. (Du- 
flot de Mofras, Exploration de COrégon^ t-JI> P- 367.) L(»s 
Indiens de rAmérique du Nord faisaient usage , pour se trans- 
former en bêtes, d'onctions avec une piaule appelée pezkika- 
wusk. (Sclioolcraft, Historical and statistîcat Informations, t. III, 

27 



418 CHAPITRE IV. 

objets cachés et d'entrer en communication avec 
les esprits. Les nègres recourent à leur eau fétiche ^ 
Les mêmes procédés sont usités en Orient depuis une 
haute antiquité. On sait combien l'usage du haschisch 
est encore répandu chez les musulmans pour avoir des 
visions réputées surnaturelles ^. C'est de la sorte que 
le Vieux de la Montagne ^ persuadait à ses sectateurs 
qu'il les faisait jouir des délices du paradis. En Egypte, 
les Arabes ont étudié soigneusement les propriétés 
diverses des narcotiques, et les préparent de façon à 
produire un effet déterminé sur l'intelligence ; aussi 
distinguent-ils quatre espèces de potions : l'une qui a 
la vertu de faire chanter*, l'autre de faire parler beau- 



p. 491). Les Indiens du Darien et du Choco emploient les se- 
mences du florispondio {datura sanguinea) pour provoquer chez 
les enfants un délire prophétique dans lequel ils révèlent le lieu 
où sont cachés les trésors. (H. Kellelt, Narrative of the voyage 
of Herald, publ. by B. Seeman, t. I, p. 256.) Chez les Indiens 
MandroucouS) on administre des potions narcotiques à ceux qui 
veulent découvrir les meurtriers ; ils les voient alors en songe. 
* (G. Osculati, Esplorazione délie regioni equatoriale longo il Napo, 
p. 264. ) 

< B. et T. Lander, Journal d*une expédition au Niger, trad. 
Belloc, t. II, p. 133 et suiv. 

* Voy. le curieux ouvrage du docteur J. Moreau, Du Haschisch 
et de V Aliénation mentale. Paris, 1845. Cf. sur les effets du 
hiaischisch un article de la Gazette médicale du 9 octobre 1841, et 
un article de M. Billod dans le numéro de novembre 1842. Il y 
est dit que, dans les visions provoquées par ces narcotiques, les 
Orientaux s'imaginent voir les djinns et les effries. 

3 Voy. Eusèhe Sa 1 verte. Le, 

* E. W. Lane, An Account of the manners and customs of the 
modem Egyptians, t II, p. 33, 34. 



l'hypnotisme et le somnambulisme. 4t9 

coup, une troisième de faire danser et une quatrième 
de donner des visions surnaturelles, Les Bouddhistes 
paraissent avoir fait usage d'onctions pour provoquer 
de pareilles visions chez leurs adeptes ' 

Tous les magiciens de l'Orient ne manquent pas 
dans leurs conjurations de brûler des substances nar- 
cotiques, comme l'ellébore, le datura stramonium, la 
jusquiame, l'aconit, la belladone, la mandragore, le 
pavot , et une foule de solanées. Les faquirs, les der- 
viches, les santons, les kalenders, les bonzes, les 
sannyasis, se procurent à volonté des extases, des 
crises nerveuses, des délires réputés sacrés, mille vi- 
sions fantastiques , avec des pilules d'Esrar, l'opiat de 
Perse, le piripiri, ou des préparations analogues ^. 

Dans tout le cours du moyen âge, on voit les sor- 
ciers recourir aux fumigations^ et aux onguents pour 
obtenir les visions dans lesquelles ils s'imaginent aller 
au sabbat ou entrer en commerce avec le démon ^. 
C'est ce qui résulte de plusieurs procès de sorcellerie. 
Le célèbre cordelier italien De Nobilibus, qui fut brûlé 

* Voy. ce qui est rapporté d'uae jeune fille à laquelle le phi- 
losophe Fo-Tou-Tcbhing ordonna de, se purifier. (A. Remusat, 
Nouveaux Mélanges asiatiques, t. II» p. 185.) 

' Voy. le récit du P. Ange de Sa in t- Joseph , dans Chardin , 
Voyage en i^erse, t. IV, p. 204. Cf. Barbier, Quelques Réflexions 
sur les préparations exhilarantes des Orientaux^ dans les Mém. 
de VAcadém. du départent , de la Somme, 1845, p. 565. 

> Voy., sur les fumigations employées par les magiciens, le 
traité de Pierre d*Aban, Heptameron seu^ Elementa magica, Pa- 
ris, 1567, in-8«. 

'^ Eusèbe Salverte, o. c, cb. xvni; Llorente, Histoire de l*In- 
quisitionj t. III, ch. xxxvu, p. 451 et suiv. 



420 CHAPITRE lY. 

comme magicien à Grenoble en 1608 \ procurait aux 
amoureux un commerce intime avec la personne 
aimée, à Taide d'un onguent magique^. Plusieurs de 
ces onguents se vendaient fort cher; ils passaient, au 
dire de quelques enchanteurs, pour avoir la propriété 
de faire apercevoir les esprits de ténèbres et de donner 
la révélation des lieux où sont cachés des trésors '• 
Cornélius Agrippa,^ nous a laissé la recette de diverses 
fumigations à Taide desquelles on peut, assure-t-il, 
connaître les choses futures et évoquer les démons. 
Cardan et Porta indiquent également de pareilles com- 
positions ^. 

Déjà, au seizième siècle, les esprits éclairés s'étaient 
aperçus qu'une partie des illusions de la magie pre- 
naient leur source dans l'emploi de ces onguents ou de 
ces narcotiques. C'est ce qu'observe Cyrano de Berge- 
rac ; c'est ce qu'avait constaté Malebranche. Le philo- 

* Le Mercure français pour 1609, p. 346. 

* Voy. rbistoire de Jeanne Harvilliers, qui, en se frottant de 
graisse, croyait avoir commerce avec un homme noir. (J. Garinct, 
Histoire de la tnagie en France, p. 132.) 

» Voy. le Mercure français pour 1609, p. 347. 

* De Occultata philosophia^ 1 , 43. Agrippa affirme que les 
fumigations de graine de lin et de polygonum mêlées à des 
racines de violette et d^ache fout connaître les choses futures ; 
que si Ton fait brûler et fumer à la fois de la coriandre, de 
Tache, ou de la jusquiame et de la cigiie^ on rassemble aussitôt 
les démons. De la racine de férule mêlée avec de l'extrait de 
cigiie les fait apparaître et vous fait voir, selon lui, des figures 
extraordinaires. 

* Cardan., De Subtititate, lib. XVllI; Porta, Mngta nafuralis, 
lib. 11, c. XXI, p. 192. Suivant ce dernier, la pommade employée 
par les sorciers était comi)Osée d'aconit et de pavot. 



l'hypnotisme et le somnambulisme. 431 

sophe Gassendi en fit lui-même Texpérience : s'étant 
frotté d'un bol narcotique que lui avait donné un sor- 
cier, il eut un sommeil agité, stertoreux, des songes 
fréquents et des cauchemars. Si, comme le philosophe 
Damascius dont j'ai parlé dans un des chapitres précé- 
dents \ ou comme le sorcier dont il tenait Tonguent, 
Gassendi eût eu l'esprit rempli de rêveries mytholo- 
giques, de l'idée des démons, nul doute que ses songes 
n'eussent été conformes aux chimères de son imagi- 
nation. Et ici, nous nous trouvons tout naturellement 
ramenés à l'emploi de ces moyens d'augmenter la vi- 
vacité des rêves dont il a été question précédemment. 
Les progrès récents de la chimie ont permis de 
mieux étudier les effets hallucinatoires des substances 
analogues à celles dont les magiciens faisaient usage. 
Déjà le célèbre chimiste H. Davy, en respirant du gaz 
protoxyde d'azote, s'était trouvé plongé dans une sorte 
d'extase ou de délire'^ Mais, depuis la découverte des 
propriétés de l'éther, du chloroforme, de l'amylène, 
on s'est assuré que cet état hallucinatoire pouvait être 
très-facilement produit. Celui qui est soumis à leur 
inhalation, en même temps qu'il perd plus ou moins la 
sensibiUté , a des rêves et parfois même de véritables 
visions se rapportant à l'ordre des idées qui l'occupent. 
Cet effet se produit sur l'homme comme sur les ani- 
maux. Des chiens, auxquels le docteur Sandras avait 
fait respirer du chloroforme, poussaient des cris et 



* Voy. ci-dessus, p. 233. 

• Voy., sur les effets de ce gaz, Longet, Traité de physio- 
logiCt t. 1, part, ii, p. A60. 



493 CHAPITRE IV. 

remuaient leurs pattes, de façon qu'il devenait évi- 
dent que des songes ou une sorte de délire les agi- 
taient. Le haschisch, administré à ces animaux, a 
aussi produit, comme chez l'homme, une véritable 
pkantasia^. 

Dans certaines localités, des exhalaisons de gaz, 
dont j'ai parlé au chapitre V' de cette seconde partie, 
non-seulement provoquent des rêves pendant le som- 
meil de celui qui les a respirées, mais elles détermi- 
nent parfois de.s hallucinations toutes semblables à 
celles que donnent les anesthésiques^. 

Ainsi, tandis que, sous Tempire d'un stupéfiant ou 
d'un anesthésique , le sorcier ou l'individu ensorcelé 
voyait les esprits et les démons, l'insensibilité de son 
corps semblait accuser une véritable mort*, on croyait 
que son âme s'était retirée de son enveloppe terrestre 
pour se rendre dans le monde surnaturel. Son insen- 

1 OavTaaIa, c'est-à-dire, comme disaient les Grecs, la faculté 
d'avoir des hallucinations (çavTaanxbv). Voy. à ce sujet Galen., 
De Philosopha Histor,, c. xxxvi, p. 305, ap. Oper.^ éd. Kuhn, 
t. XIX. 

^ De là cette réflexion de Jean de Salisbury : « Locus naroque 
palustris aut desertus, eminentiori aut celebriori pbantasmati- 
carum imaginum fecundior est. {Polycrat.y II, xv.) 

8 Voy. ce que dit à ce sujet Eusèbe Salverte, o. c, cb. xvin, 
p. 24. Le P. Gaspard Scott, dans ses Physica curiosa (1667), 
signale l'insensibilité dont faisaient preuve les sorciers dans les 
tourments qui leur étaient infligés. Cette insensibilité ne faisait 
qu*irriler la rage des bourreaux, et afin de réveiller la douleur 
chez les patients, il nous rapporte qu'on s'était îmaginé d'en 
brûler quelques-uns à petit feu dans des statues de plâtre creu- 
^es.J^a superstition chrétienne renouvelait contre les héri- 
tiers du p.'ignnisme les supplices dont les persécuteurs impériaux 



l'hypnotisme et le somnambulisme. 4S3 

sibilité, lors des tortures auxquelles il était soumis 
dans la procédure dirigée contre lui , était regardée 
comme un effet diabolique '. 

Les chroniques et les hagiographes mentionnent 
plusieurs faits de ce genre^ oii l'on a aussi vu des ré- 
surrections. 

Une découverte récente , ou plutôt la récente con- 

avaienl usé à leur égard. — L*aneslhésie se produisait aussi 
chez les sorciers, comme chez les martyrs, par Tefifet d*une con- 
templation vive de la vision qui les dominait. 

* Voy. ce que dit Frodoard dans sa Chronique (année 920) 
d'une jeune fîlie des environs de Vouzy ; ce que Guillaume le 
Breton, dans sa Vie de Philippe- Âtiguste^ raconte d'un chevalier 
du Vermandois. La célèbre visionnaire Jemimah Wilkinson, qui 
fonda une secte aux États-Unis, tomba de même dans une lé- 
thargie cataleptique, durant laquelle elle s'imagina avoir quitté 
son corps ; on la tenait pour morte et Ton s'apprêtait à l'enterrer, 
quand elle revint tout à coup à elle et annonça qu'elle était 
ressuscitée. (Grégoire, Histoire des sectes religieuses, nouv. édit., 
t. V, p. 245.) Une résurrection toute partielle, aussi accompa- 
gnée de visions, a été rapportée d'un jeune homme d'Hinwyl. 
(Fischer, Der Somnambulismus, t. I, p. 304.) Un phénomène de 
ce genre peut expliquer la célèbre aventure d'Hermodore ou 
Hermotime de Clazomène, dont l'âme se séparait de son corps et 
se rendait en di£férents lieux, puis y rentrait après avoir été 
témoin d'une foule de choses que Hermotime racontait à chacun. 
(Plutarch., De Genio Socrat,, § 2â; Lucian., Encom. Musc.^ 7; 
Plin , Uist. nat,, VII, 42; Tertullian., De Anima. :2.) Cf. ce que 
Klaproth rapporte des extases qu'ont les vieilles femmes chez les 
Tcherkesses (Tableau du Caucase, p. 100), et les détails donnés 
par Â. Bertrand sur la célèbre bergère de Cresl, {Traité du Som- 
nambulism€f p. 367.) 

' Voy., à ce sujet, Dumarquay et Giraud-Teulon, Recherches 
sur l'hypnotisme, Paris» 1860. 



iti CHAPITRE IV. 

slalalion scientifique d'un fait depuis longtemps ob* 
serve, l'hypnotisme, nous apporte un dernier élément, 
et des plus décisifs, pour l'explication des merveilles 
de la magie. 

Si l'on place en face des yeux d'une personne, et à 
peu de distance de son visage, un objet brillant, un 
métal poli, ou même si Ton se borne, en la regardant 
fixement, à offusquer sa vue par des gestes et à frap- 
per son imagination, cette personne, est-elle d'une 
constitution nerveuse, débile, et maintient-elle son re- 
gard concentré sur Tobjet qui miroite devant elle, elle 
tombe dans un état cataleptique analogue à celui que 
produit rinhalation des anesthésiques. Ses membres 
accusent un certain état de roideur ou entrent dans 
un relâchement plus ou moins complet, la sensibi- 
lité est émoussée ou même abolie, mais certains sens, 
tels que l'ouïe ou le tact en quelque partie du corps, 
acquièrent une prodigieuse vivacité. Les moindres 
sons sont perçus, les plus légères impressions réflé- 
chies^ et des songes, des hallucinations s'offrent alors 
à Tesprit comme cela a lieu dans certains accès de 
catalepsie. 

Le P. Kircher ^ avait déjà reconnu ce singulier effet, 
mis à profit par les saltimbanques, sur des coqs que 
Ton parvenait ainsi à rendre insensibles^. Un médecin 

* Le P. Kircber a décrit ce phénomène sous le nom û^actino- 
bolisme, dans son Ars magna; ils ont été aussi signalés par 
Daniel Scliwenter, dans ses Delicim physico^mathematicœ ^ pu- 
bliées en 1656. 

' Voy. ce que j*ai dit à ce sujet, Revue des Deux-Mondes ^ 
i^f février 18-30, p. 704. 



l'hypnotisme et le somnambulisme. 49(5 

anglais, James Braid, dans un livre publié en 1843^ , 
donna un exposé complet de ces phénomènes, dont il 
semble s'être toutefois exagéré la puissance et la por- 
tée. Des expériences récentes faites en France^ en ont 
mis la réalité hors de doute. 

Les faits fournis par l'hypnotisme se rattachent 
d'ailleurs aux hallucinations et aux affections ner- 
veuses provoquées par la contemplation trop attentive 
du soleil^, parla vue d'un objet en rotation^ , par une 
concentration excessive de l'attention^, qui, comme 

* Niurypnology^ or thc rationale of nervous sleep considcreU 
in relation mit h animal magnelism, London, 1845. 

* Ces expériences ont été faites notamment par MM. les doc- 
teurs Bazin, Âzam, Droca, Demnrqaay. Voy. la note de M. Azam, 
dans les Archives générales de médecine, janvier 1860. 

3 M. le docteur Piorry a cité IVxemple d'une jeune fille qui 
devint épileplique pour avoir regardé trop fixement le soleil. 
M. le docteur R. Palerson a remarqué que chacun peut déter- 
miner par le même procédé une illusion en soi. 11 faut pour cela 
fixer les yeux sur une glace qui réfléchit le disque solaire, et les 
reporter ensuite dans Tobscurité ; il continuera de voir le spectre. 
Ces expériences, analogues à celles qu*a faites un physicien 
belge, M. Plateau, se rattachent également à un fait de conges- 
tion dans le cerveau. Des hallucinations véritables se sont par- 
fois rattachées à ce phénomène. Voy. Annales médico-psychol., 
t. 111, p. 16^ et suiv., pour la relation de la curieuse hallucination 
du docteur Hibbert. 

* Apulée (i4po/o^.,c. xlv, p. .^43, éd. Hild.) avait noté le ver- 
tige que provoque souvent la vue de la roue du potier en mouve- 
ment et répilej)sie qui en pouvait résulter, ce qui ressort aussi 
des observations de M. Clievreul. Voy. De la Baguette divina'^ 
toirCy p. 234 et suiv. 

^ Les observations que j'ai faites sur les hallucinations hyp- 
nagogiques lu^oni aussi amené à croire que Tabondance des 



426 CHAPITRE IV. 

dans rhypnotisme , amène chez certaioes personnes 
un véritable état d'hypérhémie ou de pléttiore céré- 
brale» 

Certains procédés de divination mis en pratique par 
les magiciens de l'antiquité ou de TOrient, rapprochés 
de pareils phénomènes, montrent clairement que 
rhypnotisme jouait un rôle considérable dans les en- 
chantements. Entre les principaux moyens de divi- 
nation, un grand nombre avait pour effet de déter- 
miner une sorte de vertige, en agissant sur les yeux et 
par conséquent sur le cerveau, à peu près de la même 
façon que dans rhypnotisme le font les corps brillants. 

Un des plus célèbres modes de divination était la 
catoptromancie (xa'cox'cpo[JLav'C6ia, xaTOTCTpo[jtAVTt>t^) ou 
divination par les miroirs. Dans VAydromancie (&$po- 
\Kcmeia) OU divination par Teau, c'était la surface d*un 
liquide qui remplaçait Téclat du métal ou du verre. 
Le devin, ou plutôt la personne dont il se servait, 
croyait voir apparaître sur la surface polie ou bril 
lante la figure de la personne évoquée, celle d'un 
démon ou de Tinconnu qu'il s'agissait de découvrira 
L'imagination, en proie à un rêve ou à une hallucina- 
tion hypnotique, évoquait quelque figure, et, de même 
que dans le rêve un sentiment inscient et mal défini 
manifeste à nos yeux un soupçon , une crainte, une 
espérance dont nous ne nous étions pas rendu compte 

rêves esi due à cet état de pléthore dans les petits vaisseaux, 
sanguins de Tencéphale qui accompagne toujours plus ou moins 
le sommeil. Voy. Bartbez, Nouveaux Éléments de la science de 
V homme, 2« édit., t. II, p. 148. 
> Raban. Maur., De Presstigiismagorum^ai^. Oper.fUYlfp, 169. 



l'hypnotjsme et le somnambulisme. 427 

durant la veille, dans ce qu'on peut appeler le songe 
de l'état hypnotique, le même sentiment, en quelque 
sorte latent, pouvait se manifester et Timage aperçue 
se rapporter à la réalité. Là était tout le secret de cette 
divination. 

L'emploi des miroirs constellés remontait à une 
haute antiquité. Yarron^ prétend qu'il était originaire 
de la Perse, ce qui ferait croire que les mages en 
avaient été les inventeurs. Didius Julianus, dont l'es- 
prit superstitieux cherchait dans la magie le secret de 
l'avenir, eut recours à ces miroirs pour découvrir l'is- 
sue du combat que devait livrer contre Sévère son 
compétiteur à l'empire, Tullius Grispinus^; il appela, 
pour regarder dans le miroir fatidique , un enfant sur 
la tête duquel il avait opéré préalablement des en- 
chantements. C'était, en effet, des enfants que Ton 
choisissait de préférence, et nous savons aujourd'hui 
que l'hypnotisme réussit surtout chez ceux-ci et chez 
les femmes. Apulée * rapporte, d'après Varron, l'histoire 
d'un enfant qui avait été interrogé de la sorte au sujet 
de la guerre de Mithridate. 

Dans plusieurs oracles de la Grèce, ce mode de di- 
vination était aussi pratiqué^. On suspendait au-dessus 
de la surface de l'eau un miroir soutenu par une ficelle 5 
on récitait une prière, on brûlait de l'encens, et alors 

* Ap. S. Augustin., De Civil, Dei, VU, 35. 
' Spartian., Did, Julian.y vu. 

• Apolog.t c. XLI, ap. Oper., éd. Hildeb., t. Il, p. 536. Varron 
rapporte aussi que Nigidius, consulté par Fabius, se servit d*en- 
fants ensorcelés (carminé instinc(os), Voy. Apul., /. c, 

^ Pausan,, VU, c. xxi. 



428 CHAPITRE IV. 

on voyait apparaître sur le miroir la figure de la per- 
sonne malade, et Ton reconnaissait si elle devait périr 
ou non. Casaubon, dans ses notes sur Spartien^, cite 
un passage d'un martyrologe grec où il est raconté 
qu'un Latin chrétien qui hantait les jeux du cirque, et 
se voyait constamment vaincu aux courses de char par 
la faction opposée à la sienne, alla trouver un moine 
d'une grande réputation de piété, nommé Hilarion. Il 
lui demanda à quoi tenait la constance de sa mauvaise 
fortune. Le moine mit alors un vase plein d'eau entre 
les mains du Latin, et celui-ci, en regardant à la sur- 
face, vit apparaître à son grand étonnement les che- 
vaux et les chars du cirque, et reconnut ainsi que sa 
faction était enchaînée par des sortilèges magiques. 
Hilarion rendit grâce à Dieu de sa découverte, et dis- 
sipa l'enchantement par un signe de croix. 

On appelait specularii^ ceux qui interrogeaient ainsi 
l'avenir à l'aide d'un miroir -, au moyen âge, ils trou- 
vaient encore un grand crédit et étaient fort nom- 
breux. Les canons d'un synode tenu vers 450' prou- 
vent qu'il s'en rencontrait jusqu'en Irlande. 

La lécanomancie (Aey.avo[jLavTe(a) ou divination à l'aide 
d'un bassin, n'était qu'une variété de la catoptroman- 
cie^. Le bassin était rempli d'eau-, on y jetait quelques 
lames d'or et d'argent, et l'on voyait bientôt appa- 

1 Ad Spariian.f c. vu, p. 250. Paris, 1603. 

* Voy. Ducauge, Glossar, med, etinfim. latin, v» Specularii. 

3 Ce concile fut tenu en 450 par saint Patrice, Auxilius et 
Iserninus. Voy. Labbe, ConciL, t. 1, p. 1791. Cf. Brand, Obser^ 
vallons onpopular AntiquUics, t. III, p. 31 et suiv. 

^ Voy. ce qui en a été déjà dit plus haut, p. 57. 



l'hypnotisme et le somnambulisme. 429 

raître les objets ou les figures désirés ; on entendait 
même la réponse* , rhallueination de Touïe venant se 
joindre parfois à celle de la vue. On substituait aussi 
une coupe, un bouclier, la lame d'une épée, au miroir 
ou à la surface liquide. C'est ce que nous apprend Jean 
de Salisbury, qui nous a laissé une énumération de 
tous ces procédés de divination encore usités de son 
temps ^. Le passage où l'auteur du Policraticon dé- 
crit ces pratiques empruntées au paganisme nous 
montre qu'on les avait appropriées et comme assorties 
aux idées chrétiennes^. Quelques-uns se bornaient à 

> Plin., Hist. nal,. XXXVU, 11; Apul., Apolog,, p. 52; Deirlo, 
Disquisit, magie. , VU. 

* Polycrat», I, c. xn, 27. 

' tt SpecQlalorios vocant qui in corporibus levigalis et tersis, 
ut sunt lucidi enses, pelves, cyatbi, speculorumquc di versa gê- 
nera, divinantes curiosis interrogationibus salisfaciunt qunm 
(artem) et Joseph exercuisse aut potius simulasse describitur. 
Quam fratres argiieret surripuisse scyphum in quo consueverat 
augurari. Gratias ago Deo, qui mihi etiam in teniori aetate ad- 
versus bas maligni hostis insidias beneplacili su! scuium oppo- 
sait. Dum enim puer, ut psalmos addiscerem, sacerdoli traditus 
essein, qui forte speculariam magicam exercebat, contigit ut me 
et paulo grandiusculum puerum, praemissis quibusdam malefi- 
ciis, pro pedibus suis, sedente ad specalariae sacrilegiam appli- 
carel, ut in unguibus, sacro nescio an oleo aut cbrismate deli- 
butis, vel in exterso et levigato corpore pelvis, quod quaerebat 
nostro manifestaretur indicio. Quum ifaque praedictis nominibus 
quae ipso horrore, licet puerulus essem, dsemonum videbantur et 
praemissis adjuraiionibus quas, Deo auctore, nescio, socius meus 
nescio quas imagines, tenuiter tamen et nubilosas videre indi- 
casset, ego quidem ad iilud ita cœcus exsliti, ut nibil mihi appa- 
rerct, nisi ungups aut peivis, et estera quse ante noveram. 
Exinde ergo ad h jusmodi inutilis judicatus sum, et quasi qui 



430 CHAPITRE IV. 

regarder sur leur ongle, dont la surface polie produi- 
sait le même effet que le miroir. Ces moines du mont 
Athos, qu'on avait surnommés umbilicains ou omphalo- 
psychiques, et qui croyaient voir, après avoir long- 
temps contemplé leur nombril, la lumière du Thabor, 
étaient dupes d'une hallucination de même sortes 
Gervais de Tilbury , dans ses Otia imperialia^, men- 
tionne de pareils procédés comme étant en usage chez 
les nécromants; on les retrouve chez les Hindous 
dans r Yoga , ou moyen d'arriver à la science de Dieu 
par la contemplation mystique^. 

En 4398, la faculté de théologie de Paris condamna 
formellement ces pratiques comme un fait d'idolâ- 

sncrilegia hxc impedirem, ne ad talia accederem^ condemnatas; 
et quoties rem hanc exercere decreverant, ego quasi tolius divi- 
nationis impedimentum arcebar. » (Polycr.^ /. c.) La lécano- 
mancie ou bydromancie est aussi décrite dans le Livre de la 
vraie histoire du bon roy Alexandre (ap. F. Michel, Roman 
d'Eustache le Moine, p. 90) comme un des moyens employés 
par l'enchanteur Nectanébus. 

> Fleury, Histoire ecclésiastique, 1. XGV, c. ix. Cette secte 
des umbilicains parut dans la première moitié du seizième 
siècle ; le procédé de contemplation auquel elle recourait avait 
déjà été préconisé au onzième siècle par Siméon, abbé de Xéro- 
cerque, à Constantinople. La rondelle de métal percée d'un trou 
dont fait usage M. Philips dans ses expériences d'hypnotisme, 
rappelle la forme de l'organe sur lequel ces moines fixaient leurs 
regards d'admiration. 

' tt Asseruut negromantici in experimentls gladii, vel speculi. 
Tel magnis aut circini solos oculos prsvalere. » (Otm imp,^ 
p. 897, ap. Scriplor. rer, Brunsv., t. I.) 

' Bochinger, La Vie contemplative ^ ascétique et morale chez 
les Uindoux, p. 58. 



l'hypnotisme et le somnambulisme. 43i 

trie, mais elles ne coDlinuërent pas moins d'être en 
usage K 

Pic de la Mirandole était infatué de la vertu des 
miroirs constellés, et assurait qu'il suifisait d'en faire 
fabriquer un sous une constellation favorable, et de 
donner à son corps la température convenable pour 
lire dans le miroir le passé, le présent et l'avenir^. 
Rimuald^ nous apprend que si Ton veut découvrir 
Fauteur d'un vol, il faut prendre un miroir, une Cole, 
une chandelle ou un objet quelconque qui réfléchisse 
la lumière. Est-ce une fiole, par exemple, on la rem- 
plit d'eau bénite, on en approche un bougeoir portant 
une bougie consacrée, et on prononce ces mots: 
Ange blanc , ange saint , par ta sainteté et par ma 
virginité , montre-moi qui a pris telle chose; et alors 
on aperçoit au fond de la fiole l'image du voleur-, ce 
qui nous montre qu'il fallait avoir sa virginité pour 
réussir dans ce procédé de divination , et ce qui per- 
mettait, quand il ne réussissait pas, de mettre en doute 
la vertu du consultant. Jean FerneH nous assure avoir 
vu paraître dans un miroir diverses figures qui exécu- 
taient sur-le-champ tout ce qu'il leur commandait, et 
dont les gestes étaient si significatifs que chacun des 
assistants pouvait comprendre leur pantomime. Saint- 
Simon, dans ses Mémoires^ nous parle encore d'un 

^ Detemmatio Parisiis facta per almam FacuUatem theolO' 
çicam. A un. Dom. 1398. 

* Voy. ce que dit à ce sujet Legendre, Traité de Vopiniony 
t. IX, p. 139. 

^ ConsU. in caus. graviss., 414, t. IV, p. 254. 

^ De Abditis rem m Causis, 1, xi. 



432 CHAPITRE IV. 

diseur de bonne aventure qui avait fait voir au duc 
d'Orléans, depuis régent de France, l'avenir dans un 
verre d'eau *. C'était encore un enfant qui servait d'ir- 
termédiaire. Une fille, jeune et innocente, vit clai- 
rement tout ce qui devait arriver à la mort du grand 
roi. 

On continuait alors, avec saint Augustin'^, de mettre 
sur le compte du démon ces bizarres apparitions qu Sa- 
vait jadis produites le roi Numa, au dire de Tévéque 
d'Hippone. 

En Orient, et surtout en Egypte, ces procédés n'ont 
pas cessé d'être mis en pratique. M. le comte Léon de 
Laborde a rapporté les expériences du magicien Ach- 
med, dontila été témoin avec lord Prudhoe'. Un jeune 
Égyptien, amené par le harvis, vit dans l'encre épaisse 
répandue sur sa main les objets éloignés, cachés, in- 
connus, sur lesquels on appelait son attention. Mais le 
savant voyageur ajoute qu'après avoir acheté le secret 
d'Achmed et appris la recette dont celui-ci faisait 
usage, il obtint aussi des apparitions. Le docteur Rossi, 
du Caire, a dernièrement envoyé d'Egypte au docteur 

^ Chap. CLXi. Un juif, dont parle Leblond dans son Mémoire 
8ur la magie (Mém, de V Institut, Z^ classe, t. I, p. 198), préten- 
dait faire voir dans un verre d*eau les personnes qui étaient en 
Amérique 

> « Hydromanticam facero impulsus est (dit saint Augustin en 
parlant de Numa], ut in aqua videret imagines deorum vel po- 
tius luditJcationes dxmonum, a quibus audiret quid in sacris 
conslituerc atque observare deberet. » (De doit, Dei^ VII , 
XXXV. 

8 Cominenlaiie géographique sur V Exode et les Nombres^ p. 23 
et suiv. 



l'hypnotisme et le somnambulisme. 433 

Demarquay des informations qui confirment Texistence 
de pareils procédés chez les descendants des magiciens 
de Pharaon *. D'ailleurs les harvis ne se contentent 
pas de l'emploi d'un objet brillant ^ à l'aide de fumi- 
gationSy ils provoquent encore les hallucinations et 
entretiennent un délire passager, comme il résulte du 
témoignage de M. de Laborde. Un orientaliste dis- 
tingué, M. Reinaud, écrit à ce sujet ^ : a Les Orientaux 
a ont aussi des miroirs magiques dans lesquels ils 
« s'imaginent pouvoir faire apparaître les anges, les 
(( archanges^ eu parfumant le miroir, en jeûnant pen* 
« dant sept jours et en gardant la plus sévère retraite, 
« on devient en état de voir par ses propres yeux, soit 
« par par ceux d'une vierge ou d'un enfant, les anges 
a que l'on désire évoquer ^ il n'y aura qu'à réciter les 
« prières sacramentelles, l'esprit de lumière se mon- 
(c trera à vous, et vous pourrez lui adresser vos de- 
a mandes. » 

Les jnusulmans de l'Inde et les Hindous font pareil- 
lement usage de miroirs magiques qu'ils nomment 
unjoun ou lampe noire. Veulent -ils savoir quel dé- 
mon afflige la personne malade, ils placent ^Lunjoun 
dans la main d'un enfant, et celui-ci voit bientôt s'y 
dessiner les traits hideux de l'esprit qui possède 
l'homme souffrant^. Les sannyasis et les djoguis pas- 
sent pour fort habiles dans ce genre de divination \ 
on distingue plusieurs sortes à'unjoun^ sans compter 



* Voy. Demarquay, Recherches sur Vhypnolismey p. 42, 

* Descript. du cabinet BlacaSy t. U, p. 401, iU3. 
' Qanoon-e-islam^ publisb. by Herklots, p. 378. 

28 



434 CHAPITRE IV. 

lesÂaziratSy ou flammes magiques dans lesquelles on 
croit voir la personne évoquée. La sarwa unjoun est 
le mode de divination qui se rapproche le plus du 
procédé égyptien. Pour s'en servir, on prend une 
poignée de dolichos labîab que Ton réduit en poudre 
fine après l'avoir carbonisée et qu'on humecte d'huile 
de castor. On fait brûler cette préparation dans un 
vase d'argile fraîche nommé loia^ et après avoir récité 
certaines formules, on verse la composition sur la 
paume de la main d'un enfant, qui ne tarde pas à voir 
la figure des esprits ou des personnages mystérieux. 
Outre les miroirs qui n'ont d'autre propriété que 
celle que possède tout corps brillant de déterminer le 
vertige, l'hallucination sur des organisations facilement 
impressionnables, les Hindous et les Chinois fabriquent 
aussi des miroirs métalliques, de façon que la figure 
qu'on veut faire apparaître soit aperçue sur une des 
faces de la plaque métallique convenablement éclai- 
rée, bien qu'elle se trouve gravée sur l'autre. Le 
secret de la composition de ces miroirs qui avait excité 
longtemps la sagacité des physiciens ^ est aujourd'hui 
bien connu ^ \ ils appartiennent à cette magie pure- 
ment physique dont je ne traite pas dans ce livre. Je 
dirai seulement que leur fabrication fut aussi connue 
des anciens ^, et qu'il y a plusieurs siècles elle se con- 

' Voy. les recherches de J. Prinsep sar ces miroirs, dans le 
Journal oj the asiatic Society of Bengal, 1. 1, p. 242 et suîy. 

* Voy. Stan. Julien, dans les Comptes rendus de V Académie des 
sciences, t. XXIV, p. 999, ann. 1847. Cf. D. Brewster, Briefe ûber 
die natûrliche Magie , ubers. von F. Wolff, p. 79. Berlin, i833. 

^ « Ut speculam in loco certo positum nibil ioiaginet^ alior* 



l'hypnotisme et le somnambulisme. 43S 

tinuait en Occident. Cornélius Agrippa ^ nous parle de 
pareils miroirs qui furent parfois trouvés aux mains 
des gens accusés de magie ^; leur possession mit en 
péril la vie de plus d'un sorcier. Afin de donner à 
leur usage un caractère démonologique, c'était ordi- 
nairement la figure du diable qu'on gravait au revers, 
de façon que Tesprit malin semblait apparaître sur la 
face polie à la suite de l'évocation ^. 

L'hypnotisme nous a fourni l'explication d'un des 
prestiges de la magie qui ont longtemps paru le plus 
inexplicables. C'est encore le même phénomène qui 
nous met sur la voie d'autres merveilles dont quel- 
ques personnes se montrent inquiètes ou étonnées. 
Ûétat passif et somnolent où est placé l'hypnotisé 
est tout semblable à celui que déterminent les ma- 
gnétiseurs sur leurs somnambules ; l'esprit et le corps 

suni translatum faciat imagines. » (ÂuL Gell., Noct, Altic.t 
XVI,xvjii) 

^ De Incert. et vanit, scientiar., c. xxvi. 

* Voy. ce qui est rapporté dans Muratori, Scriptor. rerum 
italkar.j t. I, col. 295, 545. Cf. Wierus, Pseudomonarchia 
dsemomm, lib. UI, c. xii, § 6. En 1609, on brûla en place de 
Grève le sorcier normand Saint-Germain, pour avoir fait, en 
compagnie d'une femme et d*un médecin, usage de miroirs ma- 
giques. (Le Mercure français pour 1609, p. 348.) 

' Tel était le miroir trouvé sous l'oreiller de i'évéque de Vé- 
rone, prélat que Martin délia Scala fit mettre à mort. Il perlait 
inscrit, comme celui qu'on découvrit dans la maison de Colas 
de Rienzi, le nom de Fiorone^ que les magiciens paraissent 
avoir appliqué au diable. La confession de saint Cyprien nous 
apprend en effet que le démon apparaissait parfois sous forme 
d'une fleur. (Muratori, Le.) 



436 CHAPITRE IV. 

subissent alors d'une manière remarquable les in- 
fluences extérieures. Par une sorte de suggestion que 
J. Braid a constatée, mais qui ne se produit que dans 
des cas rares , l'hypnotisé , comme le somnambule, 
exécute les ordres qu'on lui donne et subit dans ses 
sensations Tinfluence des attitudes qu'on lui fait pren- 
dre*. De même que dans le rêve notre esprit se livre 
tout entier aux images qui nous hallucinent, dans 
l'état hypnotique ou somnambulique nous sentons ou 
croyons sentir en vertu d'impressions qui nous sont 
communiquées. C'est ce qui se passe aussi pour ce qu'on 
a appelé dans ces derniers temps des médiums. La 
cause de ce curieux phénomène , observé depuis plu- 
sieurs années aux États-Unis , n'a pas encore été suf- 
fisamment étudiée. Faut-il y voir l'effet de l'électro- 
dynamisme vital dont M. A.-J. Philips a essayé de 
tracer les lois ^ ? N'est-ce pas plutôt un pur effet de 

1 Magendie a remarqué, dans ses notes sur les Recherches 
physiologiques sur la vie et la mort, de Bichat^ que, «(dans le 
somnambulisme, Taction de plusieurs sens, et celle de Inouïe en 
particulier, est conservée ; le jugement du dormeur peut alors 
s'exercer non-seulement sur les souvenirs, mais encore sur les 
impressions qui lui sont transmises du dehors. Le son ^'une 
cloche, le bruit du tambour, survenant au milieu de rhistoire 
qu'il rêve, la modifierait subitement. Par le même moyen , un 
interlocuteur pourra s'emparer de lui, et comme le somnamlmle 
jouit de l'usage de la voix , on verra par ses réponses qu'on di- 
rige à volonté ses idées et qu'on le transporte dans telle circon- 
stance qu'il plaît; car les impressions qu'il reçoit du dehors 
étant plus vives que celles qui proviennent de la mémoire, c'est 
aux premières qu'il obéira presque toujours. » (Bichat, éd. Ma* 
gendie, p. 55, 54.) 

* Électro-dynamisme vital , ou les Relations physiologiques de 



l'hypnotisme et le somnambulisme. 437 

rimagination vivement frappée? J'ai montré ci- des- 
sus, au chapitre III, par l'exemple de la stigmatisa- 
tion, à quel degré la conviction réagit sur l'organisme. 
J'ai dit qu'en proie à une vive émotion , à la frayeur 
ou à l'espérance , Thomme peut être délivré de mala- 
dies dont il souffrait depuis longues années et qui le 
clouaient sur son grabat. Une émotion plus forte en- 
core pourrait-elle nous faire éprouver les sensations 
dont on nous communique l'idée et dont on nous in- 
spire jusqu'à un certain point la crainte? La chose 
n'est pas inadmissible. Malheureusement le principe 
de rinnervation demeure entouré pour nous de tant 
de mystères, qu'on ne saurait rien avancer de certain: 
La force nerveuse est un agent à part , et malgré ses 
analogies avec la force électrique, elle ne peut lui 
être assimilée. Mais de même que l'on a vu des mala- 
dies nerveuses , la paralysie et la cécité , guéries sou- 
dainement par des coups de foudre^, il n'est pas im- 
possible qu'un reflux violent et subit de la force ner- 
veuse en quelque partie du corps produise des effets 
aussi singuliers. 

Quoi qu'il en soit du véritable principe de ces sug- 
gestions, de ces communications de la volonté, de ces 
influences singulières de la pensée d'autrui sur une 
organisation sympathique, on doit toujours chercher 
là l'explication de la fascination qui inspirait dans 

Vesprit et de la matière, démontrées par des expériences entière- 
ment nouvelles et par l^histoire raisonnée du système nerveux, 
Paris, 1855. 

1 Voy. mon article Sur les forces électriques, Revue des Deux 
Mondes, 1859, t. XXIil, p. 693. 



138 CHAPITRE IV. 

l'antiquité une terreur superstitieuse. L'imagination 
troublée et la volonté paralysée, les membres deve- 
naient momentanément impuissants à se mouvoir; les 
anciens recouraient à l'emploi de la salive pour faire 
cesser le charme ; ils cracbaient pour arrêter Teffet de 
la fascination-, c'est qu'en effet la salive fortifie -et ex- 
cite le système nerveux ^ 

Les premiers chrétiens continuèrent de croire à la 
fascination; ils en reportèrent la cause au démon. 
C'était la conséquence de leur théorie pathologique, 
toute influence de l'esprit sur le corps leur semblant 
surnaturelle. 

On n'a point encore pu mesurer la puissance de la 
volonté ni assigner le mode et la nature de l'action 
que la conviction exerce par une sympathie secrète 
sur l'esprit et l'oi^anisme d'autrui, et cependant cette 
puissance est manifeste par l'ascendant que certains 
hommes savent prendre sur leurs semblables, et on 
ne saurait guère l'expliquer sans des conditions par- 
ticulières d'organisation, sans supposer des attractions 
plus ou moins énergiques entre le moral de personnes 
différentes. 



* Petron., Salyric, ad calcem ; Tbeocrit., IdylLyW; Plaut.» 
Aiinar.f 11, lxxxiyj Pers., Safyr., H, m; TerluUian.^ De 
P'irgin, velond.f 15. Pline (XXVIII, iv) a reconnu les effets 
alexiques de la salive. Cf. Boissonade, In Aristxnet, EpisioL^ 
|). 244. 

* Voy. à ce sujel ce que rapporte saint Jérôme, dans la Vie 
de suint Uilarion, d'un cocher de Gaza qui fut frappé de para- 
lysie soudaine, maladie où Ton vit Teffet de sortilèges diabo- 
liques. (Surius, va, Sanctor,, 21 octob., p. 320.) 



l'hypnotisme et le somnambulisme. 439 

Mais ces phénomènes , à raison de leur caractère 
étrange et de l'ignorance où Ton est de leur véritable 
source , sont d'ordinaire singulièrement exagérés par 
le goût du merveilleux. La crédulité va tout de suite 
au delà des limites entre lesquelles peut s'exercer Tîn- 
fluence sympathique et psychologique. Gomme c'est 
lorsque le système nerveux éprouve un ébranlement 
profond, une débilitation visible, que notre intelli- 
gence se laisse maîtriser, halluciner, on a fait de l'état 
d'extase, de catalepsie, d'hystérie, dTiypnotisme, une 
vie à part et comme surnaturelle dans laquelle l'âme 
franchit les bornes du monde terrestre. Déjà , dans 
l'antiquité et au moyen âge, les femmes sujettes à des 
affections nerveuses, ou, comme on disait jadis, aux 
vapeurs, avaient été prises non-seulement pour des 
démoniaques, mais pour des prophétesses et des in- 
spirées ^ On les consultait sur les maladies^ j on les 

^ C*est, au reste, une opinion qui a été partagée par un grand 
nombre de philosophes anciens que les mélancoliques peuvent 
parfois prédire Tavenir (Platon., Tint., § 71 ; Âristot., Problem,, 
XXX, p. 471 ; Ciceron.^ De Divinat., I, xxxvii). Des exemples 
de prévision chez les malades ont été cités, an reste, par des 
autorités en apparence respectables, et cette faculté a été ad- 
mise en certains cas par Arétée de Gappadoce, Descartes et 
J. Frank. 

' Voy. ce que j'ai dit plus haut sur la pythonisse dont parle 
Grégoire de Tours (Hist. Francor,, VII , 44). Cette fille, dit notre 
historien, procurait,, par les réponses quVlle donnait, un grand 
profit à ses maîtres. Elle faisait connaître les lieux où étaient ca- 
chés les objets dérobés et ceux qui avaient commis le vol. Agéric, 
évêque de Verdun , tenta vainement de délivrer c( tte femme de 
Tesprit impur dont il la croyait possédée; mais la devineresse 
quitta son industrie et se retira près de la reine Frédégonde. 



410 CHAPITRE lY. 

interrogeait sur les événements futurs^ on leur faisait 
deviner les objets cachés , et les auteurs inconnus des 
larcins ou des crimes. Nos modernes somnambules 
continuent la même industrie , sans que l'avenir soit 
jamais devenu pour cela plus pénétrable et qu'elles 
aient donné, en mettant pour leur compte à profit ce 
don prophétique , des preuves irrécusables de prévi- 
sion et de clairvoyance. 

L'étude du somnambulisme naturel, poursuivie 
avec plus de critique dans ces derniers temps ^, en ré- 

Tcrlullien (De Anima ^ 9) parle d*ane extatique de la secte des 
monlanistes qui conversait en esprit avec les anges et doniiail 
des consuUalioDS aux malades. Divers peuples barl)ares ont aussi 
de véritables pytbonisses; chez les Tcherkesses, par exemple. 
Voy. rhistoire d*une jeune somnambule, fille d*un noble Nogai, 
rapportée par Ed. Spencer (Travels in Circassia, t. H, p. 557). 
Cette jeune tille, atteinte d*hystérie cataleptique, donnait des 
consultations sur les maladies et passait pour inspirée. li y avait 
chez elle une telle hypéresthésie du sens olfactif, qu^elle recon- 
naissait les personnes à Todorat. Ce sens joue un grand rôle sur 
les somnambules, et Ton a souvent expliqué par une intuition 
ce qui n'était qu'un effet du discernement des objets à Todeur. 
Une somnambule célèbre, mademoiselle de Slrombeck, présen- 
tait de même une finesse prodigieuse d*odorat. Voy. A. Ber- 
trand, Traité du somnambulisme, p. 147. 

^ Voy. à ce sujet les communications de M. Michéa et de 
MM. Arcbaiïibault et Mesnet à la Société médico-psychologique 
(Annales médico-psycholog., avril et juillet i860). Une jeune fille 
prise d'un accès de somnambulisme, dont Millier a donné l'ob- 
servation curieuse dans les Archives de IVasse, lisait, les yeux 
fermés, dans son livre de prières; mais parfois, pour mieux dis- 
tinguer, elle approchait le livre de sa figure ou de ses paupières. 
Voy. Fischer, Dcr Somnambulismus ^ t. I, p. 06. L'exemple sui- 
vant, rapporté dans les Actes de V Académie de Breslau pour 



l'hypnotisme et le somnambulisme. 441 

duisant à une simple hypéresthésie des sens la faculté 
qu'ont les somnambules de voir et d*agir dans Tobscu* 

1725 (décemb., class. i), nous fournit un cas des plus curieux.^ 
de somnambulisme naturel qui donne la mesure de nos facultés 
dans cet état : 

a Un jeune cordier âgé de vingt-deux ans était déjà, depuis 
trois ans, sujet à des attaques de somnambulisme qui le pre- 
naient à toute heure du jour, tantôt au milieu de son travail, 
soit qu'il fût assis, qu'il marchât ou quUl se tînt debout; sou 
sommeil était subit et profond ; il perdait alors Tusage des sens, 
ce qui cependant ne Tempéchait pas de continuer son ouvrage. 
Au moment du paroxysme de la crise, il fronçait le sourcil, les 
yeux s'abaissaient, les paupières se fermaient et tous les sens 
devenaient obtus. On pouvait alors impunément le pousser^ le 
pincer, le piquer; il ne sentait, n'entendait rien, même si on 
rappelait par son nom «t si Ton déchargeait un pistolet à sts 
oreilles. Sa respiration ne faisait pas entendre le plus léger 
souffle; il ne voyait pas, on ne pouvait lui ouvrir les paupières. 
Tombait- il dans cet état en filant sa corde, il continuait son tra- 
vail comme s'il eût été éveillé; marchait-il, il poursuivait son 
chemin, parfois un peu plus vite qu'auparavant, et toujours sans 
dévier. 11 alla ainsi plusieurs fois en dormant de Naumbourg à 
Weimar. Un jour, passant par une roc où il se trouvait du bois 
coupé, il sauta par-dessus, preuve qu'il apercevait les objets. 11 
se garait également bien des voitures et des passants. Une fois, 
étant à cheval, à environ deux lieues de Weimar, il fut pris par son 
accès. Il continua néanmoins à faire trotter sa monture, traversa 
un petit boi« où il y avait de l'eau et y abreuva son cheval. Ar- 
rivé à Weimar, il se rendit au marché, se conduisant au travers 
des passants et des étalages comme s'il eût été éveillé ; puis il 
descendit de son cheval et l'attacha à un anneau qui tenait à 
une boutique, monta chez un confrère où il avait affaire, lui dit 
quelques mots et ajouta qu'il se rendait à la chancellerie : après 
quoi il s'éveilla tout à coup, et, saisi d'étonnement et d'effroi, 
il se confondit en excuses. » 

Ce fait étrange et peu connu prouve que le somnambulisme 



442 CHAPITRE IV. 

rite \ a prouvé qu'il n'existait pas pour l'homme de 
faculté particulière de vision par des organes qui n'y 
sont pas destinés. Le somnambule ne voit pas en réa- 
lité par répigastre et la nuque, comme on Favait 
avancé, il ne perçoit pas les objets sans l'intermédiaire 
des sens^; seulement, il a la faculté de distinguer, 
comme Thomme atteint de nyctalopie , dans une 
quasi-obscurité, de percevoir la lumière au travers 
de ses paupières ; comme certains aliénés , il éprouve 
une surexcitation de la mémoire, qu'on a prise pour 
de la prescience, de l'intuition '. Plus que le rêveur, 

est une sorte de catalepsie. On voit de même des personnes en- 
dormies répondre pertinemment à nos questions, dire même 
alors des choses qu'elles ne diraient pas éveillées, et, le sommeil 
passé, sont étonnées de ce qu*on leur a rapporté d'elles. — On 
a parlé aussi d'un somnambule anglais, Haddock, qui, an temps 
de Jacques !«', prêchait en dormant, et qui, dans son sommeil, 
parlait assez couramment le grec et Thébreu , dont il n*ayait 
pourtant qu'une faible teinture. Voy. Lucy Aikin, Memoirsofthe 
court of James /, t. 1, p. 29. 

^ Cette hypéresthésie tient à ce que le somnambulisme est 
toujours lié à un désordre nerveux. Et dans les aflfeclions ner- 
veuses, on observe généralement^ comme dans Tétat anesthé- 
sique, une vive excitation de certains sens. Magendie (art. Ragei 
dans le Victionn. de médecine et de chirurgie pratiques) a cité 
Texemple d'un sourd qui, ayant été attaqué de la rage, entendit 
alors très-distinctement. 

* L'idée de cette prétendue vue par le front, la nuque et ré- 
pigastre parait avoir été suggérée par une hallucination de 
certains hystériques ou hypochondriaques qui éprouvent en ces 
parties du corps un excès de sensibilité, et s'imaginent voir et 
percevoir les sons par diverses parties du corps, ainsi que Ta 
remarque Louyer-Villermay. 

* On en trouve un exemple curieux cité dans le MwrUztch' 



L*HYPiNOTISME ET LE SOMNAMBULISME. 443 

ie somnambule naturel aie pouvoir de concentrer son 
attention sur ses pensées en demeurant indifférent , 
obtus même, pour les sensations externes^ autres que 
celles qui se rapportent à Tobjet de son attention. 
Toutes les merveilles qui ont été affirmées sur ie 
compte du magnétisme animal , et que certaines gens 
croient expliquer par un fluide particulier^, ne sont 

Magasin (t. III, part, i, p. 41), qae je crois devoir transcrire 
ici : 

« Un vannier deWaldeck, ayant entendu un sermon, en fût si 
vivement frappé, qu'il fondit en larmes. La nuil suivante, il se 
releva en proie à un accès de somnambulisme et se mit à réciter 
le discours du prédicateur. Sa femme fit de vains efforts pour 
réveiller, il continua ainsi jusqu'à ce qu'il eût tout dit; à son 
réveil il ne se ra^ppelait rien. Depuis lors, il fut saisi de temps 
en temps de Tenvie de prêcher sans pouvoir se retenir ; et cela le 
jour comme la nuit, en voyage comme au logis, en société comme 
dans la solitude. Cet état dura plusieurs années, sans interru|>* 
tion. Son accès le prenait trois, ou quatre fois en une journée , 
surtout après qu'il avait bu un peu d*eau-de-vie. Au moment du 
paroxysme, ses yeux devenaient fixes, son langage, sa pronon- 
ciation acquéraient une pureté qu'ils n'avaient pas auparavant, 
et des lambeaux du sermon entendu par lui lui revenaient en 
mémoire et lui servaient à composer celui qu'il débitait. » 

' Dessessarts a cité l'exemple d'un jeune Anglais qui perdait 
par accès l'usage de tous les sens et résolvait pendant ses crises 
extatiques des problèmes de mathématiques qui ne Tavaient 
point occupé antérieurement. 

' L'idée de ce fluide est déjà ancienne. Apulée (i4po/o^.,c. xliii, 
p. 537), en citant d*après Varron des faits de lucidité et de prévi- 
sion analogues à ceux qu'on raconte des somnambules, cherche 
à les expliquer par une théorie analogue à celle du fluide ma- 
gnétique. Tout le fond des idées de Mesmer à cet égard se re- 
trouve dans les écrits de Paracelse, Van Helmont et Santanelli. 



444 CHàPITRE IV. 

que de ces légendes, de ces exagérations qui ont eu 
cours à toutes les époques de crédulité; on les a 
tour à tour attribuées à la magie et à la baguette divi- 
natoire ^ Depuis peu, on a voulu y voir soit Tinterven- 
tion des âmes des morts transportées en des régions 
invisibles et soumises dans d'autres mondes à de nou- 
velles conditions d'existence^, soit celle des démons 
qui nous inquiètent, nous abusent et nous égarent^. 
Ces opinions, soutenues par des personnes du reste 
fort respectables, et à l'aide desquelles on a cherché à 
vivifier le sentiment religieux, ne sont que des retours 
à de vieilles erreurs -, il est intéressant de les suivre 
dans leurs diverses phases, car on y trouve renouée la 
chaîne des antiques doctrines de la magie. Les illusions 
n'y sont ni moins nombreuses ni moins bizarres que 
dans les traités que nous ont légués nos pères. En 
étudiant de pareils faits , la critique doit redoubler de 
vigilance. Sans parler de l'imposture qui spécule sur 
la naïveté et le penchant invétéré au merveilleux, 
des personnes frivoles se font un jeu , à leurs yeux 
innocent, d'abuser par des espiègleries la confiance 

^ Voy. rinléressaut mémoire de M. Biot sur la baguette divi- 
natoire ayant pour titre : Sur Iç Charlatanisme ^ Mercure de 
France pour 1808, t. XXXIV, p. 316-357, et dans les Mélanges 
scientifiques et littéraires du même auteur, t. U, p. 69 et suit. 

* On peut consulter à ce sujet le curieux ouvrage intitulé : 
Le Livre des Esprits, contenant les principes de la doctrine spi' 
rite, par Alian Kardec^ 2^ édit. Paris, 1860, in-12. 

^ Voy. J.-E. de Mirville, Des Esprits et de leurs manifestations 
fluidiqueSf 1854, 3^ édit.^ in-8"; Gougenot des Mousseaux, 
Mœurs et pratiques des déinons ou des esprits visiteurs, Paris, 
1854, in-12. . 



l'hypnotisme et le somnambulisme. 445 

des gelis sérieux. Dès qu'un fait ne se présente pas 
avec l'apparence des phénomènes ordinaires, dès 
qu'un concours de circonstances lui imprime un faux 
semblant de miraculeux, l'enthousiasme, le mysti- 
cisme ou la crédulité s'en emparent, y proclament 
l'intervention du surnaturel, plutôt que de chercher 
la cause simple et physique qui gît au fond de l'ap- 
parent prodige. L'esprit scientifique est précisément 
l'opposé de cette disposition au merveilleux entre- 
tenue par l'ignorance des lois physiologiques. Notre 
éducation est à cet égard encore bien peu avancée. 
Le merveilleux se trouve inscrit à chaque page de 
notre histoire 5 des contes bercent nos premiers ans ^ 
des illusions remplissent notre imagination au sortir 
de l'enfance 5 pour récréer notre inteUigence , nous 
aimons à nous transporter dans un monde de con- 
vention. La réalité nous paraît sèche, monotone^ le 
surnaturel nous séduit*, c'est qu'il nous fait échap- 
per aux tristes réalités de la vie. En sorte que si la 
magie a perdu son prestige, les ressorts qu'elle faisait 
agir n'en conservent pas moins leur puissance , et le 
besoin de l'illusion et de la chimère , qui a égaré tant 
d'hommes en politique et en histoire, nous retient 
esclaves et nous retiendra longtemps. Ce surnaturel 
qu'on croit atteindre n'est cependant que la plus dure 
servitude des sens , celle des sens pervertis et hallu- 
cinés. L'homme ne s'élève réellement au-dessus de sa 
condition , il n'entre de fait dans la sphère du surna- 
turel qu'alors que, dégagé des illusions qu'elle a tra- 
versées, son intelligence peut planer sur la nature, en 
saisir la magnifique harmonie, en comprendre la par- 



446 CHAP. IV. — L*HTPNOTISME ET LE SOMNAMBULISME. 

faite coordination. Aucun miracle, aucun prodige n'é- 
gale assurément en grandeur le spectacle des lois gé- 
nérales de la création-, aucune apparition, aucune 
vision ne prouve, plus que la révélation de Tunivers, 
l'existence de l'Être infini qui engendre, entretient et 
résume toutes choses. 



FIN. 



ERRATA 



Pag« 


Not» 


Ligne 


Ju U«tt dtf .* 


Liaet. 


17, 




20, 


l'agite, . 


Tagilent. 


2<, 




7, 


devenue, 


devenu. 


30. 


2, 


1, 


prêire, 


prêtre. 


45, 


6, 


1. 


Lipsius, 


Lepsius. 


83, 


3, 


1, 


Éçéa. Ai[ii.iXi(iaia, 


ÉçcoiA, MtXiiota. 


67, 




», 


inlrodultes. 


introduits. 


71, 




2, 


prévisions, 


prévision. 


156, 


3. 


5, 


Geshichte, 


Geschichte. 


169, 


5, 


1, 


Canova, 


Ganosa. 


245, 


1, 


4, 


Heilgaetter, 


Heilgœtter. 


269, 




7, 


Caelias Aurelianus, 


Cœlius Aurelianus. 


275, 




H, 


Idenif 


Idem. 


3H, 


1, 


», 


soit quMl prenne la 
figure de dragon, 
soit celle de bête, 


qu*il prenne la fi- 
gure soit de dra- 
gon, soit de béte. 



TABLE DES CHAPITRES 



Introduction \ 



PREMIERE PARTIE. 

Chapitre I. Ln Magie des peuples sauvages 7 

— 11. La Magie et l*AstroIogie des Chaldéens, 

des Perses et des Égyptiens 31 

— lil. La Magie et l'Astrologie chez les Orecs. . 49 

— IV. La Magie à Rome et dans IVmpire romain . 73 

— V. La Magie dans Técole néoplatonicienne. 8G 

— VI. Luite du Christianisme avec la Magie el 

PAstrologie ^4 

— Vn. La Magie et 1* Astrologie au moyen âge. 

— Persistance des rites païens dans la 
Magie 151 

— VIII. La Magie orientale 193 

— IX. La Magic et l'Astrologie depuis la renais- 

sance jus<]a*à nos Jours 208 

39 



45U TABLE DES CHAPITRES. 



SECONDE PARTIE. 

NOTICK PRÉUMIlf AIRE 2i5 

Chapitre I. Aperçu snr remploi des Songes comine 

moyen de divination dans Tantiquité et 
an moyen &ge 229 

— 11. Origine démoniaque attribuée aux Mala- 

dies nerveuses et mentales 256 

— 111. Influence de l'Imagination dans la pro- 

duction des phénomènes, de la Magie. 
— Les Mystiques rapproches des Sor- 
ciers. . : . . 539 

— IV. Phénomènes déterminés par 1-emploi des 

Narcotiques et des Anesthésiques. — 
Perle de la Sensibilité et de riatelli- 
gence. — L'Hypnotisme et le Somnam- 
bulisme. — Conclusion 415 

Errata 4i7 



FIN DE lA TABLE. 



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Bien. 1 vol. 

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çaise; et Discours politiques, i v. 

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21 

17 

3 



3 
3 
3 
3 

7 
3 
3 
3 

3 
3 

21 

14 



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50 
50 
50 

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50 
50 
50 
50 

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50 
50 
50 

50 
50 



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50 


3 


50 


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3 


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3 


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50 


3 


50 


3 


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3 


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7 


p 


3 


60 


1 


25 


3 


50 


3 


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temps. 1 vol. 

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Bantain. L^esprit humain etsesfacult.i'v, 

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Oermond de Lavifne. Le Don Qut- 

chott^ d'Avellaneda. 1 vol. 



7 


9 


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50 


7 


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3 


30 


7 


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•• 


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7 


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50 


3 


50 


3 


50 


3 


50 


3 


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3 


50 


3 


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3 


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3 


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3 


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7 


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3 


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6 




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Paris. — Imprimerie de i\-A. Uovrdicr et €'•, rue ijdiariue, 30» 



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